N°1 / numéro 1 - Janvier 2002

Rodolphe Ghiglione et la politique

Alexandre Dorna
Rodolphe Ghiglione et la politique

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Rodolphe Ghiglione et la politique*

Les organisateurs de cet hommage à R.Ghiglione m'ont demandé de parler de ses rapports avec la politique. Or, séparer l'homme de ses actes, me semble peu souhaitable, il en va de même des relations qu'il entretenait avec la politique et la recherche.

Nous avons tous des fragments de vérités inscrits dans notre mémoire à l'égard de lieux, de situations, et surtout de personnes. Les psychosociologues savent, probablement mieux que d'autres, le caractère friable de nos souvenirs. Matière fragile, la mémoire représente l'acte sélectif par excellence, tant le perçu est soumis à ce besoin si humain de la (re)construction de la réalité et à l'emprise du social et de la culture. Subjectivité donc, hantise de la recherche scientifique, défi à la rationalité critique.

R. Ghighione était, fondamentalement, un scientifique. Pourtant, la question politique ne lui était pas étrangère.

Je pense au risque de trop marquer les traits, ou de faire une caricature figée. Je me trouve ainsi dans la peau d'un traducteur, dont le métier est une éternelle traîtrise : vais-je le trahir sans le vouloir en proposant une image recomposée? Vais-je me trahir en le voulant ?

Pourquoi prendre ce risque? Je pense que la vérité (aletheia) doit lutter contre l'oubli (lethe), afin de dépasser - juste de peu - le paradoxe étrange de la condition humaine : savoir que le seul moment de certitude auquel l'être humain peut avoir accès, la mort, n'est pas communicable. Moment inconsolable pour ceux qui restent. Quête encore insoluble. Mystère pour la science. Limite de l'humain1

Ce thème est pénible et inépuisable. Or, il n'empêche que témoigner est un devoir de fidélité, un geste de reconnaissance et par la magie des mots une subtile manière de toucher la transcendance qui nous échappe quotidiennement.

Les anciens grecs l'avaient bien compris. Seul le deuil exprimé publiquement a quelque chose de palliatif devant l'irréparable. Parole et cité sont ainsi doucement (ou gaiement) inséparables.  

J'ai accompagné R. Ghiglione, durant plusieurs années, à travers ses déambulations dans le territoire politique.

Devant l'univers politique si l'attitude de l'homme citoyen était contrastée, celle du chercheur est restée toujours fidèle aux règles de l'approche scientifique. Il avait au fond, à la fois, une sincère attirance pour la politique, mais une grande méfiance à l'égard des politiques.

Or, je me limiterai, ici, à rappeler ce dont j'ai était témoin et co-protagoniste. Plus précisément, ses rapports politiques avec les radicaux de gauche.

Le point de départ de son intérêt politique, n'était pas politique. Il n'avait pas une âme de militant ni d'idéologue. Indépendamment des opinions citoyennes, son intérêt était guidé par la problématique de la persuasion et du discours politique en rapport avec la mise au point de la théorie du contrat de communication.

C'est dans ce contexte que je suis arrivé à le convaincre, non sans peine, à réaliser une intervention technique auprès des radicaux de gauche.

En 1989 deux candidats au poste de président du MRG s'affrontent. L'un des aspirants, un sénateur du sud-ouest, avec lequel j'avais des contacts, me propose d'intégrer son staff de campagne. J'ai pensé à la possibilité d'appliquer nos connaissances cumulées sur le discours et la gestuelle. Pour ce faire, R. Ghiglione, G. Argentin et moi même, avons mis au point un protocole expérimental, dont je pense qu'il reste d'une grande valeur heuristique2. Il faut ajouter que "notre" candidat a gagné. R. Ghiglione, reste persuadé, de la pertinence de notre contribution technique à la victoire.

De cette expérience, il avait tiré plusieurs enseignements. Si ses appréhensions à l'égard du monde politique lui semblaient confirmées, une subtile envie d'en faire s'était manifestée. Il réalise toutes les possibilités que ce monde offre à l'application intelligente de nos connaissances en manière d'organisation, d'analyses discursives et de techniques d'intervention. Certes, son regard reste celui du technicien. Car, il calibre moins la signification et la symbolique à la fois du milieu et du métier politique.

Cependant, l'idée d'une certaine action personnelle avait fait son chemin sans trop se manifester ou plutôt malgré lui.

Une nouvelle opportunité lui est offerte en 1992. Le MRG doit renouveler ses instances nationales et élire un président. Les liens avec certains dirigeants radicaux se sont consolidés. Il avait participé, ici et là, à des réunions publiques dans le cadre de l'Observatoire de la démocratie, antenne ouverte d'une mouvance radicale et peu à peu s'intéresse aux préparatifs de l'échéance présidentielle interne. Nous partagions les grands objectifs et l'ambition de situer les radicaux de gauche au centre de l'échiquier politique. La métaphore de "l'arbitre politique" lui semblait porteuse. Je dois dire que malgré son peu d'expérience politique, sa capacité d'analyse et de travail font merveille. Pourtant les minuties (voir les hypocrisies) de la relation entre les hommes politiques lui échappent. Les critères (parfois bien subtils) des accords ou de désaccords idéologiques le déroutent.

Pris au jeu, il décide de parier sur un candidat, dont les chances (à mon sens) étaient encore trop faibles. Nous n'étions pas d'accord sur la stratégie à suivre. Moi, j'étais d'avis de faire un compromis, afin de tenter notre chance au prochain congrès. Ainsi, nos chemins ont divergé au milieu du gué.  La difficulté d'apprécier les règles du jeu politique et de maîtriser les alliances tactiques, (où "tout est personnel" ou presque) troublent en grande partie sa propre objectivité. La politique reste une alchimie, elle n'est pas une science, mais un métier complexe, parfois (rarement) un art noble ou une superbe "cuisine".

Il n'est pas utile, ici, de donner plus de détails. Il n'empêche que ses qualités avaient fortement impressionné le candidat victorieux, lequel lui propose un poste au sein du secrétariat national. Pour l'anecdote, R. Ghiglione est resté secrétaire national du MRG virtuel pendant 72 heures. Il refuse la proposition. Le cœur des hommes à ses raisons que la politique exulte, parfois irrationnellement. Tel fut le cas. La méfiance l'avait emporté sur l'attirance.

Lors du récent colloque à l'Université de Caen et le lancement de l'Association française de psychologie politique, j'ai rendu hommage à la mémoire de l'ami et du chercheur en rappelant qu'il aurait dû être là parmi nous. Nous avions convenu d'un exposé sur le charisme  populiste d'Hugo Chavez

C'était le chercheur, encore une fois, qui continuait a s'intéresser aux affaires politiques.

1992. Maritza Montero de l'Université Central de Caracas nous avait invités à un cycle de conférences sur l'analyse propositionnelle du discours et ses applications à la psychologie politique.

Notre voyage avait été retardé. Nous arrivions dans un moment de crise institutionnelle. Le Venezuela venait de vivre un coup d'État avorté, dont l'acteur principal était le jeune Lt. Hugo Chavez. L'image populaire du leader a ce moment en prison s'affichait avec fierté sur les T-shirt portés par des jeunes sur les rues de Caracas. Sous la forme de TP nous avions improvisé une analyse du discours des insurgés. Le texte était superbe. Avec la virtuosité de Rodolphe pour rendre saillants les paramètres d'un discours, politique de surcroît, le séminaire était devenu un laboratoire de psychologie politique. Les rencontres avec des collègues de sciences politiques, nous ont révélé une face cachée du jeune putschiste. Il était diplômé de sciences politiques de l'Université Simon Bolívar, le lieu de l'élite du pays.

La conclusion d'hier, est aujourd'hui confirmée. Nous étions à la veille d'un changement radical de la démocratie vénézuélienne et devant l'émergence d'un leader charismatique3, dont le discours permettait d'envisager son ancrage dans une réalité qui échappait de plus en plus à la classe politique et mettait les élites au pied du mur.      

Actuellement Hugo Chavez est président du Venezuela.

Pour conclure. R.Ghiglione jetait sur le monde politique un regard parfois trop sévère. Il a mesuré, je crois, la barrière formidable qui sépare la vie politique de la vie académique. Si l'expert en persuasion qu'il était reconnaissait le rôle important de l'ambiguïté en politique, l'homme de sciences la rejetait (paradoxalement) avec passion. Il avait conclut que seul le monde de la politique universitaire lui convenait. Pourtant, l'idée du besoin du politique et la nécessité de la justice sociale restait au centre de ses réflexions privées. D'autres pourront en parler avec plus d'autorité que moi.

Il a eu la vie qu'il a voulu : intense et productive. Mais, il aurait pu avoir d'autres vies, toute aussi intenses et productives.

J'ai eu l'occasion de l'observer dans des circonstances un peu exceptionnelles, où sa capacité forcenée de travail laissait place à une sensibilité moins voilée, à des échanges plus joviaux et spontanés. J'ai cru apercevoir à travers ces brefs épisodes, le côté songeur d'un rationaliste qui doute, et nostalgique des époques révolues, chevaleresques de surcroît. Car, R. Ghiglione était me semble-t-il (mais, qui peut en être sur ?) sous l'emprise d'une philosophie morale exigeante à l'image d'un patricien romain, plus proche de la plèbe que de la noblesse, au sein d'une société trop convenable. D'où l'attitude réaliste, mi-sceptique et mi-stoicienne, à la manière de Cioran, de quelqu'un qui cultive un jardin secret, où la  poésie ne s'extériorise pas. D'où l'admirable fascination hypothético-déductive pour les expériences de laboratoire. D'où les images sombres et fortes, comme celles des BD de Bilal, qu'il évoquait avec plaisir et ironie, aux limites du sensible. Mais, au fond, il avait, j'imagine, un désir puissant de grands espaces et une farouche volonté d'entreprendre.

* Rodolphe Ghiglione, professeur de psychologie sociale, nous a quitté en 1999. Lors de l'hommage à l'Université ce texte fut présenté

1  Voir l'article publié dans Champs éducatifs n°4. 1983.

2  Un aperçu est donné dans un texte que nous avons publié en 1990 dans la revue Psychologie Française.

3  Cet épisode m'a poussé à écrire deux ouvrages récents: l'un sur le 'leader charismatique' (DDB 1998) et l'autre sur 'Le populisme' (PUF 1999).

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