N°40 / numéro 40 - Janvier 2022

Concepts Marxiens et Conception Radicale de la Dissonance Cognitive

Daniel Priolo
Concepts Marxiens et Conception Radicale de la Dissonance Cognitive

Résumé

Cet article est à la fois un hommage à Jean-Léon Beauvois et une relecture de ses travaux portant sur la dissonance cognitive par le prisme de concepts marxiens. La vision de l’idéologie selon Marx et Engels a servi de socle pour présenter des processus psychologiques comme l’ajout de cognition consistante et la rationalisation cognitive. Cette dernière a été définie et insérée dans la conception radicale de la dissonance cognitive. Les spécificités de cette théorie ont été précisées afin de mettre en évidence les liens qu’il existe entre cette approche de la dissonance et le consentement à l’exploitation. Nous avons tâché de démontrer que ce dernier pouvait conduire à l’aliénation. Celle-ci a été présentée comme la résultante de processus psychologiques décrits dans les travaux de Beauvois et Joule. Pour étayer notre démonstration, nous avons présenté deux illustrations expérimentales qui permettaient de rendre concrets les liens entre l’approche beauvoisienne de la dissonance et les concepts marxiens évoqués dans cet article. Nous avons donc démontré que cette approche était en phase avec les concepts marxiens d’idéologie, aliénation, consentement et exploitation. Nous avons conclu cet article en donnant des perspectives de recherche pour comprendre certains phénomènes sociaux en intégrant ces concepts marxiens.

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Daniel Priolo est maître de conférences à l’université Paul Valéry, Montpellier 3. Il est spécialiste de psychologie et d’ergonomie au sein de l’unité de recherche Dynamique des capacités humaines et des conduites de santé. Il est expert en matière de changements de comportements en s’appuyant sur les théories de l’engagement, de la dissonance cognitive et des nudges.

  1. Introduction

Dans la présentation du marxisme, certains auteurs le considèrent comme une science (e.g., Burawoy, 1990), d’autres comme une élaboration intéressante d’un point de vue historique (e.g., Piketty, 2020) et d’autres encore comme un dogme (e.g., Dienes, 2008) voire comme un dogme comportement comportant de nombreuses erreurs économiques (e.g., Kovtun, 1990). Dans ces travaux, l’objectif poursuivi par les chercheurs étaient de démontrer le bien-fondé de la théorie économique de Marx. L’ambition de cet article est différente. Bien évidemment, nous n’aborderons pas la question économique et nous ne traiterons pas non plus du marxisme en tant qu’idéologie. Nous considérons que l’idéologie marxiste constitue, par moment, une extrapolation de la pensée de Marx. Autrement dit, le marxisme serait, déjà, une interprétation des propos de cet auteur. Notre souhaitons revenir aux idées originelles et traiter de concepts que nous qualifierons de marxiens. Nous entendons par là les concepts qui relèvent directement des ouvrages de Marx et non d’une lecture de cet auteur. Les concepts centraux sur lesquels nous allons fonder notre raisonnement sont l’idéologie, l’exploitation, le consentement et l’aliénation. Ainsi, l’objectif de cet article est de mettre en parallèle les idées de Karl Marx avec la théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957). Plus précisément, nous souhaitons démontrer que la révision de cette théorie formulée par Beauvois et Joule (1996) s’appuie sur des concepts marxiens sans pour autant en faire état de manière explicite. Il s’agit donc de démontrer qu’une théorie majeure de la psychologie sociale peut s’expliquer par des concepts élaborés par Marx.

Pour ce faire, nous procèderons en quatre étapes. Dans un premier temps, nous démontrerons que l’idéologie marxiste est en soi un oxymore. En effet, nous présenterons la vision négative que Marx et Engels (1932, 2012) avaient de l’idéologie. Nous décrirons le processus de renversement qui amène les êtres humains à justifier leurs conditions matérielles par l’idéologie. Un parallèle sera fait entre la justification de conditions matérielles et la rationalisation. Cela nous conduira, dans un deuxième temps, à présenter la théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957) et le processus de rationalisation cognitive tel qu’il est pensé par Beauvois et Joule (1996). Les spécificités de leur révision de la théorie de Festinger (1957) seront alors soulignées. Elles nous permettront de mieux comprendre, dans un troisième temps, les liens qu’il est possible de faire entre l’aliénation, la justification du consentement à l’exploitation et les modes de réduction de la dissonance cognitive. Enfin dans un quatrième et dernier temps, nous exposerons deux illustrations expérimentales pour montrer en quoi la conception radicale de la dissonance est compatible avec les idées de Marx.

  1. L’idéologie selon Marx

  2. Origine et évolution du concept d’idéologie

De manière assez paradoxale, certaines personnes se réclament de l’idéologie marxiste. Si nous prétendons qu’il s’agit d’un paradoxe c’est parce que nous nous appuyons sur la conception que Marx et Engels (1932, 2012) se faisaient de l’idéologie. En effet, dans leur ouvrage L’idéologie allemande, ces auteurs critiquent les thèses idéalistes selon lesquelles les idées façonnent nos conditions d’existence. Ils qualifient les idéologies de « consciences illusoires et inversées que se font les hommes de leur condition sociale ». En d’autres termes, penser qu’une idéologie peut servir de sous-bassement à un changement des conditions matérielles est une illusion mais en plus une vision inversée des causes dans l’histoire humaine. Cette vision s’ancre dans un renversement de la perception des choses analogue au renversement des objets sur la rétine. Par conséquent, quand une personne affirme adhérer à l’idéologie marxiste, elle s’inscrit dans un mode de pensée que Marx et Engels dénonçaient.

Avec leur conception de l’idéologie[1], ils s’éloignaient de la signification originelle de ce terme. En effet, c’est au 18ème siècle qu’Antoine Destutt de Tracy propose d’étudier la science des idées qu’il nomme alors « idéologie » (Bourque & Duchastel, 2014). Il s’agissait de concevoir une nouvelle discipline, capable d’analyser méthodiquement l’avènement de la moralité chez les êtres humains. Par la suite, ce terme sera récupéré par des personnes comme Chateaubriand ou Napoléon 1er. Le terme idéologie était essentiellement utilisé de manière péjorative pour tourner en dérision les intellectuels révolutionnaires tels que Destutt de Tracy. Au début du 19ème siècle, les idées révolutionnaires étaient perçues comme, au pire, dangereuses et, au mieux, comme de douces illusions. Les idéologues étaient donc perçus comme des personnes éloignées de problèmes concrets (Macherey, 2014). Au fil du temps, le sens premier de l’idéologie a été mis de côté au profit d’une signification synonyme de vision du monde utopiste voire dogmatique. Dans cette signification, les personnes qui sont dans l’idéologie sont dans les idées et en oublient le réel. C’est dans ce contexte que Marx et Engels publient une série d’articles entre 1844 et 1847. Ils s’appuieront sur ces textes pour rédiger leur ouvrage de l’idéologie allemande qui en plus de proposer une critique de la pensée Hégelienne décrit le processus causal de production des idéologies comme justification des conditions matérielles et non l’inverse.

  1. Des conditions matérielles à l’idéologie

La démarche de Marx et Engels (1932, 2012) consiste à comprendre les mécanismes sociaux et historiques qui aboutissent à l’élaboration d’une « conscience, illusoire et inversée ». Pour résumer et simplifier leur propos (sans le rendre simpliste), nous pouvons décrire une séquence causale. Le point de départ de cette séquence est ce qui, selon Marx et Engels, différencie les êtres humains des animaux : la production des conditions d’existence. Les êtres humains, contrairement aux animaux, produisent les outils, les techniques et tous les autres éléments nécessaires à leur survie[2]. La production des conditions d’existence va être déterminée par les conditions matérielles dans lesquelles les membres d’une société donnée évoluent. Ces conditions vont aboutir à une division du travail qui est organisée autour d’un mode de production. Quel que soit le mode de production[3], il comprend deux dimensions qui sont d’une part les forces productives et d’autre part les rapports de production. Les forces productives correspondent à tout ce qui est nécessaire pour produire des biens. Il y a donc des hommes et des techniques, des outils ainsi que des machines, plus ou moins élaborés selon les époques. Les rapports de production sont à comprendre au sens de rapports sociaux qui organisent la production. Ce qui correspond peu ou prou aux rapports de domination. Il y aurait donc une classe dominante et une classe dominée. Ce qui définit le caractère dominant d’une classe c’est son appropriation du travail de l’autre classe dite dominée. Les idées d’une société et d’une époque données découlent de ces rapports de domination. En effet, les idées sont produites essentiellement par les dominants (des membres du clergé, des théologiens ou des philosophes) pour justifier leur position de domination. Les dominants bénéficient de conditions favorables pour exercer des professions intellectuelles. Ils se penchent sur des concepts tels que la morale ou la justice et en viennent à définir une organisation de la société. Ces actions aboutissent à un état où les idées ne sont plus perçues comme intrinsèquement liées aux conditions matérielles. Cette dissociation conduit à générer une croyance selon laquelle ce sont les idées qui ont façonné les conditions matérielles. En travaillant sur les idées, un renversement de l’enchaînement causal s’est opéré. L’idéologie, au sens marxien du terme, correspond à ce renversement de causalité. C’est ce qui fera dire à Marx et Engels (1932, 2012) que l’idéologie est toujours un renversement du réel qui amène les dominants à s’enferrer dans les mailles du filet idéologique et à davantage justifier les conditions matérielles. Ces dernières sont parfois même présentées comme naturelles. Autrement dit, les idées des dominants dépeignent les rapports de domination comme naturels et conformes à ce que sont les êtres humains. Il s’agit là de la justification ultime qui produit souvent un double état de domination. Les dominés le sont à la fois sur le plan matériel et sur le plan des idées.

Une idée fréquemment mise en avant dans les démocraties libérales et à laquelle adhèrent les dominés, consiste à faire de la liberté une valeur fondamentale (Beauvois, 1994). Toutefois, la liberté est plus symbolique que réelle pour les classes dominées. Néanmoins, les dominés se sont approprié cette idée qui va servir de point de départ à la justification de la soumission librement consentie (Beauvois & Joule, 1981). Plusieurs processus psychologiques nous poussent à justifier ou expliquer une situation de soumission. Ils sont au cœur d’une reformulation de la théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957) : la conception radicale (Beauvois & Joule, 1996).

  1. Théorie de la dissonance cognitive, conception radicale et rapports de domination

Dans la partie précédente, nous avons expliqué pourquoi, selon Marx et Engels (1932, 2012), l’idéologie correspond à un renversement du réel. Dans cette partie, nous allons construire une passerelle entre la conception marxienne de l’idéologie et la conception radicale de la dissonance cognitive. Pour ce faire, nous rappellerons les principes essentiels de la théorie de Festinger (1957) puis nous présenterons les spécificités de la révision de Beauvois et Joule (1996).

  1. La Formulation Originelle

Dans les années 50, une équipe de chercheurs en psychologie sociale avait infiltré une secte millénariste afin d’étudier leur réaction après l’échec d’une prophétie qui prédisait la fin du monde (Festinger et al., 1956). En s’appuyant sur les faits observés pendant cette infiltration, Festinger (1957) formula la théorie de la dissonance cognitive. Cette théorie peut se résumer à la description et à l’explication des conséquences qui font suite à la prise de conscience d’une inconsistance. Festinger s’appuie sur le concept de cognition qu’il définit comme la construction d’une connaissance. Il suppose que quand une personne prend conscience qu’elle possède deux cognitions qui entretiennent une relation d’inconsistance, elle ressent un état d’inconfort psychologique caractéristique de la dissonance cognitive. Par exemple, une personne qui n’aime pas les choux de Bruxelles et qui en mange doit ressentir un état de malaise. Cet état désagréable est la dissonance cognitive. Il correspond à un signal d’alarme indiquant la présence d’une inconsistance. A l’instar de la faim, la dissonance n’existe que pour être réduite. Festinger propose plusieurs modes de réduction, qui peuvent se répartir en deux catégories. D’une part, les modes dans lesquels un changement est opéré et d’autre part les modes dans lesquels une cognition consistante avec la cognition la plus résistante est ajoutée. Dans le cas d’un changement de l’une des cognitions, le changement s’opère sur celle qui est la plus facile à changer. Reprenons notre exemple sur les choux de Bruxelles. La personne qui les mange sait qu’elle ne les aime pas mais elle sait également qu’elle en a mangé. Il lui est impossible de changer le passé (i.e., j’ai mangé des choux de Bruxelles) en revanche, elle peut revoir son avis sur ce légume. Elle peut, par exemple, se dire « ce n’était pas si mauvais ». Ce mode de réduction correspond à un changement d’attitude. Dans le cas où une cognition est ajoutée, il s’agit de justifier la cognition la plus difficile à modifier. Par exemple, notre mangeuse de choux de Bruxelles peut se dire « j’étais invitée pour la première fois par mes beaux-parents, j’étais obligée d’en manger pour ne pas les vexer ». D’autres modes de réduction sont possibles, le lecteur intéressé par cette question pourra se référer à McGrath (2017). Pour l’heure, nous disposons des éléments essentiels nous permettant de comprendre comment la dissonance peut être réduite.

Pour tester certaines hypothèses de la théorie de la dissonance cognitive, Festinger et Carlsmith (1959) ont demandé à des personnes de présenter une tâche fastidieuse comme si elle était intéressante. La moitié des sujets était payée 1$ pour mentir et l’autre était payée 20$. Après ce mensonge, l’attitude des sujets vis-à-vis de la tâche était mesurée. Contrairement à ce que prédisaient les théories de l’apprentissage (e.g., Hull, 1952), les personnes ayant reçu 1$ avaient une attitude plus favorable envers la tâche que les personnes payées 20$. Tout s’était passé comme si les 20$ étaient une cognition supplémentaire que les sujets pouvaient ajouter pour réduire leur dissonance. A contrario, les personnes payées 1$ ne disposaient pas d’une justification suffisante. Le mode de réduction qui leur restait était de changer d’attitude vis-à-vis de la tâche. Dans des expérimentations ultérieures, un autre procédé a été employé pour éviter l’ajout d’une cognition consonante. En lieu et place d’une faible rémunération, les sujets étaient déclarés libres de réaliser un comportement problématique (i.e., contraire à leur attitude). Leurs réponses étaient comparées à celles de sujets ayant été contraints de réaliser le comportement contre-attitudinal (e.g., Croyle & Cooper, 1983).

Les fondements de la théorie de la dissonance étaient posés. Cependant, elle a très rapidement donné lieu à des reformulations (e.g., Aronson, 1969). Parmi les différentes révisions de cette théorie, l’une d’entre elles présente des similitudes avec la conception marxienne de l’idéologie. Cette révision a été formulée par Beauvois et Joule (1996) et a été nommée « la théorie radicale de la dissonance cognitive ». Les prémices de cette conception ont été posées par Beauvois et Joule (1981) dans leur ouvrage sur la soumission et les idéologies. Ils détaillent la notion de rationalisation qui peut faire écho aux propos de Marx et Engels (1932, 2012).

  1. De la conception radicale de la dissonance cognitive à la rationalisation des rapports de domination

La rationalisation est définie par Beauvois et Joule (1981) comme la restauration a posteriori de la valeur d’un comportement problématique. Le comportement problématique est contre-attitudinal (i.e., écrire au ministre de l’éducation pour raccourcir les vacances scolaires quand on est enfant) et correspond donc à la soumission d’un sujet face à la requête d’un expérimentateur. Dans cette situation, il existe une asymétrie de statuts qui conduit le sujet à accepter ce que lui demande l’expérimentateur même si le comportement produit est contraire à ses valeurs ou à ses motivations (i.e., se priver de tabac quand on est fumeur). Beauvois et Joule (1996) considère que la dissonance cognitive et la théorie de l’engagement (Kiesler, 1971) sont les deux facettes d’une théorie globale : la soumission librement consentie. Dans les expérimentations censées démontrer le bien-fondé de ces théories, les sujets sont sollicités pour accomplir librement (vs. Contraints) un comportement. Ce qui distingue la théorie de l’engagement de la dissonance cognitive c’est le caractère problématique ou non du comportement cible. Dans le cadre de la théorie de l’engagement, les comportements attendus sont pro-attitudinaux (e.g, signer une pétition pour l’environnement alors qu’on est écologiste) alors que dans le cadre de la dissonance cognitive ils sont contre-attitudinaux (e.g., écrire en faveur de l’augmentation des droits d’inscriptions quand on y est opposé). Après avoir accepté librement de produire un comportement, l’option la plus simple pour les sujets consiste à modifier la cognition la plus facile à changer. La plupart du temps, il s’agit de l’attitude. En procédant ainsi, la valeur du comportement problématique est restaurée. En effet, la production de ce comportement paraît moins étrange car elle est davantage conforme aux valeurs de la personne qui l’a produit. Il est possible de faire un parallèle avec cette vision de la dissonance et la conception marxienne de l’idéologie.

Dans la conception radicale de la dissonance, le changement d’attitude s’opère pour restaurer la valeur d’un comportement de soumission librement accepté. Cette situation reflète un rapport de domination que le sujet ne peut laisser en l’état. Une des voies qui s’offrent à lui consiste à réviser son avis pour expliquer sa soumission. La situation de soumission peut être vue comme une situation dans laquelle une personne prend conscience de la relation de domination qu’elle entretient avec une personne de statut supérieur. Cette situation est proche de la situation où un mode de production fait prendre conscience des rapports de domination. Nous avons vu que des idées pouvaient être formulées pour justifier cette relation de domination. Dans une situation de dissonance cognitive, tout se passe comme si le changement d’attitude représentait un changement d’idées pour expliquer la relation de domination. Ainsi, un étudiant qui accepte librement de rédiger un texte en faveur de l’augmentation des frais d’inscription peut ressentir de l’inconfort du fait d’avoir cédé à la demande de l’expérimentateur. En considérant qu’il était un peu favorable à cette augmentation, il explique son acceptation sans avoir à reconnaître qu’il était dans un rapport de domination qui l’a conduit à produire un acte contraire à son intérêt.

Le parallèle entre les concepts marxiens et la conception radicale de la dissonance cognitive peut être poussé encore plus loin. Néanmoins, il est nécessaire de préciser les spécificités de cette approche de la dissonance pour comprendre en quoi elle est une illustration possible des idées de Marx.

  1. Les spécificités de la conception radicale de la dissonance

Dans leur vision de la dissonance, Beauvois et Joule (1996) restreignent la dissonance à des cas très particuliers. Ces restrictions peuvent être résumées par quatre propositions.

La première porte sur la définition de l’état de dissonance. Beauvois et Joule considèrent que c’est un état de tension motivationnelle. Il résulte de la production d’un comportement opposé à ses intérêts (i.e., ne pas boire quand on a soif) ou à ses valeurs (i.e., rédiger un texte en faveur de l’augmentation de frais d’inscription). L’état inconfortable que représente la dissonance est une motivation à restaurer la valeur du comportement de soumission.

La deuxième proposition précise la cognition à l’origine de la dissonance Beauvois et Joule (1996) appellent la cognition génératrice. Elle correspond à la représentation que les sujets se font de leur comportement de soumission. Elle sert à évaluer si les autres cognitions entretiennent avec elle une relation de consistance ou d’inconsistance. Elle permet également de quantifier le taux de dissonance ressentie. Pour ce faire, il faut calculer le ratio[4] entre les cognitions inconsistantes avec la cognition génératrice et la somme des cognitions inconsistantes et consistantes. Le taux peut se formuler de la manière suivante :

Dissonance = I / I + C

I correspond aux cognitions Inconsistantes et C aux cognitions Consistantes.

Le caractère consistant ou inconsistant d’une cognition ne doit être considéré que dans le cadre de relations duelles avec la cognition génératrice. Cela signifie que si la cognition génératrice est un comportement contre-attitudinal, il ne faut pas évaluer la dissonance en tenant compte de la consistance entre deux cognitions qui composent le taux. Par exemple, si j’accepte de recopier l’annuaire mon comportement est inconsistant avec mon attitude. Pour réduire la dissonance, je peux ajouter une cognition consistante (e.g., je l’ai fait parce que j’aime faire plaisir). Cependant, il ne faut pas considérer la relation de consistance entre l’attitude (i.e., cette tâche ne me plaît pas) et la justification (i.e., je l’ai fait parce que j’aime faire plaisir). Il faut simplement estimer la consistance de chaque cognition du taux avec la cognition génératrice (i.e., j’ai accepté de recopier l’annuaire).

La troisième proposition restreint la dissonance cognitive aux situations dans lesquelles un agent déclaré libre adopte une position d’obéissance à une autorité (i.e., l’expérimentateur). Cette situation particulière doit conduire l’agent à rationaliser son comportement c'est-à-dire à lui attribuer suffisamment de valeur pour que sa production soit justifiée. Il s’agit de la rationalisation cognitive pour Beauvois et Joule (1996).

La rationalisation introduit la notion de réduction de la dissonance. Celle-ci est au cœur de la quatrième proposition qui suppose que la réduction si elle s’est opérée par un mode particulier elle ne peut pas s’opérer par un autre mode. Autrement dit, une personne qui réduirait la dissonance en ajoutant une cognition consonante ne peut plus changer d’attitude. Corollairement, une personne en état de dissonance qui ne peut pas utiliser un mode de réduction se rabattra sur celui qui est disponible. Plus concrètement, s’il est impossible d’ajouter une cognition consonante alors la dissonance sera réduite par le changement d’attitude (si ce mode de réduction est possible). Il est important de noter que dans cette conception de la dissonance, la réduction n’implique pas la restauration de la consistance. La seule chose qui doit être restaurée c’est la valeur du comportement problématique.

Ces quatre propositions restreignent le champ de la dissonance cognitive. Par conséquent, elles permettent d’écarter certains résultats difficiles à expliquer par la formulation trop large de Festinger (1957). Cependant, Beauvois et Joule (1996) ne s’opposent pas à Festinger (1957). Bien au contraire, ils proposent de revenir au cœur de sa théorie en faisant de l’obéissance à une autorité librement consentie l’élément clef de leur théorie. En résumé, dans la conception radicale, ce qui importe c’est l’acceptation libre d’une action contraire à ses intérêts pour satisfaire la demande d’une personne ayant un statut supérieur. C’est cette configuration qui motive les agents à restaurer la valeur de leur comportement soit en le justifiant soit en changeant d’attitude. Cette vision de la dissonance peut être mise en relation avec les concepts marxiens d’aliénation, d’exploitation et de consentement.

  1. Aliénation, exploitation, consentement et modes de réduction de la dissonance cognitive

Dans la partie précédente, nous avons souligné les contours de la conception radicale de la dissonance cognitive (Beauvois & Joule, 1996). Dans cette partie, nous proposons de mettre en évidence la proximité qu’il y a entre cette conception, l’aliénation, la justification du consentement à l’exploitation et les modes de réduction de la dissonance.

  1. Aliénation et consentement

Dans ses manuscrits de 1844 publiés à titre posthume, Marx (1932, 2007) définit l’aliénation comme l’exploitation d’un être humain par un autre en raison d’une différence de statut ou de pressions extérieures plus ou moins conscientes. Pour comprendre le concept d’aliénation, il est important de préciser que pour Marx et Engels (1932, 2012) ce sont les conditions matérielles qui déterminent la conscience et non l’inverse. Ils écriront d’ailleurs « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience ». Ce point est important car il implique un déterminisme qui remet en question la notion de liberté. La liberté dans une approche marxienne serait la capacité à s’autodéterminer et par voie de conséquence à s’arracher aux déterminismes qu’impliquent nos conditions matérielles. Cette liberté n’existe pas car notre conscience est déterminée par les rapports de domination résultant des modes de production qui sont eux-mêmes la conséquence des conditions matérielles. Si la liberté en tant que telle n’existe pas, le sentiment de liberté peut tout de même exister. Il se traduit par le refus de se soumettre à une volonté qui n’est pas la nôtre. Ce sentiment est incompatible avec l’aliénation qui est le processus par lequel un autre que soi prend le contrôle de notre conscience Marx (1932, 2007). C’est pourtant ce qui se passe dans une situation où des rapports de domination existent. Dans ce type de situations, les membres d’une classe dominée sont exploités car ils agissent contre leur intérêt en acceptant qu’autrui s’approprie ce qu’ils ont produit. L’idée d’accepter l’exploitation est importante car elle introduit la notion de consentement.

Ce dernier est intimement lié à l’exploitation car il n’y a pas d’exploitation sans consentement. Nous pouvons alors nous questionner sur les raisons qui poussent une personne à accepter une situation déséquilibrée dans laquelle elle est exploitée. Une partie de la réponse se trouve dans Le Capital de Marx (1878, 2016). Il y est expliqué que le propriétaire d’un capital (i.e., capitaliste) cherche à accroître son capital. Pour cela, il doit solliciter une personne qui possède de la force de travail (i.e., un prolétaire) afin d’ajouter de la valeur à une marchandise. Le prolétaire va librement vendre au capitaliste une partie de son temps. La somme d’argent que le capitaliste va accorder au prolétaire correspond à un montant qui permet la reproduction de la force de travail. Autrement dit, le capitaliste doit donner au prolétaire les moyens de se loger, se nourrir, se chauffer, etc. En échange de cette somme, le capitaliste pourra exploiter le fruit du travail du prolétaire. Il y a donc eu consentement à l’exploitation dans le sens où le prolétaire accepte de céder ce qu’il a produit à quelqu’un qui, bien souvent, n’a pas travaillé pour produire un bien. Dans nos sociétés modernes, le consentement prend généralement la forme d’un contrat de travail dans lequel sont formalisées les conditions de l’exploitation (temps de travail, salaire, clauses diverses, etc.).

Cependant, un prolétaire qui vend sa force de travail n’a pas conscience qu’il consent à se faire exploiter. Il a simplement intériorisé un mode de production. Si d’aucuns venaient à lui faire prendre conscience de sa situation d’exploité, cela créerait un état d’inconfort psychologique qu’il faudrait réduire. Ceci le pousserait à justifier une situation matérielle qu’il n’a pas choisie. Pour reformuler ce passage, nous pouvons dire qu’un salarié qui, de par son statut, consent à se faire exploiter ne peut pas tolérer l’idée d’avoir librement choisi de se soumettre. En effet, prendre conscience de sa soumission entraîne un état d’inconfort psychologique qu’il faut faire disparaître (Beauvois & Joule, 1996). Si pour faire disparaître son inconfort, il adopte un point de vue le rapprochant du point de vue du dominant alors le prolétaire aura fait siennes les idées du capitaliste. A partir de ce moment, il sera aliéné. Pour résumer, la justification du consentement à l’exploitation peut aboutir, in fine, à l’aliénation. C’est en ce sens où le concept marxien d’aliénation rejoint la conception radicale de la dissonance cognitive.

  1. Justification de l’exploitation consentie et mode de réduction de la dissonance

Nous avons vu que le consentement à l’aliénation pouvait provenir de la nécessité pour le prolétaire de trouver des moyens de subsistance. Une personne interrogée sur ce qui la pousse à exercer une activité désagréable dans des conditions très inconfortables, pourrait répondre quelque chose comme « ce n’est pas génial comme travail mais ça paie le loyer et ça me permet de manger ». Si nous décortiquons cette situation, nous pouvons faire un parallèle avec le mode de réduction de la dissonance qui consiste à ajouter une cognition consistante. La cognition génératrice correspond à l’activité déplaisante. L’attitude vis-à-vis de cette activité est inconsistante et génère de la dissonance. Le salaire est une cognition consistante avec l’activité. Il permet donc de réduire la dissonance.

Imaginons une autre situation dans laquelle un salarié est mal payé. Son travail déplaisant ne lui permet pas de payer toutes ses factures. Si quelqu’un lui demandait pourquoi il continue de faire ce travail si difficile et si mal payé, le salarié ne pourrait pas ajouter une cognition consistante. L’obtention des moyens de subsistance ne permet donc plus de réduire la dissonance. Dans cette situation, le salarié pourrait alors tenir un discours tel que celui-ci « ce n’est pas très bien payé et c’est dur mais j’ai de la chance, j’ai un patron arrangeant. Au final, ce boulot n’est pas si mal ». Dans cette situation, la cognition génératrice est toujours l’activité déplaisante. Elle est toujours inconsistante avec l’attitude. Cependant, la dissonance cognitive ne peut pas être réduite par l’ajout d’une cognition consistante. L’option qui est présentée consiste à changer d’attitude vis-à-vis de la tâche. Elle correspond à l’élément le plus facile à modifier. Dans cet exemple, le salarié a eu recours à la rationalisation cognitive pour justifier une situation de soumission ou d’exploitation.

Ces deux exemples peuvent être regardés au travers du prisme de la conception radicale de la dissonance (Beauvois & Joule, 1996). Selon cette théorie, le processus de réduction s’opère en rendant moins problématique le comportement contre-attitudinal soit en le justifiant soit en rendant l’attitude moins défavorable. Pour Beauvois et Joule (1996), le rétablissement de la consistance n’est pas une fin en soi. C’est simplement l’un des moyens qui permet de rendre acceptable le comportement de soumission. Il y a donc deux points fondamentaux à retenir de cette reformulation. D’une part, l’idée de se soumettre est bien plus à l’origine de la dissonance que le caractère déplaisant de la tâche. D’autre part, il est possible de réduire la dissonance sans réduire l’inconsistance entre le comportement problématique et l’attitude. Ces deux points ont fait l’objet d’illustrations expérimentales sur lesquelles nous souhaitons revenir.

  1. Illustrations expérimentales

Dans cette partie, nous tâcherons de démontrer que la conception radicale de la dissonance cognitive s’appuie sur des faits qui lui donnent de la crédibilité. Pour ce faire, nous procèderons en deux étapes. Dans un premier temps, nous présenterons une étude de Beauvois et al.(1995) montrant que c’est davantage la prise de conscience de la soumission (i.e., rapport de domination) qui est source de dissonance plutôt que le caractère contre-attitudinal de la tâche. Dans un second temps, nous évoquerons une expérimentation de Beauvois et al. (1993) afin de mettre en évidence que la dissonance peut être réduite sans que la consistance ne soit restaurée.

  1. Le consentement à la soumission est plus problématique que le choix de la tâche

Dans cette étude de Beauvois et al. (1995), l’objectif était de montrer que consentir à la soumission suffit à générer de la dissonance. Accepter de se soumettre, même sans savoir précisément ce que l’on va devoir faire, entraîne un état d’inconfort qui peut être réduit par un changement d’attitude. Pour ce faire, 200 lycéens ont été sollicités une première fois afin de connaître les thèmes qu’ils considéraient comme fortement contre-attitudinaux. Trois thèmes ont été particulièrement impopulaires à savoir, la réduction des grandes vacances, la suppression de la conduite accompagnée et l’attribution des bourses sur critère d’excellence scolaire. Quelques temps plus tard, les mêmes sujets étaient sollicités pour participer à une activité commanditée par le ministère de l’éducation nationale. Au cours de cette activité, les élèves étaient informés qu’ils allaient écrire un texte sur l’un des trois thèmes suivants : réduire les vacances, abolir la conduite accompagnée, changer les critères de bourses. A ce moment de l’étude, les sujets étaient séparés en deux groupes. Le premier groupe était déclaré libre de participer à cette activité du ministère (i.e., engagement dans la soumission) et le second était déclaré contraint de participer à cette activité (i.e., non-engagement dans la soumission). Il est important de noter que tous les élèves savaient que le thème n’allait pas leur plaire mais ne savaient pas quel thème serait choisi. La seule différence entre les deux groupes est que le groupe déclaré libre a consenti à faire quelque chose de contre-attitudinal alors que l’autre groupe a été contraint. Aucun des sujets n’a refusé de réaliser la tâche qu’il soit contraint ou libre.

Après cette première induction expérimentale (Libre vs. Contraint), une deuxième variable était introduite. Pour ce faire, les sujets étaient à nouveau divisés en deux groupes. Le premier pouvait choisir sur quel thème porterait le texte à écrire (i.e., engagement dans la tâche) et le second n’aurait pas le choix du thème (i.e., non engagement dans la tâche). Pour résumer, le plan expérimental était le suivant : 2 (Engagement soumission : Libre vs. Contraint) x 2 (Choix du thème : Choix vs. Non-choix) x 2 (Attitude : Avant le texte vs. Après le texte). Les deux premières variables étaient intersujets et la dernière était intrasujet. Pour plus de lisibilité, nous ne présenterons que les résultats des variables intersujets, c'est-à-dire ceux qui portent sur la mesure de l’attitude après la rédaction du texte.

Les résultats (résumés dans le tableau 1), sont conformes avec ce que prédit la conception radicale de la dissonance cognitive. En effet, les sujets contraints de rédiger le texte (non-engagés dans la soumission) ont la même attitude vis-à-vis du thème contre-attitudinal, et ce, qu’ils l’aient choisi ou non. A contrario, les personnes déclarées libres de rédiger le texte (engagées dans la soumission) ont changé d’attitude. Il est à noter que ce changement d’attitude est plus fort pour les personnes ayant pu choisir le thème du texte (voir tableau 1). Cela signifie qu’être contraint d’écrire un texte fournit une justification aux sujets et réduit la dissonance. En revanche, les sujets déclarés libres d’écrire le texte (même s’ils ne choisissent pas le thème) ressentent de la dissonance et changent d’attitude. Il semble donc que ce soit le fait de se soumettre plus que l’inconsistance avec l’attitude qui génère de la dissonance cognitive.

Tableau 1. Mesures de l’attitude après la rédaction texte

 

Choix du thème

Non-choix du thème

Engagement dans la soumission

 

 

Engagés

5.06

6.62

Non-engagés

2.50

2.43

Note. Plus les valeurs sont élevées plus les attitudes sont consistantes avec la thématique choisie.

Dans une seconde étude, des résultats similaires ont été obtenus. Cette fois-ci les sujets acceptaient de soumettre (vs. Etaient contraints) mais avant d’effectuer la tâche, l’expérimentatrice annonçait qu’il y avait en changement d’activité. La moitié des sujets pouvaient choisir la nouvelle activité (engagement activité) et l’autre non (non-engagement dans l’activité). Le choix de l’activité seul ne donnait lieu à aucun changement d’attitude. Il apparaissait comme secondaire comparativement à l’acceptation de la soumission.

Cette illustration expérimentale est congruente avec l’idée selon laquelle la prise de conscience d’un rapport de domination (i.e., réaliser que l’on a consenti à la soumission) entraîne un état de dissonance qui peut être réduit en changeant d’attitude. Ce qui semble mettre les sujets en dissonance, ce n’est pas l’inconsistance du texte avec leurs idées mais plutôt d’accepter librement de se soumettre même si la nature de l’activité est imposée. Consentir à la soumission semble donc être une situation plus inconfortable que choisir un thème contre-attitudinal quand la soumission nous a été imposée. Ce premier exemple appuie à la fois les écrits de Marx et Engels (1932, 2012) ainsi que ceux de Beauvois et Joule (1996). En effet, les idées peuvent servir à justifier les rapports de domination. La seule prise de conscience de la soumission conduit à la modification de nos idées afin qu’elles soient consistantes avec la soumission. Il est une autre manière de justifier le consentement à l’exploitation et elle peut être mise en parallèle avec les travaux de Beauvois et al. (1993).

  1. Quelle que soit la justification de la soumission, elle réduit la dissonance

Dans ce second exemple expérimental, l’objectif était de montrer que la réduction de l’inconsistance n’est pas importante. Ce qui est important, c’est qu’une personne qui accepte de se soumettre puisse justifier son comportement. La nature de la justification importe peu. Cela signifie que si une justification est inconsistante avec l’attitude, elle doit quand même permettre de réduire la dissonance.

Pour appuyer leurs hypothèses, Beauvois et al. (1993) ont demandé à leurs sujets de recopier l’annuaire. Cette tâche a été reconnue comme étant très fastidieuse lors d’un pré-test. Par conséquent, des personnes allaient devoir effectuer un travail sans intérêt et contraire à leur attitude. Avant d’effectuer cette tâche, la moitié des sujets était déclarée libre (i.e., engagée) et l’autre était contrainte (i.e., non-engagées). Tous les sujets réalisaient la tâche et après, un tiers d’entre eux évaluait l’attractivité de la tâche sans justification. Un autre tiers avait la possibilité de justifier la réalisation de la tâche uniquement par des raisons externes. Ils devaient choisir dans une liste de justifications externes celles qui leur convenaient le mieux (e.g., « j’avais du temps devant moi » ou « l’expérimentatrice ne m’a pas laissé le choix »). Le dernier tiers de sujets devait choisir dans une liste de justification internes celles qui leur paraissaient être les plus à mêmes d’expliquer leur soumission (e.g., « je suis consciencieux et quand je m’engage à faire quelque chose je le fais » ou « j’aime faire plaisir »). Après avoir justifié leur soumission, quelle que ce soit la manière (Interne vs. Externe), les sujets devaient évaluer l’attractivité de la tâche.

Les résultats (synthétisés dans le tableau 2) sont conformes aux prédictions de la conception radicale de la dissonance cognitive. Plus précisément, les sujets libres qui n’ont pas pu justifier leur soumission (M = 9.17) rapportent une attitude plus favorable que celles des sujets contraints (M = 2.17). Le résultat le plus important n’est pas celui-là. Il s’agit plutôt de l’absence de différence entre les sujets contraints qui ont justifié leur soumission et les sujets déclarés libres qui ont pu justifier leur soumission, et ce, que la justification soit interne ou externe (voir tableau 2). Cela signifie qu’ajouter une cognition (i.e., une justification) rend la soumission moins problématique même si la justification est inconsistante avec l’attitude (i.e., justification interne).

Tableau 2. Mesures de l’attitude après justification de la tâche

 

Libre

Contraint

Sans justification

9.17

2.17

Justifications Internes

3.75

4.48

Justifications Externes

2.42

2.17

Note. Plus les valeurs sont élevées, plus les attitudes sont consistantes avec la thématique choisie.

Ces données présentent un double intérêt pour la conception radicale de la dissonance (Beauvois & Joule, 1996). D’une part, elles montrent qu’il est possible de rendre un comportement moins problématique en ajoutant une cognition. D’autre part, elles montrent que la restauration de la valeur du comportement contre-attitudinal peut s’opérer sans réduction de l’inconsistance. En effet, les sujets qui justifient leur soumission par leur caractère consciencieux ajoutent une cognition sans changer la relation d’inconsistance entre le comportement et leur attitude. Si ces faits peuvent alimenter les débats sur la révision de la dissonance la plus pertinente, ils peuvent également être interprétés au regard des idées de Marx (1878, 2016). Il est possible de justifier une relation de domination pour l’accepter. S’il est plus aisé de le faire avec une justification externe comme un salaire, il est également possible de le faire de manière interne. En s’auto-attribuant un acte de soumission, une personne non seulement justifie sa soumission mais intériorise cet acte. En intériorisant les rapports de domination, elle fait un pas vers l’aliénation.

Conclusion

Ce travail avait pour objectif de relier les concepts marxiens d’idéologie, exploitation, consentement et aliénation (Marx, 1878, 2016 ; 1932, 2007 ; Marx & Engels, 1932, 2012) avec la révision radicale de la dissonance cognitive (Beauvois & Joule, 1996). Cette dernière n’est pas la seule théorie de psychologie sociale dans laquelle l’influence de Marx peut se déceler. La théorie de l’identité sociale (Tajfel & Turner, 1979) en expliquant comment les classes dominantes et dominées interagissent voire entrent en compétition se fonde en partie sur la lutte des classes. De même, la théorie de la justification du système est explicitement inspirée des concepts marxiens « [la justification du système est] … une perspective psychosociale qui cherche à élucider aux niveaux individuel et groupal les mécanismes qui contribuent à rendre les gens incapables de voir la vraie nature du système socio-économique, comme dans le concept marxien de fausse conscience » (Jost, 2020, p. 3). Cependant, il est étonnant que Beauvois (1994, 2005) n’ait jamais explicité les liens entre la conception radicale de la dissonance et les concepts marxiens. Dans ses ouvrages, il ne cachait ni son orientation politique ni sa lecture idéologique de la psychologie. En outre, il se définissait comme un « matérialiste comportemental ». Cela signifie qu’il pensait que les conditions matérielles déterminent en grande partie notre manière de penser et qu’un processus psychologique n’avait d’intérêt, pour lui, qu’à partir du moment où il pouvait être relié à un comportement. Les références aux idées de Marx ne sont pas dissimulées mais ne sont pas non plus explicitées dans la révision d’une des théories majeures de la psychologie sociale. Cet article est donc à la fois un hommage à Jean-Léon Beauvois et une lecture idéologique de ses travaux portant sur la dissonance cognitive.

Nous avons démontré que le concept de rationalisation cognitive pouvait être relié à la notion d’idéologie marxienne, c'est-à-dire une conscience illusoire et inversée que se font les hommes de leurs conditions sociales. En effet, elle correspond à une justification de la soumission ou à une modification de ses idées pour rendre son comportement de soumission moins problématique. Pour que cela s’opère, le consentement à la soumission (i.e., le consentement à l’exploitation) est nécessaire. Il permet petit à petit de légitimer puis d’intérioriser un rapport de domination, ce qui conduit à terme à l’aliénation. In fine, nous en venons à croire que ce sont les idées (la plupart du temps des dominants) qui déterminent nos conditions matérielles. Cela nous conduit à oublier que ces conditions déterminent en grande partie nos jugements, nos comportements ou encore nos performances.

Les théorisations autour de la dissonance cognitive constituent un bon exemple de conscience illusoire et inversée. Le parangon de ce glissement est la conception d’Aronson (1969). Elle fait de la dissonance une théorie du soi et c’est cette vision qui s’est imposée aujourd’hui. Selon Aronson (1969), ce qui nous met en dissonance ce ne sont pas les conditions qui nous poussent à nous soumettre mais une cognition en inadéquation avec un concept de soi positif. Ce serait donc les idées qui détermineraient notre état interne et les changements qui en découlent. En opposition avec cette vision, la conception radicale de la dissonance cognitive (Beauvois & Joule, 1996) a été élaborée. En mettant au cœur de la théorie un comportement de soumission, elle redonne un caractère social à cette théorie. La dissonance doit être considérée comme la résultante de rapports sociaux et non comme une inconsistance une représentation de soi et un comportement. Selon Beauvois et Joule (1996), le sujet consent librement à se soumettre à une personne de statut supérieur. Cette situation doit être expliquée ou justifiée. Elle conduit donc soit à l’ajout d’une cognition consonante soit au changement d’attitude. Nous avons utilisé deux expérimentations pour appuyer cette vision des choses. Il y en a bien évidemment d’autres dont la plupart sont présentées dans l’ouvrage de Beauvois et Joule (1996). Le lecteur intéressé pourra s’y référer pour avoir davantage d’informations.

Les chercheurs qui s’inscrivent dans une perspective radicale de la dissonance ont des défis de taille à relever. Beauvois et Joule (1996) avaient circonscrit la dissonance afin de pouvoir donner du sens aux résultats obtenus dans ce champ. Néanmoins, est-ce la vision restreinte de la conception radicale qui est la plus pertinente ou bien la conception d’une menace du soi (Aronson, 1969), d’une anticipation de conséquences négatives (Croyle & Cooper, 1983) ou encore d’une recherche de sens (Proulx & Inzlicht, 2012) ? Pour répondre à cette question il faudrait que les chercheurs parviennent à un consensus sur ce qu’est la dissonance. Pour l’heure, ce n’est pas encore le cas (McGrath, 2017). De plus, il est possible de concevoir les paradigmes expérimentaux de la dissonance comme des situations qui n’induisent pas un seul mais plusieurs processus (e.g., incongruence, attribution, régulation émotionnelle). Certains paradigmes pourraient engendrer des formes spécifiques de dissonance. Par exemple, l’hypocrisie induite (Aronson et al., 1991) pourrait générer une menace à l’affiliation et une menace du soi en plus des processus évoqués (i.e., incongruence, attribution, régulation émotionnelle).

Ces considérations présentent un intérêt pour les experts du champ mais, pour une lecture plus large des phénomènes sociaux, le débat est ailleurs. Il réside dans les conséquences de la prise de conscience d’un rapport de domination. Peu importe que cette prise conscience soit de la dissonance ou non. Ce qui présente un intérêt c’est de déterminer si cette prise de conscience génère un état d’inconfort psychologique qui doit être réduit. Si tel était le cas, des processus psychosociaux pourraient expliquer pourquoi les dominés deviennent aliénés. Une voie a été ouverte par Jost (2020) avec son concept de « dissonance idéologique ». Il considère que l’intériorisation d’un stéréotype correspond à la rationalisation d’une situation inégalitaire et qu’elle conduit à considérer le système comme juste, légitime et justifié. Nous pensons que rapprocher la théorie de la justification du système (Jost, 2020) et la conception radicale de la dissonance constitue une perspective de recherche intéressante. En plus de réunir deux champs qui n’ont pas été pensés comme liés, elle permettrait de montrer que les concepts marxiens peuvent constituer un prisme de lecture pertinent en psychologie sociale.

 

Références

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[1] Ce paragraphe est inspiré d’un manuscrit non-publié de Frédérique-Anne Ray.

[2] . Etablir si cette proposition est vraie ou fausse ne relève pas du champ de la psychologie. En revanche, les élaborations qui en découlent peuvent être examinées au regard de la discipline qui est la nôtre.

[3] La présentation des différents modes de production ne sert pas notre propos. Le lecteur intéressé par ces informations pourra se référer à Marx (1859, 2014).

[4] Il est important de noter que pour Beauvois et Joule, la cognition génératrice ne doit pas être incluse dans le calcul du taux de dissonance.

 

 

 

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Fanny Guénéchault

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