Le revers de l’idéologie politique en contexte africain : La dialectique du leader et du militant
Henri BAH, professeur de philosophie et qualiticien à l’université Alassane Ouattara, il est responsable du pôle de recherche « Philosophie du droit et des droits de l’homme ». Ses recherches s’articulent essentiellement autour des thématiques des droits de l’homme, de l’éthique et de la métaphysique. Il a dirigé l’ouvrage Théorie générale de la gouvernance politique publié chez L’Harmattan
Introduction
L’histoire des idées politiques reste essentiellement celle des idéologies. Celles-ci sont à comprendre comme les logiques que ces idées adoptent pour s’exprimer ou se faire accepter par les hommes. La vie de ces hommes se réalise au milieu d’autres personnes, avec elles, dans une société que contrôle et gère un Etat. Dans un tel contexte, l’enjeu véritable de toute idéologie est comme celle d’un produit que ses fabricants veulent faire consommer par tous. Celui qui croit que ses valeurs, sa vision du monde ou de la société sont authentiques et contribuent au bien-être de tous et qui veut les voir se réaliser à l’échelle sociétale participe à la vie politique avec pour objectif de les faire appliquer ou triompher. Telle est le mode d’existence de toute idéologie politique.
Du grec « polis », c’est-à-dire « cité », la politique est tout ce qui concerne la vie en commun et les règles qui la rendent possible. C’est dans la gestion de ces règles que l’on constate en politique un engagement actif des hommes et des femmes pour se porter responsables. Se porter responsable de la vie des autres, prétendre les diriger, c’est en être le leader. On assiste alors à la lutte entre les leaders, les partis politiques, à la discussion des programmes ou des idéologies.
L’idéologie a longtemps été envisagée comme une force de cohésion sociale, une médiation symbolique entre les masses et une vision collective du monde, portée par des figures charismatiques et inspirées que sont les leaders. Comme le note Karl Mannheim, l’idéologie peut être comprise comme « l’expression d’un état de pensée lié à la position sociale de l’individu » (Mannheim, Idéologie et utopie, 1929), soulignant ainsi son rôle structurant. Loin d’être un simple instrument de manipulation, elle fut conçue comme une architecture rationnelle de principes guidant l’action publique et individuelle vers une fin commune, qu’elle soit révolutionnaire, conservatrice ou réformiste.
Celle logique ou structure de l’idéologie politique est-elle conforme au contexte africain ? L’idéologie politique en contexte africain est-elle « logique » ? Le « follower » ne prend-t-il pas, sous nos yeux, la posture du leader qui abandonne le « lead » pour une « aventure ambigüe » ?
L’objectif de cette réflexion est clairement de jauger la nature même de l’engagement politique et de la liberté des acteurs du champ politique africain. Il s’agit aussi de comprendre la posture éthique et politique du "transhumanisme politique". Est-il une stratégie opportuniste ? un réalisme politique ? une plasticité révélatrice d’une identité en crise ? Une instrumentalisation qui fait perdre sa dignité au héraut de l’idéologie ?
Pour répondre à cette problématique et donc atteindre les objectifs susmentionnés, nous mobilisons les outils philosophiques de la dialectique hégélienne, notamment celle du maître et de l’esclave (I) ainsi que la méthode phénoménologique. Celle-ci consiste, selon Edmund Husserl, à décrire le phénomène tel qu’il se présente sous notre perception. L’usage opératoire de cette méthode conduira précisément à décrire d’abord la naissance et le fonctionnement normal de l’idéologie (II) et ensuite son revers dans notre champ politique (III). L’enjeu de ces assises étant de dire comment faire émerger des humains libres, la méthode critique servira, en dernier ressort, de se risquer à une piste de solution, tout en étant conscient que tout discours sur un objet mouvant reste provisoire comme la vérité scientifique elle-même.
I/ Cadre théorique et usage opératoire de la dialectique du maître et de l’esclave
La dialectique du Maître et de l’Esclave apparaît pour la première fois en 1807 dans le chapitre IV de la Phénoménologie de l’esprit du philosophe Hegel, chapitre intitulé "Indépendance et dépendance de la conscience de soi : la maîtrise et la servitude". (Phénoménologie de l’esprit, 1807) A première vue, ce texte est consacré à une problématique psychologique. Hegel y aborde la question de l’intersubjectivité. Ici, il nous montre dans quelle mesure un être humain a besoin d’autrui pour se constituer en tant que sujet et, en même temps, à quel point les relations intersubjectives sont fondamentalement basées sur la conflictualité. La célèbre parabole du maître et de l’esclave met en scène deux consciences de soi concurrentes qui entrent en une lutte à la vie et à la mort pour la reconnaissance (la liberté). Celle qui fait suffisamment preuve de courage pour risquer sa vie gagne la lutte, « prouve » ainsi sa liberté et acquiert alors la position dominante de Maître. Autrement dit, seul peut devenir Maître celui qui met sa liberté au-dessus de la nature et au-dessus de sa propre conservation physique. L’autre conscience, plus prudente, voire lâche, doit se contenter de la position soumise de l’Esclave, puisqu’elle a, elle-même, renoncé à sa liberté pour sauver sa vie.
Dès cet instant, l’Esclave travaille pour le Maître. Ce dernier jouit non seulement des produits du travail de l’Esclave, mais également, sur le plan ontologique, d’une reconnaissance comme « être-pour-soi », tandis que l’Esclave se résume à un « être-pour-un-Autre ». Hegel dira que « le maître est la conscience de soi qui se maintient dans l’indépendance tandis que l’esclave est la conscience de qui est dans la dépendance » (Hegel, Op. Cit). Or, au fur et à mesure que les deux consciences se déploient dans leurs statuts respectifs, le rapport des forces s’inverse : tandis que le Maître devient de plus en plus passif et dépendant de l’Esclave, ce dernier se libère grâce au travail qui représente à la fois un moyen d’émancipation sociale et une source de dignité sur le plan psychologique. Alors que le Maître stagne tant physiquement qu’intellectuellement, l’Esclave devient à la fois de plus en plus actif et mieux conscient de sa propre valeur professionnelle et humaine. « C’est dans le travail, écrit Hegel, que la conscience esclave s’éprouve comme conscience propre ». Sa peur originelle disparaît, l’ancien Esclave se transforme en futur Maître et un nouveau cycle dialectique se met en place.
Telle est brièvement présentée l’histoire ou la logique de la fameuse dialectique du Maître et de l’esclave de Hegel. C’est dans ce cadre théorique que s’inscrit notre réflexion sur fond du constat de ce que nous donne à voir, le contexte politique sous nos tropiques.
En fait, Hegel encore moins ses commentateurs ou continuateurs, n’ont parlé de la dialectique du leader et du militant. Cette dialectique est le fruit de l’usage opératoire que nous faisons de la dialectique hégélienne. En effet la dialectique hégelienne a déjà été appliquée à des rapports sociaux ou intersubjectifs comme ceux entre le professeur et son élève par Freire en 1971, entre un chef d’entreprise et ses employés par Veniard en 2004, entre un être humain et un robot par Benayoun en 2017, dans le conflit de génération au sein d’une famille par Bessaoud et Carvalho en 2019, entre les hommes et les femmes par Vuillerod en 2020, entre différents personnages de roman par Guidon en 2011, entre les jeunes bizuteurs et leurs victimes par Godeau en 2007. Plus élogieux sont les usages sartrien et beauvoirien de cette dialectique qui l’ouvrent à des périphéries et accélèrent les mouvements émancipateurs anticoloniaux et féministes.
Nous nous inscrivons sans doute ici dans cette lutte contre les marginalités lorsque nous appliquons la dialectique aux rapports entre leaders politique et militants. Frantz Fanon nous y éclaire lorsqu’il affirme que : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir » (Les Damnés de la Terre, 1961). C’est bien ce dilemme qui traverse les rapports entre le militant fidèle et le leader opportuniste que nous voulons analyser.
Pour mieux comprendre ce mouvent dialectique, nous voulons d’abord décrire ou analyser comment naît et fonctionne normalement une idéologie.
II/ Comment, pourquoi naît et fonctionne une idéologie ?
Une idéologie est un système cohérent d’idées, de croyances et de représentations qui oriente les pensées, les comportements et les actions d’un individu ou d’un groupe social. Elle nous propose une vision du monde, du passé, du présent et de l’avenir, et sert souvent de guide pour l'action politique, sociale ou morale. En politique, une des caractéristiques majeures de l’idéologie est sa propension collective. Elle est partagée par un groupe, une classe sociale, un parti politique. Ainsi, nous avons par exemple le libéralisme, le socialisme, le nationalisme, le féminisme.
Souvent les idéologies naissent dans des périodes de changement profond ou de crise comme les guerres, les révolutions, les bouleversements économiques, les injustices sociales, etc. Ces situations créent un besoin collectif de comprendre le monde, d’y donner un sens, ou d’imaginer une autre forme d’organisation sociétale.
Il y va des idéologies comme des êtres vivants. Elles ont un père ou une mère. Elles ont une date et un lieu de naissance. Elles ont une vie. Pour les besoins de notre propos, les parents ou hérauts de l’idéologie nous intéresseront particulièrement ici. En effet, l’idéologie est le fruit ou le produit de penseurs, de leaders ou intellectuels qui formulent une interprétation du réel et une vision idéale de la société. Ils proposent des explications aux problèmes de la société ainsi que leurs solutions. La mission de ces leaders et concepteurs de l’idéologie est d’amener les autres hommes à y adhérer. C’est pourquoi, en politique, l’idéologie s’inscrit dans une logique de diffusion sociale à travers les écrits, les institutions et les médias. Les individus ou groupes adhèrent donc à l’idéologie parce qu’elle répond à leurs besoins, à leurs espoirs ou frustrations.
Nous avons globalement deux types d’acteurs sociaux qui sont les adjuvants dans la vie de l’idéologie : les concepteurs de l’idéologie et les adhérents, convaincus par les concepteurs que leurs idées sont en phase avec les réalités historiques et répondent au mieux au contexte. A ces deux, l’on pourrait sans doute ajouter ceux qui sont opposés à l’idéologie. Mais en vérité, ils font partie du groupe des concepteurs. C’est au nom de leur propre idéologie qu’ils sont opposés à telle autre idéologie.
Le Concept d’idéologie a été inventé à la fin du dix-huitième siècle par Antoine Destutt de Tracy, philosophe et membre d’un groupe d’« hommes de lettres » ( Gehin E. in Sociétés et pensées, 2006), contemporains de la Révolution et du Premier Empire (Antoine-Louis-Claude Desttut de Tracy, Eléments d’idéologie, 2015). Ces théoriciens sont connus surtout pour avoir défendu la thèse selon laquelle on ne pourrait constituer la science des phénomènes psychologiques qu’à la condition de poser en principe que l’esprit n’est pas séparable du corps. Les idéologistes — ainsi qu’ils se faisaient appeler — pensaient en effet que les idées ne sont pas des réalités purement immatérielles destinées, par conséquent, à rester toujours extérieures au domaine des phénomènes scientifiquement explicables. Selon eux, l’esprit construit les idées à partir des informations qui lui sont fournies par les diverses sensations du corps.
Au début de son histoire, le terme d’idéologie n’a donc aucune connotation péjorative. Il n’a pas non plus la moindre signification sociologique ou politique. Conformément à son étymologie, il signifie science des idées. C’est un néologisme fabriqué par un philosophe qui s’est demandé comment la psychologie pourrait être autre chose qu’un discours métaphysique ou littéraire. Ce néologisme ne serait peut-être jamais entré dans le vocabulaire des sciences humaines et, plus précisément, dans celui des sciences sociales et politiques, si Napoléon, tout d’abord, puis Karl Marx ne s’en étaient pas emparés en lui donnant une signification très différente de celle qu’il avait pour son inventeur. Napoléon s’en est servi à propos de certaines idées politiques qu’il voulait discréditer parce qu’elles étaient celles de ses adversaires ; Karl Marx l’a employé pour désigner les théories qui (selon lui) prétendent expliquer scientifiquement l’ordre et le changement des sociétés, mais ne sont pas à la hauteur de leur prétention parce qu’elles reposent sur des préjugés qui les faussent.
Il faut reconnaître qu’il y avait une intention de dénigrement de l’idéologie qui s’explique par le fait que les idéologistes étaient entrés dans l’opposition libérale lorsque le régime du Consulat s’était engagé sur la voie de l’autoritarisme. Mécontent de leur attitude, Bonaparte a donc imaginé d’employer le terme d’idéologie en le détournant de sa signification originelle, pour exprimer d’un mot tout le mal qu’il pensait de ceux qui ne partageaient ni sa théorie de la religion ni sa conception du pouvoir. Ainsi a-t-il probablement inventé, sans le vouloir, la moderne acception du terme d’idéologie, celle, en tout cas, qui a été retenue et complétée par Marx. Ce dernier va distinguer l’idéologue « actif », c’est-à-dire celui qui produit des idées — par opposition à l’idéologue « passif », dont la passivité dans le domaine des idées vient de ce que son activité dans le domaine matériel ne lui laisse pas le temps d’être un penseur. L’idéologue actif est un individu qui réfléchit, mais dont la réflexion est fondée sur une vision erronée des choses dont il parle, sur une « bévue », comme disait Louis Althusser, dont l’origine se trouve dans sa situation sociale.
Il y a donc un traitement naturellement sociologique de l’idéologie, avec Comte, Durkheim, Pareto, sur lequel nous ne nous attarderons pas ici, même si cet aspect mérite toute sa place dans la réflexion sur les idéologies et leur impact sur les masses.
Si ainsi donc l’idéologie est d’abord une question de science psychologique, de science des idées avant d’être politique, c’est surtout dans le champ politique qu’elle a atteint ses lettres sans doute pas de noblesse, mais de popularité.
Toujours vivantes et présentes, les idéologies politiques ne sont pas des manifestations de l’irrationalité humaine. Elles fondent en raison les croyances axiologiques et normatives qui sous-tendent les choix des acteurs politiques et leur vitalité. Dans les sociétés modernes, comme dans celles d’hier, ceux qui prennent des décisions politiques, croient d’une manière ou d’une autre à la démocratie, à l’égalité, aux droits de l’homme, etc. Qu’elles soient fausses, faussées, douteuses ou vraies, les idéologies sont donc toujours omniprésentes dans les actions politiques. Et elles sont portées par leurs auteurs, les idéologues, les leaders.
Ce fonctionnement logique ou rationnel de l’idéologie connaît un renversement ou un revers en contexte africain et donne lieu à une dialectique dans laquelle le militant est désormais plus porteur de l’idéologie que le leader.
III/ Transhumanisme politique du leader et engagement idéologique du militant : l’autre dialectique
En fait, le transhumanisme est une idéologie très contemporaine, née au croisement de la science, de la philosophie et de la technologie. Il apparaît au 20è siècle dans un contexte de progrès technologiques rapides, notamment ceux de l’informatique et de l’IA, des biotechnologies, de la génétique, des nanotechnologies et des neurosciences. Le transhumanisme ouvre des possibilités innovantes pour soigner, modifier améliorer ou augmenter les capacités humaines.
En parlant de transhumanisme, ce qui nous intéresse ici, dans le cadre de la dialectique de nos leaders politiques, ce n’est point cette dimension technologique de cette idéologie. Notre usage encore une fois de plus opératoire du transhumanisme repose sur son idée centrale selon laquelle l’être humain est un « projet inachevé ». Le transhumanisme postule en effet que le corps et l’esprit sont modifiable. Certains transhumanistes vont jusqu’au posthumanisme dans lequel, l’être humain tel que nous le connaissons disparaît au profit d’êtres hybrides ou artificiels. N’est-ce pas le cas de nos leaders politiques ?
Nos leaders sont des politiques transhumanistes en ce sens que leur corps et leur esprit se modifient au gré de leur intérêts égoïstes et personnels, de leur statut d’opposants ou d’hommes au pouvoir. Leur engagement au service de l’idéologie dont ils sont les hérauts devient ainsi artificiel et mouvant. Avec eux, nous sommes véritablement dans le flux de l’évolution créatrice, ce mouvement par lequel « la réalité [...] est une création continue d’imprévisible nouveauté » (Henri Bergson, L’Évolution créatrice, 1907), et qui ici prend la forme d’une plasticité éthique souvent opportuniste, voire incohérente. Même si le transhumanisme originel soulève déjà la question de la dignité humaine, celui politique repose à nouveau frais cette question. Quelle est la dignité de tels politiques ? Quel crédit leur accorder ?
Observons ou décrivons comment s’opère alors la dialectique dans laquelle le militant devient le nouveau leader.
- Alors qu’originairement le leader inspire et incarne la vision, propose un projet mobilisateur, donne la direction à suivre qui confère du sens à l'engagement des militants, tout en restant fidèle aux idéaux du mouvement, nos leaders actuels abandonnent le combat de la vision ou pour la vision aux mains du militant pour des horizons nouveaux. Alors que le leader vire ailleurs, le militant meurtri essaie de défendre et de sauver la vision. Normal, disait l’un d’entre eux, puisqu’il faut être insensé pour sécher ses habits là où il n’y a point de soleil. C’est sans doute là, cette sorte de cynisme stratégique que Machiavel nommait la « virtù » du prince, c’est-à-dire sa capacité à s’adapter aux circonstances, même au prix du reniement. (Machiavel, Le Prince, 2012).
- Originairement le leader Écoute et représente la base militante. Il reste attentif à la parole et aux attentes des militants par sa capacité d’écoute active, d’interaction constante et de prise en compte des réalités du terrain. Il est le porte-voix et ne trahi pas la voix qu’il porte, fut-il au péril de sa vie. Chez nous, ils n’ont plus d’oreille attentive ou de voix constante. Les nombreuses « Var » qui circulent sur les réseaux sociaux attestent combien de fois ils trahissent leur propre voix/voie ainsi que les militants. Sur le terrain politique africain, ce sont les militants qui meurent pour l’idéologie. Ce sont eux qui écoutent le mot d’ordre du leader qui, lui-même, ne croit pas à son propre mot d’ordre.
- Une des missions du leader est de former ou autonomiser les militants. Le bon leader ne cherche pas à créer des suiveurs, mais des militants autonomes et responsables. Il stimule la réflexion, offre des outils d’analyse politique. Comme les héros et mystiques de l’humanité, le leader vit par l’exemple en incarnant des valeurs et comportement éthique. Ici, c’est le militant qui rappelle au leader qu’on ne dit pas « I biaikissê »[1] à une femme.
On pourrait comparer la fidélité des leaders politiques à leur parti ou à leurs propres idées ou engagements à celle des athlètes footballeurs de nos clubs. Cette année, ils défendent les couleurs de notre club. Lorsqu’ils marquent un but, ils embrassent le logo du club sur leur maillot et montrent au public que le club est dans leur cœur. L’année qui suit, ils se retrouvent dans le club adverse où ils reprennent le même geste au profit de ce club. Pendant ce temps, nous supporters, restons fidèles à notre club. Même le Président de notre club peut acheter un autre club et laisser le nôtre. Mais nous, nous restons toujours fidèles au club, par conviction, même si nous ne gagnons rien de matériel ou financier, sinon la joie ou les petites souffrances, dans l’attente d’une joie…
Que ce soit le jeu des alliances politiques contre nature auquel nous ne sommes jamais conviés ou celui des démissions ou celui de création de nouveaux partis, le transhumanisme politique des leaders s’oppose à l’engagement, à la fidélité et à la conviction des militants.
L’une des conséquences de ce transhumanisme, c’est la démotivation, le non-intérêt accordé par la population à la politique. On assiste alors à la domination sans partage d’un camp, faute de force d’opposition de conviction en face. C’est ce qui arrive lorsque des leaders s’inscrivent dans la logique du vivre et non dans celle d’exister, incapables de risquer leur vie pour la liberté comme l’exige l’âme de maître. Nous sommes face désormais à ce que j’appelais ailleurs les idéologies de la Tête, du cœur, du Ventre et du bas-ventre. Dans une telle logique, l’iéologie cesse d’être un horizon de sens et devient un instrument de satisfaction de ses désirs et pulsions individuelles. Le leader, tout comme l’intellectuel, devrait refuser cette abdication morale.
Comment sortir de cette situation pour des humains libres ?
Conclusion
L’idéologie politique, comprise comme la logique d’une idée ou d’une chaine d’idées visant à expliquer le monde et à proposer des solutions de mieux être au profit des populations, connaît un revers en contexte africain. Alors que naturellement ou originairement, ce sont les leaders politiques, hérauts, inventeurs ou créateurs de l’idéologie qui devraient lui être fidèles et devraient convaincre les militants à y adhérer et demeurer, en contexte africain, ces leaders sont désormais sans conviction de la vision du monde qu’ils ont proposée aux militants. Au contraire, ce sont ces militants convertis et convaincus qui restent les plus attachés à la vision et au parti. On assiste ainsi à ce que je pourrais appeler le transhumanisme politique, cette nouvelle idéologie qui naît sur les cendres de l’ancienne idéologie. Telle est la dialectique du leader et du militant dans laquelle le militant se fait leader et le leader, militant ailleurs ou simplement transhumaniste politique.
Dans la dialectique du maître et de l’esclave, la conscience qui a acquis le statut de conscience libre, était celle qui a accepté de risquer sa vie. Au fond, elle savait que le combat de reconnaissance engagé ne pouvait conduire à la mort. Au fond, si l’une des consciences meurt, qui reconnaîtrait l’autre comme conscience en soi et pour soi, comme maître ? N’étant pas capable de faire cette analyse, la conscience esclave s’est soumise pour ne pas mourir. Mais comment peut-elle avoir cette capacité d’analyse à notre époque si elle ne se forme pas ? La parole incarnée dit « mon peuple périt faute de connaissance ». La dialectique hégelienne, science de la vie, nous enseigne aussi que même devenue esclave, la conscience peut retrouver sa liberté par son travail.
Bibliographie Sélective
Althusser, L. (1970). Idéologie et appareils idéologiques d’État. Paris : Éditions Maspero.
Arendt, H. (1951). Les origines du totalitarisme. Paris : Éditions Gallimard.
Bergson, H. (1907). L’évolution créatrice. Paris : Félix Alcan.
Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre. Paris : Éditions Maspero.
Gehin, E. (2006). Antoine Destutt de Tracy et l’invention de l’idéologie. In Sociétés et pensées, 6, 111-129.
Hegel, G. W. F. (1807). Phénoménologie de l’esprit. (Trad. fr. Jean Hyppolite). Paris : Aubier.
Husserl, E. (1913). Idées directrices pour une phénoménologie. (Trad. fr. Paul Ricœur). Paris : Gallimard, 1950.
Machiavel, N. (2012). Le Prince. (Trad. fr. Jean-Yves Boriaud). Paris : Flammarion, 2000.
Mannheim, K. (1929). Idéologie et utopie. (Trad. fr. Gilbert Grellet). Paris : Rivages, 1990.
Mbembe, A. (2000). De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris : Karthala.
Towa, M. (1981). Liberté de penser, liberté de penser. Yaoundé : Clé.
Tracy, A.-L.-C. Destutt de. (2015). Éléments d’idéologie. Paris : Classiques Garnier.
[1] Expression malinké injurieuse de l’intimité de la femme. Une femme politique ivoirienne, député de la nation, a employé publiquement cette injure à l’encontre des femmes opposantes. Cette sortie a fait le tour des réseaux sociaux.