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Cahiers de Psychologie Politique

« Il existe également cinq sortes de guerre : d’abord la guerre juste ; deuxièmement, la guerre d’agression ; troisièmement, la guerre de dépit ; quatrièmement, la guerre pour la guerre et, cinquièmement, la guerre insurrection. Les guerres qui ont pour but d’étouffer les violences et de réprimer les désordres  sont des guerres justes. Celles qui s’appuient sur la force sont des guerres d’agression. Lorsque les troupes sont levées parce que les souverains sont poussés par la colère, il s’agit d’une guerre de dépit. Celles dans lesquelles, par cupidité, toute considération de rectitude est laissée de côté, sont des guerres pour le plaisir de la guerre. Ceux qui, lorsque l’Etat souffre de désordres intérieurs et que le peuple est épuisé, fomentent des troubles et agitent les foules, provoquent des guerres d’insurrection 1. »

Ce texte de Sun Tzu, écrit quelques quatre ou cinq siècles avant notre époque, est un livre les célèbre. Il a inspiré les guerres victorieuses de Mao-Zedong, en Chine, et de Ho-Chi-Minh, au Vietnam. Un autre texte existe pourtant sur le même sujet, plus ancien. Je reviendrai à la fin de ce travail sur la richesse de la pensée des stratèges militaires chinois.

La célébrité des stratèges occidentaux

Les Etats-Unis mènent en Irak et en Afghanistan une guerre à la fois d’agression, une guerre de dépit et une guerre pour le plaisir de la guerre. Ils investissent plus en Irak et en Afghanistan que ce qu’ils peuvent se permettre. Ils y investissent plus qu’ils ne le font pour leurs systèmes de santé et d’éducation.

L’empire occidental est incorrigible. Des états mènent des guerres qui les appauvrissent au lieu de les enrichir. L’expérience ne leur sert à rien, ou à pas grand-chose. Dans le sens où ils sont incapables d’apprendre avec l’expérience, ou qu’ils ne le font qu’à très dures peines, ils baignent dans un plasma de folie. Aussi, ils semblent vouloir mettre de la morale là où elle n’a pas sa place. Ils brouillent le sens des mots.

Remarquez : je ne pense pas seulement aux empires européens, états-uniens et leurs provinces, comme l’Angleterre ou le Japon. Je pense aussi aux empires chrétiens orthodoxes et aussi au protectorat d’Israël. Je pense à tout ceux qui font des guerres offensives depuis quelques siècles. L’empire entend mener au 21ème siècle des politiques du 19ème. L’empire entend dicter sa loi à la planète, alors qu’il n’en a plus les moyens. L’empire entend s’approprier encore et autrement l’Afrique et le Moyen Orient. L’hécatombe est grande. Les politiques canonnières et d’intimidation ne mènent à rien.

Quand une bombe tombe, nul ne sait qui mourra. Parmi les 79 mille personnes tuées instantanément à Hiroshima, il y avait des hommes, des femmes, des personnes âgées et des enfants des deux sexes. Au nom de quoi pourrait-on espérer que les enfants ne luttent pas en Afrique ? Lors de la bataille de Moscou, quand l’empire nazi a perdu sa guerre offensive et la deuxième guerre mondiale, tous ceux qui pouvaient lever un bras pour combattre, l’ont fait, sans distinction d’âge ou de sexe.

La notion de « guerre juste », le mot « juste » attaché au mot « guerre », est une lubie des empires, comme n’importe quelle autre, comme celle de dominer la planète.. Il y en a eu ou il y en a d’autres notions similaires : celle de « guerre absolue » par exemple, où Clausewitz entendait plutôt un idéal de comportement « absolu » du guerrier : obéissance aveugle, courage individuel, sacrifice de soi, sens de l’honneur. Contre la guerre absolue s’est immédiatement dressée la guerre « réelle » : hasards, malentendus, faiblesses, incompétences, changements politiques, échecs2. Mais il y a aussi les notions de « bataille décisive », de « mère de toutes les guerres », de guerres diplomatiques. Chacun essaye, comme il peut, d’enjoliver la cruauté de la guerre ou de la diplomatie.

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. » C’est la phrase bien connue de Clausewitz. En vérité, ce n’est pas cela qu’il écrit. Ce qu’il écrit est : « La guerre est la continuation des relations politiques (des politischen Verkehrs) – et même des « travaux politiques » ‑, mélangées à d’autres moyens (mit Einmishung anderer Mittel) », précise Keegan3. Mais quelle idée de commencer par Clausewitz un travail sur l’histoire de la guerre ! Et quelle idée de viser principalement dans cette histoire, et presque exclusivement, ce qu’elle a été et est toujours en Occident !!! Symptôme : la guerre permanente, depuis un demi millénaire, est bien une affaire des empires occidentaux.

Facteurs

Dans les guerres, il y a ce que les stratèges russes ont toujours appelé « facteurs permanents de manœuvre » : météorologie, climat, saisons, terrain, végétation. Ils connaissent ce dont ils parlent, car ces facteurs leur ont valu de gagner au moins deux grandes guerres défensives : contre Napoléon et contre Hitler. Ces facteurs ont encore amené la défaite des Etats-Unis au Vietnam. C’est un fait curieux : l’empire tire sa célébrité de ses guerres intestines, dans ses propres terrains, climats et saisons. Les batailles les plus importantes pour l’empire occidental se concentrent toujours dans les mêmes zones géographiques ou maritimes4.

Il y a aussi des facteurs permanents de pensée, serait-il possible de dire. Nous dépendons beaucoup plus de notre environnement pour la formulation de notre pensée que notre narcissisme n’est prêt à admettre, et déjà de notre environnement langagier.

« Au Moyen Âge prévalait la conception que la guerre était nécessairement juste d'un côté, injuste de l'autre. La « guerre juste » était une procédure légale, par laquelle une autorité compétente employait la force des armes hors de sa juridiction normale pour défendre des droits, redresser des torts ou punir des crimes.

« Cette notion était admise, par Grotius, qui déclarait dans son De jure belli ac pacis (1625) : “C'est le devoir de ceux qui ne sont pas engagés dans une guerre de rien faire qui puisse renforcer la puissance de qui soutient une mauvaise cause ou qui puisse entraver l'action de qui mène une juste guerre”5. »

Grotius vient un siècle après Erasme, pacifiste farouche. Erasme, piégée par ses ennemis, désireux de l’accuser de trahison quand s’accentue la menace turque contre les chrétiens, finit par admettre la justesse de certaines guerres. Une génération passe, une autre génération vient et rien ne change sous le soleil. Les accusations des ennemis d’Erasme ont trouvé un écho lointain dans les déclarations des républicains aux Etats-Unis contre les supposées trahisons des démocrates pacifistes, qui, finalement, se trouvent impuissants face à la guerre.

Le facteur permanent de pensée, de Grotius au Etats-Unis, est le cadre légal de définition de la guerre. Ce cadre, souvent brisé, a le mérite d’exister, au moins dans l’empire occidental.

D’autres facteurs existent pour Clausewitz. Voici quelques uns :

1er : « La guerre est nécessaire à ma patrie, et, pour tout dire, c’est elle seule qui peut me faire atteindre au bonheur. Quelle que soit la manière dont j’envisage de nouer le lien entre ma vie et le reste du monde, mon chemin passera toujours par un grand champ de bataille ; si je n’y puis mettre les pieds, nul bonheur durable ne me sourira6. » Clausewitz ne subit pas la guerre : il en a besoin, c’est sa raison de vivre.

2ème : « Mon ami, lui aussi, quittera sans doute le continent pour aller se réfugier là où un asile accueillant lui a souvent été proposé. Je dirai presque que cette démarche fait s’évanouir toute la poésie de ma vie. Me battre…aurait été pour moi le plus grand bonheur…7. » Que vient faire ici le mot de poésie et de plus grand bonheur en s’agissant de la guerre ? Son ami intime, Gneiseneau, dans une note de bas de page l’apprend :

« La religion, la prière, l’amour du régent et de la patrie, l’amour de la vertu ne sont pas autre chose que de la poésie, il n’est pas d’élévation du cœur sans disposition poétiques. … C’est sur la poésie qu’est fondée la solidité des trônes. »

Dehors le Simplicissimus de Grimmelshausen, dehors Angelus Silesius !

Clausewitz n’a jamais gagné une seule bataille. Le problème de savoir si ceux qui se sont réclamés de lui ont dû leur victoire éventuelle à ses théories est impossible à résoudre, car il y en a eu aussi ceux qui, tout en se réclamant de lui, ont connu des défaites cuisantes. Le principe de l’action à tout va est un principe inepte. De tout point de vue, il est possible d’appliquer à Clausewitz ses deux remarques sur ses contemporains : il croyait que ce sont les nageurs qui descendent les fleuves, alors que c’est le courant qui les emporte ; les manuels militaires viennent toujours trop tard.

Clausewitz a été une fleur de l’idéalisme allemand, juste avant qui ne commence cette « poésie d’hôpital » qu’a été le romantisme, selon le mot de Gœthe. J’ai traité ailleurs de la question de la bisexualité dans la correspondance entre Clausewitz et sa femme, Marie8. Je signale ici cette lettre du 12 janvier 1809, où le guerrier demande à son épouse de lire l’étude de Fichte sur Machiavel 9. Il fait cette demande, en pensant à ce qui s’est passé entre eux, mari et femme. Curieux ? C’est leur conception du couple, c’est leur conception de l’univers, c’est une conception assez répandue : le couple est le microcosme où se réalise le macrocosme ; le macrocosme est la voûte étoilée où se projette le microcosme. Les relations du couple et les relations de l’univers sont analogiques dans les deux sens. « En l’amour comme à la guerre » est une expression encore récente.

Clausewitz connaissait Machiavel à travers Fichte : l’étude de cette articulation constitue un programme. En revanche, Machiavel a été un théoricien de la guerre bien avant Clausewitz. Et bien plus grand, car il pense à la guerre réelle, il n’essaye pas de poétiser la guerre, tout en la mettant en musique.

Lisez : « Les soldats doivent suivre le drapeau ; et le drapeau, la musique. Lorsque celle-ci est bien dirigée, elle commande à l’armée ; chaque soldat réglant ses pas sur les temps de la musique conserve aisément ses rangs. Aussi les Anciens avaient dans leurs armées des flûtes, des fifres, et autres instruments parfaitement modulés. Comme un danseur ne se trompe jamais dans ses pas, en suivant bien la mesure, une armée avec la même attention se maintien toujours en bon ordre 10. »

Au-delà du rêve d’une armée réglée comme un corps de balet, au-delà de la joie d’un guerrier danseur, très précisément, ce qui domine chez Machiavel est cette constance de la référence aux « Anciens ». Voilà un autre programme d’études, à savoir, qui exactement étaient les « Anciens » pour Machiavel ?

Sollers cite Giono et Nietzche pour écrire sur Machiavel. Pour le premier, Machiavel est d’une « franchise d’acier ». « On peut dire des hommes généralement ceci : qu’ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, lâches devant le danger, avides de profit ». Et Sollers : « L’homme est méchant, et il n’y a aucun sauveur pour le remédier ? Non. Le méchant sera donc celui qui a osé dire cela à la barbe de tous les tartuffes. »

Nietzche : « Le tempo de Machiavel, dans son Prince, nous fais respirer l’air sec et subtil de Florence et ne peut s’empêcher d’exposer les choses les plus sérieuses avec un fol allegrissimo. » Et Sollers  : « la “volonté de voir la raison dans la réalité et non dans la ‘raison’, encore moins dans la ‘morale’. Cette qualité suprême du réel, il (Nietzche) la reconnaît à Thucydide et à Machiavel 11

Le Prince aussi est une œuvre sur l’art de la guerre. Chaque entretien, ou chaque causerie, en porte la marque : « Ce que doit faire le prince à propos de la guerre » ; « Des diverses espèces de gens de guerre, et des soldats mercenaires ». Machiavel parle à l’ombre des arbres du parc des Rucellai. Mais le sort ne lui a pas toujours sourit et ses thèses ne lui sont pas d’un grand secours quand le vent tourne. Souvent, il joue du luth, il écrit pour le théâtre, par exemple la souriante Mandragore. Si le sourire ne vient pas du sort, il viendra d’ailleurs. Et, malgré tout, il ne désespère pas du genre humain. S’il perd tout, il rêve de s’installer d’un désert pour apprendre à lire à des enfants. Aussi, il écrit : « Cet exemple prouve combien peut être plus efficace, qu’un geste de violence féroce, un geste humain et charitable12. »

Machiavel, en fait, est aussi précautionneux que Thucydide. Il se pourrait que ses conseils sur la guerre visent en fait à l’éviter.

Thucydide : « En général, quand on entreprend une guerre, on commence par là où il faudra finir ; on agit d’abord ; puis, les maux venus, on se met à réfléchir  … Aussi ne vous laisserez-vous pas entraîner aveuglément, comme tant d’autres, à désirer la guerre, ni à la croire utile et sans danger. »

« Car la guerre ne suit pas, tant s’en faut, une marche réglée à l’avance ; c’est elle-même qui, le plus souvent, combine ses moyens au gré des circonstances. Y rester maître de soi est le gage le plus sûr du succès ; s’y laisser emporter, c’est s’exposer à plus de revers … car l’imprévu règne à la guerre, et plus souvent un fait sans importance, un entraînement irréfléchi amène une action. »

 « … et à la guerre, c’est la prudence et l’abondance d’argent qui, en général, assurent l’avantage13

L’abondance d’argent n’est pas un facteur décisif. Nous le voyons aujourd’hui : par imprudence, le pays supposé le plus riche au monde, devient pauvre. Par aveuglement, l’empire occidental s’est lancé dans des guerres inutiles et dangereuses à l’extrême.

De l’autre côté du monde

Mais tout n’est pas désespoir ! Il y a aussi le rire, notamment dans les enseignements de l’art militaire chinois et vietnamien.

Nguyen Giap, vainqueur de la guerre du Vietnam, ayant battu les français et les nord-américains, énonce ces principes d’une simplicité ahurissante : « « L'ennemi avance, nous reculons ; l'ennemi s'arrête, nous l'inquiétons ; l'ennemi est harassé, nous le frappons ; l'ennemi recule, nous le poursuivons14. »

Mao Zedong avait formulé la même chose : nous sommes un, ce sont cinq ennemis, nous fuyons ; nous sommes cinq, ce sont cinq ennemis, nous observons ; nous sommes cinq, c’est un ennemi, nous attaquons15. »

De la lâcheté, se serait exclamé Clausewitz. Non, de la prudence, aurait répondu Thucydide. Remplaçons « fuir » par « battre en retraite ». Tout change.

Le préfacier et responsable de l’introduction à la pensée de Sun Tzu signale ce point en commun entre les deux grands stratèges, Sun et Mao :

« 1. Lorsque l’ennemi progresse, nous battons en retraite !

« 2. Lorsque l’ennemi s’arrête, nous l’harcelons !

« 3. Lorsque l’ennemi cherche à éviter le combat, nous l’attaquons ;

« 4. Lorsque l’ennemi bat en retraite, nous le poursuivons16. »

Version Sun-Tsé :

« 21. Lorsqu’il se concentre (l’ennemi), préparez-vous à lutter contre lui ; là où il est fort, évitez le.

« 22. Irritez son général et égarez-le.

« 23. Faites semblant de vous trouver en état d’infériorité et encouragez-le à l’arrogance.

« 26. Attaquez là où il n’est pas prêt ; faites une sortie lorsqu’il ne s’y attend pas. »

Cette pensée de la guerre est si simple et, en même temps, si violente, que le plus souvent elle fait peur. Sun Tzé, deux ou trois siècles avant Thucydide, avertit à mots couverts du danger de la guerre.

Encore un point commun entre lui et Mao-Zedong : la guerre est mise en scène, théâtre, palabres et cadavres. Voici :

« 17. Tout l’art de la guerre est basé sur la duperie.

« 18. C’est pourquoi, lorsque vous êtes capable, feignez l’incapacité ; actif, la passivité.

« 19. Proche, faites croire que vous êtes loin, et loin, que vous êtes proche.

Surtout :

« Appâtez l’ennemi pour le prendre au piège ; simulez le désordre et frappez-le17. »

Sun Tzé propose sans arrêt des conditions impossibles : si l’ennemi est à l’ouest, frappez à l’est, mais qui ? Si l’ennemi est à l’est, frappez à l’ouest, mais qui ? « Lorsque c’est possible, on avance ; si c’est difficile, on se retire. »

Ces mêmes principes sont répétés inlassablement :

« Ch’en Hao : “Donnez à l’ennemi des jeunes garçons et des femmes pour lui tourner la tête, ainsi que du jade et de la soie pour exciter ses ambitions”.

« Li Ch’uan : “Lorsque l’ennemi est au repos, fatiguez-le”. »

Surprenant, bien avant Socrate :

« 31. Connaissez l’ennemi et connaissez-vous vous-même ; en cent batailles vous ne courrez jamais aucun danger.

« 32. Quand vous ne connaissez pas l’ennemi mais que vous vous connaissez vous-même, vos chances de victoire ou de défaite sont égales.

« 33. Si vous êtes à la foi ignorant de l’ennemi et de vous-même, vous êtes sûr de vous trouver en péril à chaque bataille. »

Mais aussi :

« Ne poussez pas un ennemi aux abois.

« C’est pourquoi il est dit qu’il est possible de savoir comment vaincre, mais sans nécessairement vaincre pour autant 18. »

Et enfin, dans la guerre, la poésie, mais toute autre que celle de Clausewitz, différente aussi de celle de Napoléon, quand il veux apprécier le facteur « divin » des combats. Sun-Tzé, et la pensée chinoise, prennent étayage sur les forces de la nature :

« 12. Or, la guerre est fondée sur la tromperie. Déplacez-vous lorsque c’est votre intérêt et créez des changements de situation par des dispersements et des concentrations de forces.

« 13. En campagne, soyez rapide comme le vent ; lorsque vous avancez par petites étapes, majestueux comme la forêt ; dans l’incursion et le pillage, semblable au feu ; à l’arrêt, inébranlable comme les montagnes. Aussi insondable que les nuages, déplacez-vous comme la foudre.

« 61. Pour cette raison, soyez donc, tout d’abord, timide comme une vierge. Lorsque l’ennemi présente une faille, soyez prompt comme le lièvre, et il sera incapable de vous résister19. »

Déjà, difficile de résister aux vierges…

Encore avant

Sun Tsé : « Le fin du fin, lorsque qu’on dispose ses troupes, c’est de ne pas présenter une forme susceptible d’être définie clairement 20. »

A une date inconnue, bien avant notre ère, probablement avant même Sun Tsé, mais pas bien plus, une sorte de livre est écrit, qui traite de la guerre. C’est peut être le premier manuel de guerre connu. C’est une sorte de parchemin, qui exige l’exégèse. Il est rempli de tâches, il est déchiré. Il « se présente comme ces textes gigognes de l’antiquité chinoise, où une formule très dense et cryptique, formant l’exposé canonique, se trouve développée dans une explication qui en laisse entrevoir la signification, mais nécessite néanmoins une glose plus développée pour être à demi comprise, laquelle à son tour requiert une exégèse pour être pleinement saisie21. »

En tout cas, ce livre, entièrement basé sur les livres des divinations chinois, le Yi-King, est le livre le plus complet jamais écrit sur l’art de la guerre. Chaque chapitre de cinq lignes, jamais bien plus, est suivi de commentaires qui visent à exemplifier la pensée de son auteur ou auteure. La guerre est le moteur du monde, même s’il vaut mieux l’éviter. Son auteur aurait pu connaître Héraclite et son fragment – « Unis dans la guerre… » ou « La guerre les unissant… »

L’auteur traite aussi bien des guerres conjugales que de la jalousie, des guerres militaires et des manières de les éviter, il constitue un traité à l’attention des souverains et de ce qu’il convient de savoir pour régner en paix, de la confiance et de la trahison, des croyances et des manières de les tromper.

Les 36 stratagèmes sont divisés en six cahiers, qui portent sur la guerre victorieuse, la guerre de résistance, la guerre offensive, la guerre confuse, la guerre d’annexion et, enfin, de la guerre perdue.

Voici le quatrième stratagème : « Attendre dispos un ennemi épuisé ». Le stratagème est : « Miner la puissance adverse pour ne pas avoir à livrer combat. »

Ou le huitième : « On amuse l’ennemi … et on profite de son assurance… ». Ou le 16ème  : « Laisser filer l’adversaire pour mieux le capturer. … C’est ce qui s’appelle vaincre sans ensanglanter la lame. » Et encore le 21ème : « Souple mais ferme, ainsi se règlent les affaires. »

Et, enfin, le dernier, le 36ème, qui semble se moquer de tous les précédents stratagèmes : « Mais la fuite est encore le mieux ». « Elle permet en effet de garder intact son potentiel en évitant l’armée adverse. »

Le commentateur explique longuement cette présence du rire dans l’art de la guerre. Il évoque Machiavel, Clausewitz pince sans rire, Proust, Ernest Bloch et Boccace, dans sa dédicace à la sixième journée du Décaméron, à « ceux qui victimes d’une attaque la repoussent d’un trait d’esprit et ceux qui par la vitesse de leur repartie ou la souplesse de leur invention esquivent un danger, un dommage ou un affront22. »

Voici la petite comptine chinoise évoquée : deux frères ont été mis en présence du grand empereur, qui demande à l’aîné les raisons de ses transpirations. Le jeune homme lui répond être si ému et tremblant que la sueur ruissèle de son visage. Le grand empereur, très satisfait de cette réponse qui lui flatte, pose la même question au plus jeune des frères, qui répond : « Je suis si tremblant et ému que ma sueur n’ose même pas couler. »

Le rire permet l’évasion vers une autre dimension quand une autre forme de défense manque.

La guerre et la psychanalyse

La guerre est considérée avec horreur, à juste titre. Elle détruit des nations. Mais elle en créé d’autres ! Elles représentent d’énormes pertes économiques et financières. Mais elle font que les richesses circulent, notamment le capital. Marx le signale : elles sont l’occasion d’innovations technologiques majeures qui auront leur utilité dans toute sorte de domaines en temps de paix et qui, sans elle, auraient tardé. Il est faux de prétendre que la guerre fait exclusivement appel aux sentiments destructeurs des êtres humains et à une hypothétique pulsion de mort, qui devrait travailler en silence et que soudainement devient bruyante. Elle réveille aussi de sentiments de solidarité et nourrit l’espoir. Elle est particulièrement écrasante pour les femmes. Mais elles contribuent à l’avancement social et à la libération d’autres femmes qui viennent remplacer dans des postes de travail et de production les hommes partis lutter. La guerre transforme les rapports entre les hommes et les femmes.

Voici la guerre : Eli Bernay a été le beau-frère de Freud. Eli a épousé Anna Freud, sœur ainé de Sigmund, qui, à son tour, épousa Martha Bernay. Ce sont des chassés croisés qui arrivent. Freud, au départ, a été contre le mariage de sa sœur aînée avec cet homme et il ne l’a accepté qu’après avoir découvert l’intérêt de la contrepartie, à savoir son propre mariage.

Les relations entre Freud et Eli ont toujours été compliquées. Mais Eli a fait une brillante carrière de publicitaire aux Etats-Unis. Il y a été même un des pères fondateurs de la publicité. Ses techniques de publicité ont été soigneusement étudiées et copiées par les responsables nazis, qui ont été à l’origine de l’imposition à Freud d’un exil douloureux et tardif, outre des douleurs personnelles et familiales. Ces mêmes techniques de propagande et de publicité allaient être récupérées par les nord-américains après la guerre, et élargis, cette fois-ci en termes de spectacle permanent.

La guerre est une réalité trop complexe pour être réduite à un seul des facteurs qui la composent. Les retournements y sont fréquents.

Dernièrement, le comité militaire du parti communiste chinois a décrété qu’à l’aube du 21ème siècle, la guerre était devenue « totale », ce qui signifie pour eux quelque chose de très différent du sens que ce même adjectif a eu pour Clausewitz. Pour les commandants des armées chinoises, « total » veut dire que la guerre a cessé d’être purement militaire et qu’elle est devenue essentiellement économique. Non pas qu’elle obéisse à des intérêts économiques ! Elle est l’économie même !

Pretaeus, commandant des armées de son pays en Iraq, néanmoins, a décidé que la seule manière de gagner cette guerre était d’y appliquer les techniques de la guerre de guérilla, telles que Mao Zedong et d’autres commandants chinois de l’époque les ont théorisé.

Ces deux épisodes, l’un tenant à la conduite des guerres familiales et l’autre tendant à la conduite des guerres « totales », me semblent confirmer Thucydide au sujet du caractère aléatoire et surprenant de la guerre. Ils me semblent aussi emplis d’enseignements.

Malheureusement, Freud n’avait aucune connaissance sur la guerre. Il est dommage que la plupart des psychanalystes l’aient suivi, sans s’enquérir davantage. Ne pas s’enquérir : travail silencieux de la pulsion de mort.

1  Sun Tzu, L’Art de la guerre, Flammarion, 1972, p. 207, traduit de l’anglais par F. Wang.

2  J. Keegan, Histoire de la Guerre, I, 1996, 2000, L’Esprit frappeur, p. 44 et 50, trad. R. Langer.

3  Idem, p. 17.

4  Ibidem, p. 145.

5  P. E. Corbett, « Guerre (Droit de la) », Encyclopédie Universalis, 2006.

6  C. V. Clausewitz, De la Révolution à la Restauration, Ecrits et Lettres, Gallimard, 1976, p. 163, trad. M.-L. Steinhauser. Lettre du 18 septembre 1806, alors qu’il est en cantonnement.

7  Idem, p. 266. Lettre du 31 juillet 1809.

8  Prado de Oliveira, « Parole du pouvoir, pouvoir de la parole », Géopsychanalyse, les souterrains de l’institution : rencontre franco-latino-américaine. – Cahiers Confrontation, René Major, 1981, pp. 191-196.

9  C. V. Clausewitz, De la Révolution à la Restauration, Ecrits et Lettres, op. cit., p. 257.

10  N. Machiavel, L’Art de la guerre, Flammarion, 1991, p. 128, trad. T. Guiraudet.

11  P. Sollers, « Le diable à Florence », Le Monde, 27.09.96.

12  N. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Gallimard, 2004, trad. A. Fontana et X. Tabet.

13  Thucydide : La guerre du Péloponnèse, I, Périclès, Paléo, 2005, pp. 61-62, pp. 90, 119 et 121, trad. C. Zevort.

14  V. N. Giap : Guerre du peuple, armée du peuple : l’expérience du peuple vietnamien dans la lutte armée, Hanoi, Editions en langue étrangère, 1961, Maspero, 1966.

15  M. Zedong, La Stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine, Paris, Editions Sociales, 1951.

16  Sun Tzu, déjà cité, p. 82, introduction de S. B. Griffith.

17  Idem, p. 99, 100.

18  Ibidem, pp. 120, 121, 152.

19  Ibidem, pp. 147 et 190.

20  Ibidem, p. 140.

21  J. Levi, « Présentation », Les 36 stratagèmes – Manuel secret de l’art de la guerre, Payot, 2007, trad. J. Levi.

22  Idem, pp. 280-282.


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