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Cahiers de Psychologie Politique

L’œuvre de Pierre Fougeyrollas est si considérable et si diverse que le lecteur risque de n’en  retenir que l’ampleur et l’inventivité. Une relecture plus attentive peut conduire, cependant, à discerner, dans l’étendue de ces publications, deux axes ma- jeurs et deux sources d’inspiration : la réflexion philosophique, d’une part, et les    sciences sociales et politiques, d’autre part, ces deux axes se croisant ou se distinguant selon les objets d’étude.

Ce double regard, appelant à une double épistémologie, prend forme dès les pre- miers travaux . En  témoigne la thèse d’Etat publiée, en 1963, sous  le titre « La conscience politique dans la France contemporaine ». Le concept de conscience, issu de la tradition philosophique, y fait l’objet d’une élaborationvisant à intégrer l’idée d’une connaissance  (et non plus seulement d’une opinion) dans les sciences politiques. Au cours de cette longue recherche, la psychologie  sociale est sys- tématiquement convoquée, enrichie de données empiriques, depuis la prise en compte de sondages jusqu’à la théorie des idéologies et des représentations collecti- ves. La rencontre de la psychologie et des sciences politiques n’est pas tenue pour une difficulté à surmonter, mais comme l’une des sources indispensables à la com-préhension du politique. La lecture croisée de  Marx et de Freud ne conduit pas à une opposition mais à une mise en complémentarité entre ces deux approches, l’une attentive aux contradictions socio-historiques, l’autre aux contradictions psychiques.

Cette importance accordée à l’approche philosophique et à l’épistémologie ne sera pas délaissée malgré l’accumulation des recherches sociologiques. Pierre Fou- geyrollas y revient, non sans audace, dans ses pénétrantes « Métamorphoses de la Philosophie » (2000) qui invitent  à une vaste réflexion  sur quatre moments essen- tiels de la philosophie occidentale : Platon, Descartes  Kant et Nietzsche. Sélection remarquable, et matière à réflexion par elle-même, qui montre fortement le souci de repenser l’histoire de la pensée dans sa pluralité, comme une source de la réflexion critique. Dans cette perspective Marx et Freud sont repensés dans une libre relecture « Marx, Freud et la révolution totale » (1972). L’œuvre de Marx n’est pas bruyamment répudiée, mais a donné lieu  à un questionnement théorique et socio-historique « Le Marxisme en question » (1953). Et c’est aussi en faisant appel à ces différents niveaux d’analyse et à leur confrontation qu’est  examiné un concept aussi synthétique que celui de nation « La nation : essor et déclin des société modernes » (1987).

Le second  axe de l’œuvre, désignant l’ensemble des recherches empiriques, n’est pas moins fécond. Avec une singulière passion des investigations concrètes, Pierre Fougeyrollas a multiplié, lors de son séjour à Dakar (1957-1970), comme professeur à l’Université et comme Directeur de l’Institut de recherche sur les sociétés africaines, des investigations sociologiques et psychosociologiques, témoignant de son avidité de connaissance et de compréhension des cultures et des civilisations – autres. Ses recherches et publications vont depuis la micro-sociologie des relations intra-familiales « Prédominance du mari ou de la femme dans le ménage, une enquête sur la vie familiale » (1951), jusqu’aux études sur l’art africain (avec Louis-Vincent Thomas) « L’Art africain et la société sénégalaise » (1967) et les essais de synthèse en termes d’analyse « spectrale » d’une société africaine « Où va le Sénégal ? Analyse spectrale d’une nation africaine » 1970).

Ces recherches, soutenues par des éclairages pluriels, peuvent être qualifiées de « pluridisciplinaires » ou d’« interdisciplinaires ». Les différentes approches sont loin d’être distinctes et dissociées : leurs articulations trouvent leurs conditions de possibilité et de réalisation dans une culture encyclopédique apte à inventer des liens, à faire surgir des rapprochements imprévus et des éclairages inédits. A cette hauteur de vue, les interrogations sur le futur, inaccessibles aux savoirs positivistes, prennent sens et ne restent pas sans réponse. Pierre  Fougeyrollas, voyageant de Platon à Marx, comme il voyageait avec autant de curiosité et d’intérêt de Tokyo à Montréal  ou de Tananarive à Fez, face à des publics différents, aimait  se poser la question du futur et la reposer à ses lecteurs : « L’Attraction du futur : essai sur la signification du présent » (1991) ; «Vers  la nouvelle pensée : essai postphilosophique » (1994).

Une telle pensée, interrogative,  encyclopédique, passionnée,  critique des sec-tarismes, accordée à l’esprit de notre temps et aux curiosités des auditoires, avait de multiples attraits. Elle était aussi portée par un exceptionnel talent d’expression et de communication. Les étudiants et les jeunes chercheurs qui se pressaient à ses cours et  cherchaient ses conseils, trouvaient   auprès  de lui un art permanent de l’écoute  et du dialogue. Il y fallait plus que les savoirs cumulés et la soif de comprendre,   plus que l’art de l’écriture et des synthèses stimulantes, l’alliance exceptionnelle de la ri- chesse intellectuelle et de la générosité du cœur servie par la passion de tout ce qui est humain.


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