1./ Libertarien, liberté d’expression / Sapiens, pragmatique-épistémique
Nous ne manquons pas de penseurs avisés qui se sont répétés déjà pour eux-mêmes « Errare humanum est ». Ils communiquent leurs doutes sur nos précipitations. Nous abordons sous la forme nouvelle où elle se présente – volontariste et violente, pragmatique et sous-, voire non-épistémique – la liberté d’expression en vogue.
Un terme est répété – pour ne pas dire plus – sous des formes diverses dont nous ne donnerons ici que le qualificatif « libertarien ». On présente ces données théoriques comme américaines alors que le terme originel « libertaire » est tout à fait d’abord d’origine européenne.
Nous n’entrerons pas dans le détail historique chronologique des évolutions des contenus variables et des termes différents employés. Nous souhaitons situer l’espèce sapiens répondant à l’injonction célèbre du Temple d’Apollon à Delphes : Connais-toi toi-même (800 AEC).
Les libertariens posent un individualisme à tout-va et son libre arbitre en fondement de droit naturel à une liberté d’expression, d’elle-même de facto féconde en tout. Il suffit de la reconnaître et de renoncer à l’entraver.
Récemment encore, les libertés d’expression avaient d’autres teneurs et portées. Disons, par bon sens, qu’elles étaient banalement référées aux conflits internes et externes des sociétés. En interne, dans chacune, des membres se posent supérieurs et se constituent en État.
Pour les libertariens, seule la liberté d’expression peut permettre de trancher sur la légitimité des dominations des uns et des autres. Cela comporte un sous-entendu non débattu. Leurs expressions relèvent a priori de connaissances adaptatives supposées justes. Comme s’ils disposaient d’une sorte de science infuse. C’est sur de telles bases que des libertariens peuvent aller jusqu’à dénier toute validité aux savoirs scientifiques et aux sagesses éthiques. Il suffirait d’être libres pour être dans le vrai et connaître le juste.
L’anthropologie scientifique, telle celle d’Alain Prochiantz (ex du Collège de France) a mis en avant les exceptionnelles capacités cérébrales des sapiens. Elles sont indispensables pour acquérir savoirs et sagesses, à la fois de façons individuelles et collectives.
2./ Dominants libres contre biodiversités : Caractères et Cultures
Dénoncer, critiquer, expliquer aux libertariens leur erreur serait tout à fait peine perdue. Les libertariens ne tombent pas dans un piège. Ce sont eux qui le découvrent-inventent et le tendent. Ils le trouvent judicieux s’il contribue à produire, maintenir, poursuivre leurs libres conduites expressives dominantes.
Leur piège résulte de la séduction qui opère lorsque l’individu prétendu-naturel, absolu est présenté comme source légitime de tout vivre-penser-s’exprimer. Pour les libertariens, c’est dans cette supposée pureté originelle que l’individu est libre dans la mesure où il évite les formatages culturels.
Nous allons donner l’exemple de précieuses ressources découvertes-inventées, cultivées et diffusées au 20e siècle. Stigmatisées, dénoncées, condamnées de façon systématique, elles vont hélas ensuite s’amenuiser, se volatiliser, disparaître.
C’est le cas pour la discipline de la biodiversité psychosociologique mixte - innée/acquise - des sapiens. Nommée « caractérologie », elle engendre ses propres variétés, s’appuyant sur diverses sortes de caractéristiques naturelles énergétiques-structurées diversement fécondes. Elles bénéficient alors de chaleureuses réceptions. En effet, elles enrichissent les ressources que les individus pensent avoir et à des degrés divers. Elles passionnent les amphis de futurs psychologues. Elles se soumettent aux exigences scientifiques critiques.
Un philosophe de l’éthique comme René Le Senne (1882-1954) produit un Traité de caractérologie (1945) scientifiquement fondé. Tandis que son ami et disciple Gaston Berger (1896-1960), directeur de l’enseignement supérieur, produit un Guide pratique grand public. Les contenus empiriques de cette discipline ont été recherchés, étendus et approfondis tout au long du premier 20e siècle. Dans un cas particulièrement exemplaire, ils ont été collectés par deux médecins néerlandais Heymans (1857-1930) et Wiersma (1858-1940). Au fil de leur exercice professionnel et des implications spontanées des patients informés par ailleurs.
Nous sommes en 2026. Que constatons-nous ? Les caractérologies se sont largement volatilisées. Leurs ennemis jurés ont fini par les rendre suspectes d’infliger aux êtres humains des sortes de qualités-corsets héréditaires inventés de toutes pièces, sans preuve. Elles étaient condamnées pour enfermer les individus dans des devenirs déterminés d’avance qui les privaient de croire en leur seule liberté naturelle.
Autant dire qu’il faudrait que les sapiens se dispensent d’un corps car c’est seulement peut-être devenus des anges qu’ils seraient ainsi libres ! Cette sottise a pourtant jadis fait l’objet de la part de Pascal d’une condamnation péremptoire : Qui veut faire l’ange, fait la bête.
Une pensée subtile trouve d’elle-même que les différences entre les caractéristiques personnelles ne sont jamais de l’ordre du tout-ou-rien mais seulement de degrés en plus ou en moins. Personne n’est tout actif ou non-actif, tout émotif ou non-émotif. Selon ce que l’individu est lui-même de façon globale et aussi, selon les situations qu’il rencontre, les adaptations de ses énergies et de ses structurations sont régulées, régulables. Pour disposer de ces ressources-pouvoirs, il faut aussi avoir une hérédité. De plus, chaque individu, chaque sapiens ne saurait disposer à lui seul de toutes les ressources de l’espèce. Il n’en possède que certaines. D’autres sapiens en ont d’autres. Et tous ont des possibilités de réflexion pour comprendre comment utiliser au mieux ces ressources singulières en les composant. Nous n’excluons pas qu’à l’avenir de judicieuses refondations et rénovations des caractérologies puissent s’effectuer.
À titre d’exemple apparenté, c’est ce qui est arrivé en ce qui concerne un autre grand penseur, Etienne Souriau (1892-1979). Il découvre-invente les modes d’existence (1943). Ce livre ne précède que de deux ans Le Traité de caractérologie de Le Senne. Coïncidence étonnante. Ces années sont celles où naît une nouvelle génération d’autres grands penseurs-chercheurs. Ainsi, Isabelle Stengers et Bruno Latour (1947-2022). Ils retrouvent et valident, deux tiers de siècle après son advenue, la précieuse découverte-invention disciplinaire de Souriau. Ils titrent leur ouvrage : Présentations des Différents Modes d’existence d’E. Souriau (2009).
L’intergénérationnel de la pensée-recherche refondée ne cesse de se développer et de se renforcer de la fin du 19e à ce premier quart du 21e siècle. Nous travaillons à l’exposer dans un prochain ouvrage, en complicité avec le penseur-chercheur sémioticien Amir Biglari (Demorgon, 09.2026, à paraître). De là, notre clin d’œil à trois générations puisqu’en août 2026, un colloque classiquement à Cerisy-la-Salle est bel et bien intitulé : « L’art des problèmes. Penser avec Isabelle Stengers ». Voici, à son tour, refondée la refondatrice. Elle l’a été aussi dans Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts (2002). Celui-ci né en 1861 est mort en 1947, elle est née en 1949. Espérons qu’il en ira ainsi demain pour une refondation des caractérologies et leurs joies du Connais-toi toi-même et les autres pour des existences partagées compréhensives-explicatives et dialogiques-implicatives.
Notre deuxième ensemble de ressources n’exclut pas ce qui est inné mais porte davantage sur les multiples acquisitions culturelles diversifiées de tous les ensembles communautaires et sociétaux des sapiens.
Nombre d’auteurs – dont l’un des plus connus E.T. Hall (1914-2009) de l’École de la communication paradoxale de Palo Alto – s’emploient à montrer que chaque culture a ses propres richesses. Les diverses humanités – interactives – peuvent enrichir les ressources des uns à travers celles disponibles des autres. Hall montre aussi d’ailleurs que ces ressources peuvent être di/associées : des naturelles aux culturelles. La culture est parfois Langage silencieux ([1959] 2011), Dimension cachée ([1966] 2014). Elle n’est jamais absente.
Ainsi, les fonctionnements de nos actions par rapport aux situations et au temps peuvent être plutôt orientés vers une pluralité de données que l’on souhaite rassembler et relier – c’est la polychronie. Ou bien, ils s’orientent vers un isolement concentré sur l’objet alors principalement en question – c’est la monochronie. Celle-ci se valorise en prétendant : « on ne fait bien qu’une seule chose à la fois ! » Mais le polychrone dira le contraire. Edgar Morin titre un ouvrage Penser global : L’humain et son univers (2015). Là encore un bon usage des opposés ne se presse pas de crier au schématique mais retrouve le mot schème comme dynamique. Chez bien des penseurs de Kant (1781) à Beth et Piaget (1961).
Ces conduites mono- ou poly-chroniques sont constamment vérifiables dans les conduites des personnes qui nous entourent aussi bien dans leurs activités courantes que professionnelles ou autres encore. Ces diversités, aujourd’hui, peuvent être vaguement reconnues, mais rarement rappelées comme fréquemment à l’origine de malentendus voire de conflits.
Ce deuxième domaine thématique – les cultures, la culture – passe à la question même de l’ensemble des cultures. Nombreux sont ceux qui s’en sont pris à elles. L’étude de leur diversité a aussi trouvé son grand mot-critique asséné, autoritairement pensé, voulu comme irrécusable. C’est un mot-mitrailleuse bien trouvé : le culturalisme. Le suffixe isme étant l’allant-de-soi supposé justifier diagnostic et stigmatisation d’une idéologie absolutiste.
Le culturalisme, les culturalismes prennent bientôt la forme d’une quasi-injure concernant ce qui se réfère aux cultures et à la culture. L’excès est cependant le fait des racismes absolutistes revendiqués socialement tels que fascismes et nazisme. Cela ralentit, du fait du caractère abusif de l’injure, cette stigmatisation des cultures et de la culture. Rappelons la formule meurtrière bien connue : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ».
On a imaginé l’inventeur en personnage nazi célèbre. Hermann Goering (1893-1946), le plus haut responsable militaire. Ou Joseph Goebbels (1897-1945), responsable à l’éducation du peuple et à la propagande. Or, c’est tout le contraire.
Cette phrase-formule a été produite par un intellectuel écrivain encore peu connu aujourd’hui : Hanns Johst (1890-1978). Il a pourtant vécu près de neuf décennies. L’article Wikipédia qui lui est dédié propose informations situées-datées. Johst est d’abord un auteur expressioniste et pacifiste. Il devient national-socialiste, sans renoncer à la littérature en particulier théâtrale. Quant à sa phrase-formule célèbre, elle est une réplique du héros martyr national dont le nom constitue le titre même de sa nouvelle pièce. Nom alors connu de tous, en Allemagne : (A. L.) Schlageter (1894-1923). Après 1914-1918, dans la Ruhr, zone d’occupation française, il commet nombre d’attentats encore en 1923. Cela le conduit devant un Tribunal militaire français. Il est condamné et passé par les armes cette même année après avoir refusé tout recours en grâce. Il devient héros-martyr partout célébré. Son nom est donné à plus d’une centaine de monuments ou d’édifices publics.
Johst – dix ans après cette condamnation et ce décès – lui consacre sa pièce de théâtre le glorifiant. Il la monte à Berlin pour le 44ème anniversaire d’Hitler. On est en avril 1933. C’est l’année terrible de l’incendie du Reichstag (février) (Gamrasni, ([2022] 2026, Arte). Il est suivi de l’ouverture du premier camp de concentration à Dachau en mars. Dans la pièce de théâtre, la phrase effectivement prononcée est : « Quand j'entends le mot culture, j’arme mon browning. »
Revenons au culturalisme, véritable habitus culturel et tic intellectuel courant. Nous l’avons constaté dans la circonstance la plus inattendue. C’était en 2008, lors d’un colloque à Tallinn, en Estonie, avec Edgar Morin. Le partage d’un échange admiratif – concernant le philosophe helléniste et sinologue François Jullien – voit brusquement débouler l’énoncé d’un regret : « Dommage qu’il soit culturaliste ! ».
La conclusion des analyses des devenirs des caractérologies en particulier et des cultures en général montre que ce qui est de facto constamment à l’œuvre, de façon négative – pour renforcer l’invraisemblable pliure de l’humanité entre dominants et dominés – c’est la réduction continuelle de toutes les ressources dont les sapiens disposent comme individus. Et cela parce que ces ressources se sont aussi constituées à travers échanges et partages. Ceux-ci allant des collectifs familiaux aux collectifs communautaires puis sociétaux (ci-après 9). Le poète philosophe britannique John Donne (1572-1631) met les points sur les i :
- « Aucun homme n’est une île, se suffisant à lui-même. … la mort de tout homme m’amoindrit car je fais partie de l’humanité ; et ne vais donc jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi » (1624).
Plus près de nous, Marguerite Yourcenar (1903-1987), rigoureuse, précise :
- « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté, pour la première fois, un coup d’œil intelligent sur soi-même » (Mémoires d’Hadrien, 1951).
3./ Libres vivre-penser conditionnent libertés d’expressions. Kierkegaard
Grande fut notre surprise en voyant un piège de plus, fort bien déjoué par Sören Kierkegaard (1813-1855). Loin de se laisser prendre au mirage d’une prétendue possibilité de liberté d’expression – brute, spontanée, première, toujours posée légitime – il nous livre son inaltérable ironie, ne manquant pas de se référer aux réels, ceux dont le libertarien croit qu’il peut s’indemniser :
- « Que les gens sont absurdes ! Ils ne se servent jamais des libertés qu’ils possèdent mais réclament celles qu’ils ne possèdent pas ; ils ont la liberté de pensée, ils exigent la liberté d’expression » (1843).
C’est ainsi que, souvent, savoir ne prime pas et pas seulement chez les libertariens. Ou si l’on préfère conclure déjà en termes savants : le pragmatisme a été découvert-inventé de façon théorique plus de deux millénaires après la science. Grand merci à Charles Sanders Peirce (1839-1914), à ses précurseurs et accompagnateurs.
Pour un peu, on pardonnerait l’erreur juvénile du pragmatisme libertarien originel. Sauf qu’elle se révèle dans la continuité d’un état d’esprit sophistique millénaire. Elle renforce dangereusement un Errare humanum est qui n’en finit pas de barrer les sapiens sur les chemins de leurs seules libertés salvatrices. Soit celles qu’ils construisent ensemble entre savoirs et sagesses de corps, de cœurs et d’esprits.
4./ Trois incriminations opposées-composées : Rosenzweig
De nouveau, nous pouvons être bref sur ce nouvel exemple fondamental car il est fort concret et compréhensible. Et nous en avons déjà précédemment traité, sous le titre très explicite « Trois défis : les réels, les autres, nous-même » (Demorgon, 01.2026).
Saul Rosenzweig (1907–2004) souhaite évaluer ces trois défis. Les humains les évoquent et les invoquent quand ils sont frustrés par les situations et les évènements qui les bousculent et les bouleversent. Pour que les gens puissent comprendre leurs propres manifestations émotives et passionnées et se réguler en conséquence, Rosenzweig imagine un test qui va les informer sur eux-mêmes.
Son modeste et sage Test Picture-Frustration (1934) met en avant trois causes constamment présentes. Elles sont peu fréquemment bien comprises. Et a fortiori encore plus rarement composées. Voyons les trois dimensions dans plusieurs situations. Une seule des trois est incriminée ou deux ou trois sont retenues comme présentes ensemble.
Soit, c’est par trop de dimensions difficiles à contrôler, que la réalité externe (1) nous dépasse, nous résiste, nous confond. C’est une condition quasi-constante de la plupart des situations. Et pourtant, nous mettons en cause, sans doute plus que de raison, la responsabilité des autres (2). C’est alors qu’un piège supplémentaire se construit en nous. Cela quand, au lieu de simplement nous incriminer nous-même (3), nous glissons vers la satisfaction de nous reprocher l’incrimination trop facile de l’autre. Mais, cela ne va pas empêcher celle-ci de resurgir tant que nous ne comprenons pas le piège. Qu’est-ce qui est à comprendre ?
Par rapport à la réalité externe hors de notre prise, les autres eux sont bel et bien là. Notre pas de travers consiste à tabler sur leur présence sans plus nous occuper de la réalité, ni de notre responsabilité personnelle pour ne pas nous incriminer nous-même. Ainsi, cela renvoie inévitablement à l’autre tout puissant, celui du parent auquel l’enfant recourt. Une suite de glissements s’opère – de la classique identification dans l’autre de notre enfance vers la toujours trop courante identification contre l’autre. Et cela, même quand, à l’évidence, l’autre ne peut rien non plus dans ce cas, on peut toujours magiquement estimer qu’il en a d’autant plus tort. Ainsi, le piège est tout à fait retors.
On comprendra pourquoi Pierre Tap (1936-), dans sa présentation des six principaux modes d’identification, ne manque pas de mettre en bonne place les deux que nous venons de découvrir dans notre détour avec Rosenzweig.
Résumons ce pluriel Errare humanum est. Notre imaginaire de toute puissance et sagesse supposées n’étant pas absent de la problématique, nous ne voulons pourtant pas nous y référer car alors c’est nous que nous devrions mettre en cause. Quant à la réalité, nous ne sommes pas sans intuitionner qu’elle nous dépasse. Dès lors, que nous reste-t-il - sinon l’autre ?
Observons cependant que nous continuons de croire à la possibilité d’une incrimination personnelle, du moins partielle. Même s’il n’est pas rare non plus que nous soyons aussi les seuls responsables. Certes, à condition, cela va de soi, que notre incrimination ne relève pas de tel ou tel complexe d’infériorité personnelle, plus ou moins judicieux. Notre lucidité autocritique est alors estimable, pragmatique et précieuse. Elle seule peut nous faire avancer en humanisation.
Enfin, nous le disions, dans un nombre non négligeable de cas, bien des sapiens reconnaissent que deux ou même trois des causes incriminées interfèrent, interagissent (4). Avec la difficulté d’une hiérarchisation incertaine. Elle est bien difficile à évaluer alors qu’elle serait utile à toute régulation mieux équilibrée tant de nos jugements appréciatifs que de nos conduites adaptatives.
5./ Figure(s)-fond(s) et défis pragmatiques-épistémiques. Rubin, Simondon
5.1./ Figure(s)-fond(s), pièges-ressources. Edgar Rubin
La Théorie de la Gestalt ou Psychologie de la forme – déjà esquissée en dernière décennie du 19e siècle – devient référence au 20e siècle (Guillaume, 1937 ; Simondon, 1965) – avec sa précieuse loi paradoxale figure/fond. Les liens entre l’une et l’autre sont et restent souvent problématiques. Ils concernent à la fois perceptions, conceptions, remémorations, réorganisations, théories.
En effet, quand une figure prime, le fond peut disparaître ou du moins être en arrière-plan. Et, avec lui, toutes les autres figures susceptibles de s’y trouver sont ignorées. Cette situation s’illustre facilement de façon explicite redondante dès que la question est celle d’une pluralité de témoignages opposés sur un même événement.
Les réels, le Réel, les associations des éléments structurés et liés à découvrir-inventer, requièrent tout un ensemble de démarches méthodiques et de recherches poursuivies. Il convient d’observer et de traiter cette complexité. Car, si ces démarches sont peu ou mal effectuées – par exemple dans des contextes de réactions affectives vives – les sapiens ne peuvent pas construire des substituts ou supports suffisants pour pouvoir bien s’adapter aux milieux antérieurs pas encore assez connus, a fortiori aux milieux nouveaux.
Ces données heuristiques se sont trouvées bien illustrées par le chercheur danois Edgar Rubin (1886-1951). Il a été connu à l’occasion de sa thèse (1915). En effet, dans celle-ci, il présente plus de 800 figures fort problématiques dont nombre d’illusions d’optique. La plus évidente, la plus simple était déjà courante au 18e siècle. Dans sa thèse, elle est centrale. Aisée à percevoir et à mémoriser, elle est dénommée le Vase de Rubin. Ce vase, tout blanc, se détache, forme esthétique - sur un fond tout noir. Or, ce fond peut d’abord n’être même pas remarqué. Il n’est donc pas pris en compte. Mais si l’on fait monter ce fond en perception exploratoire soutenue, on peut alors découvrir deux visages de sujets humains. Ils sont en face à face, perçus de profil. C’est alors que le vase, lui, pourrait presque devenir un supposé fond blanc.
Ou, troisième possibilité, plus rare, le spectateur – surtout celui qui est déjà quelque peu informé – s’efforce de percevoir, en même temps, les deux visages provenant du fond noir et la figure du vase blanc qui les réunit (Demorgon, 2025).
La démonstration de la difficulté à découvrir-inventer, conjuguer la complexité des réels du Réel est ainsi facilitée par Rubin. Grâce à son trésor d’illusions d’optique, les perspectives heuristiques sont brillamment illustrées. Toutefois, leurs éblouissements ne doivent pas être négligés. On l’aura compris, cela s’effectue dans des situations quelque peu artificielles. Elles peuvent cacher l’essentiel : une mixité de pièges où l’on se laisse prendre ou, au contraire, de ressources à démêler, révéler.
5.2./ Réel situant, médiations, éléments manipulables. Gilbert Simondon
De là, ici, le recours supplémentaire fait à Simondon (1924-1989), toujours éclaireur avisé. Ses analyses et ses synthèses (1965), un demi-siècle après Rubin, sont, avec bonheur, refondatrices en perspective globale généraliste des enjeux mentaux sémantiques perceptifs et conceptuels. Simondon précise :
- « Dans l’étude psychologique de la perception, c’est Rubin qui a défini, pour la première fois de manière systématique, en 1915, le caractère très général du processus-perceptif qui fait surgir de manière simultanée et complémentaire la figure et le fond… Grâce à sa forme, la figure s’approprie le contour, la limite qui la sépare du fond… le fond semble s’étendre de façon continue derrière la figure… La figure fait plus d’impression ; le sujet se la rappelle mieux ; elle est plus apte à suggérer une signification…(Ibid., p. 1162). Le couple figure / fond est donc la préface de la perception de l’objet en condition de constance…Quand la perception d’objet s’est établie, il n’y a plus d’alternance entre figure et fond… En certains cas, le couple figure / fond réalise un champ visuel homogène total » …(Ibid., p. 1163).
- « L’image correspond à un ordre de grandeur intermédiaire entre celui du champ perceptif total (un réel pluridimensionnel) [voire sans limites] et celui des éléments [voire en systèmes gigognes ou autres]… L’image est isomorphe à la représentation du sujet. Elle n’est ni du manipulable comme les éléments, ni un monde qui contient et situe comme c’est le cas de l’ensemble du champ » (Ibid., p.1165).
- « Entre le réel et le manipulable… apparaît une structure de l’objet qui est directement le répondant du sujet de la perception ; cette structure est le contretype de l’activité perceptive dans les choses, qu’elle fait apparaître comme réalités classées, c’est-à-dire, d’abord, groupées et réparties dans les dimensions fonctionnelles qui servent de médiations entre l’organisme et son milieu » (Ibid.).
Ce rappel abrégé d’observations, d’analyses et de synthèses rigoureuses effectuées par Simondon nous délivre une information de haute précaution organisatrice concernant trois modalités des réels du Réel à organiser-composer. Leurs séparations peuvent fonctionner comme des pièges alors qu’en perspectives de compositions, au besoin sur le long terme, elles fonctionnent comme ressources.
Simondon présente ainsi les conditions d’une mixité pragmatique-épistémique en trois modalités liées. Un plus libre vivre-penser-s’exprimer - ne laissant pas primer isolements et séparations - s’ouvre ainsi aux perspectives adaptatives autrement souples, fluctuantes, salvatrices. Sapiens réduit les risques inconscients d’Errare humanum est. Il évite les perspectives salvatrices faibles précipitées des imaginaires et croyances – compensatoires de déficits infligés, éprouvés, tels les manques et oublis épistémiques et autres. Ces perspectives faibles sont toujours à la source des absolutisations à partir desquelles les humains se montent irréductiblement les uns contre les autres. Ils en viennent alors, sans preuve, à trouver ce qu’ils prennent pour du Réel alors qu’ils en sont on ne peut plus loin (Demorgon, 2025a, b).
Seule, la conscience de cette errance et de ce dévoiement, peut soutenir la possibilité de passer à l’impliqué participatif fort. Il est pragmatique-épistémique soucieux d’être rigoureux dans la prise en compte de la complexité problématique à déjouer. Et cela, au bénéfice de perspectives salvatrices plus lentes et longues mais autrement rigoureuses et fécondes en associations d’opposés-composés d’abord même pas pensés possibles (Demorgon, 2024).
On en conviendra, une partie fort limitée de l’humanité fait cela et s’implique ainsi dans nombre de domaines. Ce participatif fort, toujours autocritique individuel et collectif, devrait avoir encore, on l’espère, de beaux jours devant lui. Il devra se renforcer, s’étendre, s’approfondir. S’il y a bien un opposé à composer, c’est celui de la perspective pragmatique vitale et de sa dis/associée perspective épistémique destinale, plus adaptatives ensemble. C’est ainsi seulement que pourraient être découvertes-inventées les futures ressources d’humanisations dont les conditions doivent être référées à leur source, l’hominisation de l’espèce sapiens (Demorgon, 2026-09 ; 2018, 2014).
5.3./ Hominisation déniée, Anthropisations brutes, humanisations perdues
Tâches immenses qui requièrent entre « réel situant » et éléments dispersés manipulables – de découvrir-inventer quantités de médiations hiérarchisables perceptibles, conceptuelles, théoriques. Pour sapiens, s’y impliquer ne peut consister qu’en un advenir d’humanisations individuelles et collectives librement découvertes-inventées. Cela, sur les bases indispensables, inévitables de l’hominisation advenue.
Celle-ci ne doit pas être pensée à contresens comme fait brut, allant-de-soi de supériorité susceptible d’être exacerbé, absolutisé. Car, alors, elle est ainsi privée de tout autre destin que celui anthropocène résultant des priorités individuelles ou collectives de sapiens confondant supériorités et dominations privées.
L’hominisation, laissée dans cet état brut, ne peut engendrer qu’un sous-sapiens hyper-prétentieux aux horizons les plus étroits. Il se prétend maître et possesseur absolu de la nature. C’est alors que celui-ci livre le miracle planétaire aux pillages de tous les sapiens avides qui lui ressemblent. À ce stade lourd de menaces manifestes, l’hominisation doit être de nouveau re/décryptée. Elle est inséparable de l’ensemble de ressources qu’elles proposent pour d indispensables humanisations. Celles-ci sont en libres conditions destinales offertes.
L’hominisation fonde la possibilité des humanisations. Elle ne les rend pas automatiques mais soumises aux libertés individuelles et collectives que les sapiens créent entre eux ou pas. C’est seulement ainsi que les nécessaires performances adaptatives plus créatives-inventives pourront faire reculer les tragédies anti-éthiques, anti-écologiques. Pour l’instant, elles s’accroissent.
Dans ces conditions, la recherche approfondie de Simondon – sur les pièges et les ressources de l’imbroglio figure/fond – s’en prend judicieusement à lui pour le faire, autant que possible, passer au-delà des pertes piégées et du côté des vraies ressources et de leurs conséquences positives. Il le fait avec une incroyable simplicité globale. L’imbroglio rencontre les trois modalités explicitées ci-avant. Dès lors, une véritable chorégraphie peut commencer – certes si on s’y implique – en ce qui concerne le ballet brouillé des figures et des fonds.
L’échec final est assuré si l’on entend devoir accaparer les ressources pour soi-seul et laisser impensés les requis. Du fait de l’incapacité de comprendre ces requis alors qu’ils sont les nécessaires promoteurs-prometteurs des adaptations humaines progressives. Il est vrai on pourrait déjà trouver cela, autrement mieux dit par La Fontaine (1621-1695) dans Le laboureur et ses enfants…
La perspective d’inséparabilité entre hominisation et humanisations a été ci-avant déclinée en appui sur la contribution généraliste et globalisante esquissée par Simondon. Celui-ci pose comme fond un « réel situant ». Nous ne voulons pas clore celui-ci par des mots mais tout au contraire l’ouvrir sur du sens et de nouveau pas du sens clos. Le couplage hominisation / humanisations ne parvient pas à faire sens pour la majorité des sapiens. Pourtant, Simondon et d’autres penseurs-chercheurs après lui ont pensé y aider en évoquant la question facile à comprendre de l’anthropisation. Il s’agit de la façon dont sapiens peut se comporter à l’égard de la Planète-Terre et de son monde de vivants, de façons positives ou négatives. On sait assez aujourd’hui à quel point les négatives l’ont emporté, constituant l’anthropocène. Or, cette anthropisation est profondément en situation de médiation entre hominisation et humanisation. C’est la raison pour laquelle ce trio a été de nouveau présenté par Bernard Stiegler (1952-2020) dans « Sortir de l’anthropocène » (2015 : 137-146). Il l’avait été auparavant par André Leroi-Gourhan (1911-1986). Mais cet ajout de l’anthropisation multiple peine à trouver son rôle médiateur entre le fond « réel situant » cosmo-anthropologique et les figures des éléments manipulables des réels innombrables.
La majorité de l’humanité n’a pas encore inventé la boussole pour voyager dans les milliers, millions, milliards d’années. On comprend bien que, pour installer dans l’anthropocène leurs dominations individuelles et collectives, nombre de sapiens n’entendent pas se référer à ce qui d’emblée les disqualifierait.
En termes de médiations, nous pouvons donner un autre exemple. Il est plus familier que celui de l’univers des anthropisations. Il s’agit des étendus profonds et prégnants recouvrements des réels que font les images. Leurs domaines de médiations sont attesté par des événements historiques majeurs. Ils peuvent même rapidement atteindre des extrêmes meurtriers. On a encore en tête la coupure hyper-tragique entre les iconoclastes et les iconophiles dans l’Empire Byzantin (8e-9e siècles). Et, plus près de nous, les assassinats liés aux caricatures du prophète.
La question des images a donc conduit et reconduit les humains à s’entretuer pour et contre elles. Mais cela est hélas possible à partir de toutes les grandes médiations. Nous n’avons cessé de le voir, c’est le cas pour les médiations religieuses, politiques, économique, informationnelles, éthiques-écologiques. Apprécions donc, à l’occasion, le regain de pragmatique-épistémique qui parfois existe même dans les médias télévisuels. Il conduit à des analyses et des synthèses géopolitiques complexes à travers la pragmatique-épistémique du Dessous des cartes. Et celle désormais aussi du Dessous des images (Arte).
6./ Loi des trois états, un premier Comte chronologique
Quelle brillante découverte chronologique que cette Loi des trois états ! L’humanité va passer des croyances imaginaires et consolatrices des religions premières (1) aux philosophies métaphysiques (2) puis aux sciences empiriques et expérimentales (3).
Auguste Comte (1798-1857) est le second inventeur de la sociologie historique (Temps modernes et postmodernes) après Ibn Khaldoun (1332-1406) avec son humanité sociétale tribale-impériale (antiquité et moyen-âge).
Auguste Comte est fort préoccupé de découvrir du progrès dans les devenirs des esprits humains et de leurs pensées au fil des millénaires. Il a le sentiment qu’il est possible d’y parvenir en s’appuyant ainsi sur les grandes disciplines qui se découvrent-inventent au fil de l’histoire.
Selon la chronologie historique longue qu’il pense évidente, il pose qu’une pensée d’esprit religieux prime d’abord avec un imaginaire de divinités surnaturelles personnifiées à capacités gratifiant ou pas les humains. Les sapiens y croient et inventent des rituels et des sacrifices préventifs protecteurs.
Avec la révolution néolithique qui apprivoise plantes et animaux et la constitution des grandes sociétés qui entendent apprivoiser peuples aux religions diverses. Un nouveau domaine d’activités, l’Information, émerge des trois déjà préhistoriques : Religion, Économie, Politique.
Dans ces conditions, les philosophies s’inventent, s’associant au religieux. Et, de ce fait, les idées s’ajoutent aux croyances. Mais en même temps, les informations – grâce aux écritures – se conservent, s’organisent, se développent, s’appuient sur les faits techniques, esthétiques, juridiques, géographiques historiques, réellement affrontés et vécus. Ce sont maintenant les sciences qui se constituent.
Comte pose alors La loi des trois états (1822, 1828) comme pouvant mettre en évidence cette évolution plurimillénaire multiple. À cette époque de l’humanité que Jaspers (1949) voit se constituer comme axiale (800-200 AEC), précisons qu’elle est aussi en même temps esthétique – y compris littéraire – mais aussi juridique. Mais Comte privilégie le scientifique qui entend ne reposer que sur des faits soigneusement assurés par les méthodes empiriques puis expérimentales. C’est alors que ce troisième état est posé par lui comme étant d’une évidente supériorité. Au point qu’il pourrait même faire abandonner les deux précédents – croyances, idées – qui ne se posent pas les questions de preuves. Comte ([1822, 1828] 2012, 2020) va jusqu’à identifier totalement sa pensée à cette philosophie positive. Le positivisme suit.
La figure globale qui le fascine alors comme constitutive d’une vérité fondatrice est celle d’un évident progrès culturel chronologique. Les trois états sont successifs.
Cette figure et sa formule ramassée ont marqué l’enseignement philosophique classique. C’est, encore aujourd’hui très souvent, ces seuls contenus qui sont connus et rappelés.
Ajoutons que, pendant les deux mille ans qui suivent (200 AEC-1800 EC) à l’ère dite chrétienne, l’humanité est écartelée entre de puissantes institutions unifiées qui se veulent chacune suffisante : Empires politiques, nouvelles religions ternaires monothéistes. Ce désordre antagoniste destructeur a conduit le quatuor à devenir quintet quand l’écologie (Haeckel, 1866) et l’éthique (Levinas, 1882) contribuent à refonder l’information.
7./ Deuxième Comte « trois états » : chronologique, transchronique, synchronique
Si la Loi des trois états garde quelque chose d’une vérité chronologique – disons-là non pas grossière mais fort globale – Auguste Comte n’en est pas moins sensible à deux autres ensembles de faits qui se profilent, s’imposent, changent la donne. Il y a d’abord déjà des ensembles de misères et de souffrances vitales communes aux sapiens en tant qu’individus. Maladies physiques, mentales et mortalités viennent et reviennent en fonction des aléas énergétiques-affectifs et structuraux-cognitifs des vies individuelles et collectives. L’œuvre et la vie même de Comte ont traversé de ces multiples aléas répétés. Au point d’entraîner plusieurs déviations physiques, mentales et même des pensées et conduites autodestructrices. Ne serait-ce que trois tentatives diversifiées de suicide. La 3e, plus radicale, le conduit à se jeter dans la Seine. Un garde-royal de passage, bon samaritain, charitable, efficace, le sauve.
De plus, quand les moments de sa vie cessent d’être aussi agressifs, il pense tout autant que les vécus tragiques individuels s’inscrivent dans le réel, inséparables des vécus tragiques collectifs. Telles les violences racistes entre les communautés. Ou, au-delà, entre les sociétés, s’opposant dans des guerres parfois interminables atteignant d’immenses tueries.
Certes, Religion, Politique, Économie, Information – telles qu’elles se dévoient dans le Réel de son temps – sont vivement critiquées par lui. Toutefois, ce n’est pas en tant qu’axes de pouvoir issus des grands domaines ou secteurs d’activités communes aux humains. C’est, au contraire, quand ces activités s’opposent, de façon absolutisée, les unes aux autres, au lieu de se réguler mutuellement. Car c’est ainsi qu’elles en reviennent toujours finalement à produire des tragédies inhumaines. Les sapiens – qu’ils soient élites ou peuples – soutiennent tels ou tels axes parce qu’ils ne parviennent pas à comprendre que c’est ensemble que ces axes sont bénéfiques. Cela en opposant/composant leurs spécificités singulières toutes indispensables. Comte est de la génération qui précède Marx (1798-1857). Il pense à bien des égards tout à fait comme celui-ci dont on connaît la célèbre formule concernant la religion ([1843] 2018). Si une grande part de l’humanité est « sans cœur », si alors certains humains font qu’un peu de cœur puisse se manifester, qu’importe l’étiquette sous laquelle ils le font. Ce qui alors fait preuve, c’est que l’humanité ne peut jamais – sauf à disparaître – devenir totalement « sans cœur ». Et cela à l’égard d’elle-même comme à l’égard du monde des vivants. Elle est écologique-éthique de façon naturelle et culturelle.
Certes, encore faut-il qu’elle se reconnaisse comme humaine. Alors que tant ne se reconnaissent humains que s’ils sont les supérieurs et deviennent ainsi constamment inhumains. Comte avait d’abord placé la croyance religieuse au plus bas niveau des productions cognitives épistémiques. Il comprend que ce raccourci chronologique n’est qu’une bien petite partie du problème. D’ailleurs, il n’y a pas une chronologie, il y en a de nombreuses. Toute chronologie partielle et linéaire ne peut être que pauvre et trompeuse.
Dès lors, la loi des trois états pouvait, devait être composée avec son inséparable avènement en synchronie. En réalité cet avènement était déjà survenu pendant les préhistoires terminales. Mais cette donnée historique était totalement inconnue de Comte puisqu’elle fait partie des découvertes des ethnologues-anthropologues de terrains au 20e siècle. Dès cette synchronie advenue, l’humanité, sans pouvoir immédiatement le découvrir n’est plus simplement historique, au hasard d’événements sans nécessairement de liens entre eux. Ces liens désormais existent et l’aventure humaine devient alors historiale destinale. Ce destin se joue entre dévoiements négatifs absolutistes et découvertes-inventions créatives de chaque secteur d’activités, devenu aussi axe de pouvoir religieux, politique, économique, informationnel tant écologique qu’éthique.
À partir du moment où cette nouvelle histoire – synchronique historiale destinale – devient consciente, c’est de moins en moins possible de considérer simplement la religion comme une sous-pensée primitive par rapport à la philosophie et à la science. Elle est cela mais elle est aussi bien, voire de plus en plus, découverte-invention pluri-sémiotique, ayant charrié marasmes, miracles, tragédies.
Ce que nous soulignons ici devrait être déjà considéré comme advenu. Il suffit pour s’en rendre compte de se référer aux recherches que publie Gabriel Martinez-Gros (2022) sous le titre éloquent : La traîne des empires. Impuissance et religions. Le chapitre VIII et dernier (p. 205-242) est clairement intitulé : « Essai sur quelques dogmes de la nouvelle religion ». Mais auparavant, ce sont quasi tous les chapitres qui traitent des relations multimillénaires entre religion et politique. On peut espérer que de telles recherches approfondies sur la médiation sociétale-axiale de l’histoire humaine feront désormais comprendre que la notion fondamentale n’est pas la sécularisation. Elle est importante mais seconde et partisane. Bien au contraire, laïcité et laïcisation ne sont pas des notions exclusivement franco-françaises. Elles sont au contraire le schème global de la régulation sociétale axiale internationale mondiale (Demorgon, 2022).
Les informations contemporaines auxquelles nous venons de nous référer permettent seules de comprendre le caractère précurseur du deuxième Comte. Bien loin pour lui que la religion ne soit qu’un premier sous-produit de l’intelligence humaine, elle en redevient un axe de pouvoir sociétal-axial à part entière en cours de redécouverte-invention. Comte ([1848]1999, [1852]2022) va même jusqu’à reprendre certaines perspectives au catholicisme abandonné dès ses 13 ans. Il change donc du tout au tout : il remet la religion en majesté et consacre à sa refondation des travaux conséquents. Mais pour éviter de nouvelles retombées religieuses trompeuses, il soumet la religion au test des ressources destinales les plus concrètes. Poser une religion de l’humanité ne relève aucunement d’une auto-centration abstraite sur elle-même. Nous sommes de nouveau renvoyé à l’hominisation advenue et aux humanisations écologiques-éthiques constamment détruites dans les fourvoiements de l’anthropocène. Ressources et exigences, foi et œuvres sont inséparables.
« Destinal » n’est donc pas un terme de croyance illusoire et d’idéal angélique, il n’est qu’une simple donation de sens à l’hominisation. Mais les sapiens sont justement libres, y compris de se refuser à eux-mêmes les moyens de leurs libertés. C’est ce qu’ils font en inventant ce libre-arbitre qui n’est que métaphysique. Ils peuvent en même temps se refuser les moyens d’une libre rationalité épistémique dont ils disposent pourtant. Ils deviennent alors de piètres non-penseurs et non-chercheurs. Ils deviennent fascinés par d’illusoires data centers supposés produire les insatiables big data et par des intelligences artificielles prétendues supérieures et apprenant mieux que les sapiens. Donc capables bientôt de les remplacer en tout.
Bref, par moment, on peut même croire que la loi initiale des trois états s’est convertie en suivant simplement ce qui s’est produit dans l’aventure humaine elle-même. Ce qui d’abord ne paraissait que chronologique est devenue transchronique puis synchronique. Ce sont les trois nouveaux états progressifs de l’intelligence collective humaine issue de sa si complexe aventure historique, historiale, destinale (Demorgon, 2024, 2025c).
8./ Libres-expressions de Thatcher (1987, 1993)
Le Monde diplomatique et sa revue récapitulative Manière de Voir (2017) produit un dossier « Royaume-Uni. De l’empire au Brexit ». On sait, en 2026, que vient d’être franchi le seuil de la majorité favorable à un retour dans l’Europe. Le dossier de 2017 retrouve un texte brutal de Margaret Thatcher sous le titre : « La société n’existe pas ! ». Alors qu’elle est au pouvoir depuis 1979, la 1ère Ministre britannique est soudain mondialement connue par ce texte d’un entretien paru dans l’hyper-médiatique Woman’s Own (1987). Elle s’y exprime non sans brusquerie :
- « Mais la société, c’est qui ? Ça n’existe pas ! Il y a des hommes et des femmes, il y a des familles, et aucun gouvernement ne peut faire quoi que ce soit, si ce n’est à travers les gens. Mais les gens s’occupent d’eux-mêmes avant tout ».
Autour d’une demi-décennie après son envolée célèbre, Thatcher – le réfléchir étant advenu - en reparle dans Mémoires : Downing Street Years tome 2 (1993). Un journaliste historien politique québécois, Stéphane Stapinsky (2013) ne manque pas encore un quart de siècle après, de citer le texte de cette réflexion nouvelle :
- « Ce que je voulais dire, qui était clair à l’époque mais fut par la suite déformé d’une manière inimaginable, c’est que la société n'était pas une abstraction, distincte des hommes et des femmes qui la composent, mais une structure vivante formée des individus, des familles, du « voisinage » et des associations établies sur une base volontaire par ces individus. Je m'attendais à de grandes choses de la société définie en ce sens, car je croyais que la richesse économique croissante aurait fait en sorte que les individus et les groupes bénévoles auraient assumé une plus grande responsabilité concernant les malheurs de leurs voisins. [Elle ajoute même :] J’étais une individualiste dans la mesure où je croyais que les individus sont ultimement responsables de leurs actes et doivent se comporter comme tel. Mais j’ai toujours refusé d’accepter qu’il y ait en quelque sorte un conflit entre cet individualisme et le sens de la responsabilité sociale.» [Les italiques sont de nous].
Thatcher les cite : La politique gouvernementale et ses stratégies tenant compte des individus. L’économie et les richesses qu’elle est toujours supposée produire et qui devrait ruisseler des riches vers les pauvres.
À ces deux médiations, deux autres ont été et continuent d’être dis/associées : la fort ancienne religion et la tout au contraire dernière arrivée, l’information. C’est de son pragmatique-épistémique que nous ne cessons ici de traiter dans ses pièges-ressources.
Nos italiques souhaitent souligner ces quatre médiations à la fois évolutives, inventives et tenaces sinon constantes. Comme Thatcher l’écrit elle-même, elles ne sont pas des abstractions et moins des schémas que des schèmes structurels énergétiques reconnus et nommés depuis des millénaires et intervenant dans toutes les passions-actions-pensées des sapiens. Il n’y a pas lieu de brandir contre ces découvertes-inventions la disqualification d’un déterminisme extérieur aux individus, il leur est au contraire intimement intérieur. Ils s’y sont identifiés, en fonction de deux des six identifications de Pierre Tap. La première, l’identification dans l’autre ; la seconde l’identification contre l’autre. Combien de sapiens s’estiment entièrement dédiés à une politique vouée à sa perfection ! Alors qu’ils ne le sont pas moins contre une religion en tout détestable. L’économie est, elle aussi, traitée de la même façon. Ainsi, la réflexion de Thatcher - autrement profonde dans ses Mémoires - délivre des vérités qu’elle repoussait complètement dans son emportement politicien de 1987.
L’individu responsable socialement est un sapiens ayant intimement intégré les axes de pouvoir médiateurs partout à l’œuvre. Non comme des déterminismes extérieurs mais comme des choix effectués dans toutes nos micro-méso-macro-conduites. Ce sont les médiations de ces grands axes orientés qui soutiennent la vie sociétale positive ou négative des individus, les uns à l’égard des autres.
Deux millénaires avant Thatcher, Les Évangiles rapportent que le Christ –interrogé sur la relation à autrui en difficulté grave – avait formulé la parabole du Bon Samaritain. Récemment, le philosophe-sociologue Jean-Pierre Dupuy (2026) passe Un après-midi avec Peter Thiel. Le capitaliste-penseur est présenté par Le Monde (2025) comme le « Héraut des libertariens de la Tech défiant l’État ». Dupuy, dans son échange avec lui et quelques autres participants, revient au Bon Samaritain. La parabole n’est jamais clairement explorée jusqu’à sa fin. Dupuy prend le temps de le faire. La conduite du Bon Samaritain n’a rien à voir avec des idées extérieures abstraites qui l’auraient parasité pour agir ainsi (« Morale de l’obligation », Bergson). Elle s’inscrit fondamentalement dans l’intériorité personnelle intime, celle d’un sapiens dédié à l’autre en difficulté.
Concernant Thatcher, il est clair que sa liberté d’expression de 1987 est détournée par sa stratégie politicienne pragmatique du moment. D’ailleurs, à cette date, le genre de contenant littéraire est un magazine de masse. À l’opposé, en 1993, ce contenant est devenu un recueil de Mémoires politiques historiques destiné à ceux qui veulent davantage savoir et comprendre qu’être les porteurs d’émotions immédiates. On va de l’entretien journalistique qui passe, au livre qui reste. Dans le premier cas, le fondement épistémique laisse à désirer. Ainsi, dans les Mémoires, la liberté d’expression est autrement soutenue par une perspective de longue durée qui relève davantage du destinal de l’humanité. Celui qui pourrait être souhaitable et retenu dans un avenir de sapiens impliqués. Cela en perspective certes toujours pragmatique-épistémique fondée sur des données bien réfléchies, mieux composées.
On aura, par bon sens, observé que, dans cette première étude, nous avons mais dans le même esprit, travaillé sur plusieurs couplages diversifiés de façon à découvrir à quel point les libertés d’expressions sont dépendantes des circonstances. Mais, de ce fait, sont aussi susceptibles de changements positifs.
C’était le cas dans le couplage Rubin-Simondon. Ça l’était à l’intérieur de la vie et de l’œuvre de Comte. Et, plus modestement mais pareillement, pour Thatcher.
Nous verrons dans une seconde étude qui suivra qu’un grand changement positif s’est aussi produit dans la vie et l’œuvre de Fukuyama, à l’origine aux prises avec son maître Huntington à propos de la seule médiation du sociétal : civilisations/démocraties. Cette double figure n’élisant que le sociétal était insuffisante pour clarifier l’imbroglio en cours de l’aventure humaine. De ce fait, ce que Fukuyama comprend et corrige dans ses nouveaux ouvrages. Il s’y réfère aux grandes médiations axiales - politique, économie, information et religion évolutives. C’est ainsi qu’il produit Le début de l'histoire. Des origines de la politique à nos jours (2012). Puis : L’Exigence de dignité et la politique du ressentiment (2018). Certes, sans y penser, Fukuyama rejoint le second Comte, celui de la religion de l’humanité, il lui donne le nouveau nom celui de « dignité humaine ». On connaît l’implication de Robert Badinter contre l’erreur que constitue la peine de mort en justice. On sait moins qu’il a proposé de compléter la devise républicaine Liberté, Égalité, Fraternité en y ajoutant Dignité. Ainsi vont les expressions en liberté. Notre seconde étude devrait approfondir encore ces données.
Jacques Demorgon
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