N°39 / Propagandes et Manipulations politiques Juillet 2021

Le machiavélisme discursif du pouvoir : la démagogie

Constantin Salavastru
Le machiavélisme discursif du pouvoir : la démagogie

Résumé

Cet article fait part d’une investigation plus ample qui vise le pouvoir, sa morphologie et ses marques discursives (la propagande, la langue de bois, la démagogie de langage, les gestes symboliques). On discutera du lien entre le pouvoir et la démagogie, leurs influences réciproques, et l’accommodation du langage et du discours à la nature du pouvoir. À notre avis, il y a quelques traits qui s’associent toujours et partout au discours démagogique du pouvoir : le lien intime avec la démocratie, la présence presque inévitable des contradictions, l’appel au populisme et au mensonge, l’association aux vérités convenables, la préoccupation d’éviter les complications sémantiques, la construction du pathos démagogique. Certes, un peu de démagogie est présente dans tout discours du pouvoir. Mais le discours politique constitue, sans doute, le cadre qui facilite presque sans limite la manifestation de la démagogie du pouvoir.

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DOSSIER : PROPAGANDES ET MANIPULATIONS

Le machiavélisme discursif du pouvoir : la démagogie

Constantin Salavastru est professeur de logique, rhétorique et théorie de l’argumentation à l’Université «Al.I.Cuza» de Iassy (Roumanie). Il est directeur du Séminaire de logique discursive, théorie de l’argumentation et rhétorique et de la revue Argumentum. Livres  en français : Rhétorique et politique - le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, Paris, L’Harmattan, 2004 ; Logique, argumentation, interprétation, Paris,  L’Harmattan, 2007 ; Essai sur la problématologie philosophique, Paris, L’Harmattan, 2010 ; Argumentation et débats publics, Paris, PUF, 2011 ; Cinq études sur la rhétorique cicéronienne, Paris, L’Harmattan, 2013 ; Quand philosopher, cest questionner, Revue internationale de philosophie, 4-2020/volume 74/no 294, Bruxelles : De Boeck Supérieur, 2020.

 

1. Clarifier le terme 

Entre le pouvoir et la démagogie il y a une attraction presque irrésistible ! Cette dernière s’attache au pouvoir comme le timbre-poste à la lettre. Elle est à l’intimité de toutes les aspérités discursives : manipulation, langue de bois, propagande, slogan séducteur. Qu’est-ce que la démagogie ? Ce concept exprime la situation dun individu qui est ou veut arriver au pouvoir et dont le discours vise à  flatter lauditoire pour accomplir ce but. André-Comte Sponville remarque que le démagogue “nourrit les passions, et s’en nourrit”. Ses moyens d’action sont “la flatterie, le mensonge, les promesses inconsidérées, l’appel aux sentiments les plus bas ou les plus violents, spécialement la peur, l’envie, la haine” [Comte-Sponville 2013, 238]. Le même philosophe s’interroge : “Mais s’il s’interdisait toute démagogie, pourrait-il parvenir au pouvoir ?”. Évidemment, une question rhétorique !

La situation du leader politique qui fait appel à de telles “armes” pour arriver au pouvoir ou pour une gestion sans bouleversements de ce dernier n’est pas très à l’aise ! Au fondement invisible de toute conduite politique se trouve une part de démagogie politique pour livrer aux foules ce qu’elles veulent entendre ! La démagogie du pouvoir se rencontre à chaque pas : le recteur qui propose, pendant les élections, des choses qu’il sait très bien qu’elles ne peuvent pas être mises au pratique, le maire qui promet qu’il ne va pas accroître les taxes et les impôts, le ministre qui parle avec désinvolture de l’immoralité des politiciens, lui qui est également un politicien avec d’anciens passages dans la « grande politique ».

2. Un paradoxe : démagogie et démocratie

Remarquons un fait qui peut surprendre : la démagogie est intimement liée à la démocratie et moins à d’autres régimes comme celui de dictature, par exemple. Elle est vue surtout comme une “maladie de la démocratie”, le prix qui doit être payé si nous voulons bénéficier des vertus de cette dernière. Cette complicité paradoxale a une explication. La démocratie permet l’ascension de l’individu aux postes de pouvoir par la volonté libre du peuple. Cela présuppose une confrontation entre les prétendants à ces postes. Cette confrontation réclame elle-même une liberté d’esprit où l’individu peut s’organiser du point de vue discursif d’une façon libre et indépendante : il peut utiliser tous les moyens d’influence qui pourraient lui assurer l’accès au pouvoir. Dans ces conditions, la démagogie du langage s’infiltre là. La dictature ne permet pas cette liberté d’esprit et de parole et, par conséquent, elle limite d’une façon significative (parfois jusqu’à l’annulation !) la manifestation généralisée de la démagogie. Dans ce cas, on rencontre seulement “la démagogie du leader suprême” et de ses acolytes !

Même si le terme est mieux circonscrit dans les temps modernes, le phénomène est ancien et est remarqué par les exégètes. Platon souligne un tel péril dans l’organisation de l’État mais il le lie au régime de la tyrannie. Écoutons un petit fragment de son dialogue la République [575e ‒ 576a] :

«Maintenant, dans la vie privée, et avant d’arriver au pouvoir, ces hommes-là ne se conduisent-ils pas de la sorte ? D’abord ils vivent avec des gens qui sont pour eux des flatteurs prêts à leur obéir en tout, ou s’ils ont besoin de quelqu’un, ils font des bassesses, osent jouer tous les rôles pour lui monter leur attachement, quitte à ne plus le vouloir connaître quand ils seront parvenus à leurs fins» [Platon 1966, 338].

Et le conseil que Machiavel donne à son prince imaginaire comme une ligne de sa bonne conduite reste encore d’actualité :

«Gardons-nous d’oublier un article de grande importance, et une faute dans laquelle une Prince tombe aisément, s’il n’est pas d’une prudence très consommé, et d’un discernement parfait. Il s’agit des flatteurs, dont l’Histoire est pleine, parce que naturellement les hommes sont si amoureux de leurs propres qualités, et en même temps si aveugles, qu’ils peuvent à peine résister à cette peste de la flatterie» [Machiavel 2017, 107].

De nos jours, la démagogie est présente partout, notamment dans la politique dont les discours des campagnes électorales.

3. Plonger inévitablement dans les contradictions

Une conséquence tout à fait désagréable de la démagogie pratiquée dans les discours politiques, c’est la situation déplorable des leaders qui nient (ou affirment) ce quils ont affirmé (ou ont nié) à dautres occasions. Prenons l’exemple connu dans du président Donald Trump. Voilà ci-dessous une séquence de son discours qui annonce la victoire dans la campagne présidentielle :

«Je viens de recevoir un appel de la secrétaire Hillary Clinton qui nous félicitait pour notre victoire [...]. Elle a travaillé pendant de longues années et nous devons lui être reconnaissants pour tout ce qu’elle a fait pour nous. [...]. Nous allons reconstruire nos infrastructures qui vont devenir les meilleures. [...]. Nous allons nous lancer dans un projet de renouveau national en nous appuyant sur les talents de notre pays. [...]. Nous avons un programme économique incroyable, nous allons multiplier par deux notre croissance économique, nous allons être la meilleur économie du monde. Nous allons travailler main dans la main avec les autres nations [...]. Et je peux vous dire que les relations avec les pays étrangers seront excellentes. [...]. Nous avons entre nos mains l’avenir de notre pays. Un avenir audacieux, un avenir brillant. Je tiens à dire à la communauté internationale que si nous allons mettre en avant l’intérêt national, nous n’oublierons personne et nous traiterons avec tous les autres pays».

(URL :http://www.leparisien.fr/election-presidentielle-americaine/election-americaine-les-premiers-mots-apaises-de-donald-trump-09-11-2016-6307416.php ; consulté le 5 mars 2018).

Le discours semble être de bon sens s’il n’entrait pas en contradiction avec d’autres affirmations publiques faites par le même Donald Trump au cours de toute sa campagne présidentielle. C’est une démagogie sans limite et qui défie la bonne foi de récepteurs avisés. Où est-elle la même Hillary Clinton, une “mauvaise femme” qui est à l’origine des “mauvais faits” en politique et qui ne mérite, dit Trump, d’être le président des États-Unis ?[1] Un “programme économique incroyable” qui peut “multiplier par deux notre croissance économique” est une fiction qui prend contour seulement dans l’imagination de Trump. Mais il sait très bien que la grande masse des citoyens américains va entendre des telles affirmations et de telles promesses. Comment peut-on s’accommoder l’idée de “travailler main dans la main avec les autres nations” avec d’autres idées qui, pendant la campagne présidentielle, ont choquées tout le monde : le mur à la frontière du Mexique, l’attitude de la Chine qui sabote l’économie des États-Unis, la destruction de l’Etat islamique ? Quand a-t-il dit la vérité ?

4. Recourir au populisme et au mensonge

L’appel à une telle procédure devient fleurissant pendant les moments de crise de la société et de la démocratie qui assurent le terrain fertile pour lapparition des certaines formes du populisme [Dorna 1999, 8-10 ; 2012, 15-27]. L’auteur évoqué, qui a fait de l’analyse du populisme politique et du leader charismatique le but de ses recherches, fixe très bien la marque d’une telle situation de la société[2] :

«Quand la matrice identifiée est remise en question, le peuple commence à perdre les croyances qui façonnent et rendent possible l’équilibre instable de la communauté. Les repères traditionnels ne fonctionnent pas efficacement. La cohésion sociale cesse d’être un rempart contre le processus de désintégration et l’action corrosive de l’apathie... L’immobilisme des élites au pouvoir entraîne le statu quo. Plus grave : le manque d’énergie laisse place à un marasme où s’enlisent la déception, la frustration et l’attente. Le peuple n’a plus confiance en ses gouvernements. La croyance dans la nation se fissure. L’avenir fait peur. Le doute se transforme en silence complice, et l’individualisme en égoïsme. Le sentiment de vide domine l’opinion publique et rend grise toute vision collective. Il y a un état de manque, une sensation diffuse d’attente, un souhait contradictoire d’ordre et de changement» [Dorna 1999, 8-9].

Un terrain parfait où le grain de la démagogie peut se développer et peut s’amplifier à chaque pas.

La dominante de la démagogie discursive du pouvoir est le mensonge. Ce dernier gagner l’attention des auditeurs pour arriver au pouvoir ou pour s’y maintenir. Parfois, le mensonge grossier accompagne le discours du démagogue et a le rôle de choquer les récepteurs par ce défi du bons sens ! Évoquons une petite séquence d’un discours d’Hitler :

«Cette nuit, pour la première fois, des soldats de l’armée régulière de Pologne ont faite feu sur notre territoire. Depuis 5h45 du matin, nous ripostons et, à partir de maintenant, tout bombardement de la part des Polonais sera suivi d’un bombardement de notre part. Celui qui utilisera du gaz toxique recevra du gaz toxique. Celui qui transgressera les règles de la guerre doit s’attendre à ce que nous fassions de même. Je poursuivrai ce combat, peu importe contre qui, jusqu’à ce que le Reich ne coure plus aucun danger et que les droits en vigueur dans notre empire soient préservés» (Hitler, Discours annonçant la guerre contre la Pologne, 1er septembre 1939 ; dans : Montefiore (présentation de), 2010, 86).

Qui peut croire que, dans les rapports de force entre les pays européens à la fin de la quatrième décennie du siècle passé, la Pologne pouvait avoir l’initiative d’attaquer l’Allemagne et de déclencher une guerre mondiale ? C’est une stupidité, un grand  mensonge ! Il est jeté aux yeux de ceux qui veulent écouter pour tromper l’opinion publique du monde entier en ce qui concerne le vrai visage d’Hitler.

Parfois le mensonge est bien caché dans lambiguïté des grandes paroles qui exprime les grandes valeurs de l’homme et de la société, des valeurs qui sont presque intangibles :

     «En 1991, le régime irakien a accepté de détruire toutes ses armes de destruction massive et ses missiles de longue portée et de cesser d’en mettre au point. Il devait prouver au monde qu’il s’était acquitté de cette tâche en acceptant de rigoureuses inspections. L’Irak a rompu chaque volet de cette promesse fondamentale.

De 1991 à 1995, le régime irakien a affirmé qu’il ne détenait pas d’armes biologiques. Après la défection d’un haut responsable de son programme d’armement et la mise en lumière de ce mensonge, le régime a admis avoir des dizaines de milliers de litres de charbon et d’autres agents biologiques mortels [...]. Les inspecteurs de l’ONU pensent que l’Irak a produit deux à quatre fois plus d’agents biologiques que ce qu’il a déclaré, et ce pays n’a pas révélé ce qu’il était advenu de plus de trois tonnes de substances qui pourraient servir à faire des armes biologiques. En ce moment même, il est en train d’agrandir et d’améliorer des installations qui ont servi à la production d’armes biologiques.

Les inspections des Nations unies ont également révélé que l’Irak maintient vraisemblablement des stocks de VX, de gaz moutarde et autres agents chimiques, et que ce régime est en train de reconstruire ou d’étendre les installations capables de produire des armes chimiques» (George W. Bush, Discours prononcé devant lAssemblé générale de lONU, le 12 septembre 2002 ; URL : http://www.voltairenet.org/article9356.html, consulté le 19.06.2016).

Ce discours du président George W. Bush est livré à l’opinion publique du monde entier comme une “préparation psychologique” pour le déclenchement de l’invasion de l’Irak (la troisième guerre du Golfe, le 20 mars 2003). Sur le fond d’une “vraie psychose” des périls cachés que Saddam Hussein prépare contre la paix du monde, le président américain fait quelques affirmations avec un poids immense et un impact fulminant sur le monde entier : l’Irak détient des armes de destruction massive, il détient également des missiles de longue portée (bien qu’il s’est engagé de les détruire), l’Irak détient des armes chimiques et biologiques et des installations pour les produire (bien qu’il a nié ce fait) et ainsi de suite. Le problème pour le président américain ‒ qui fait de son discours un exemple presque parfait de la démagogie en acte ‒ c’est que la guerre du Golfe s’est finie depuis longtemps mais les armes chimiques et biologiques n’ont pas été trouvées ! Piqué avec ironie par les journalistes sur ce sujet, George W. Bush a répondu qu’elles sont encore cherchées ! Les analystes ont remarqué cette manipulation grossière de l’opinion publique [Ramonet, 2003]. Certainement, lorsque l’homme politique parle au nom de la paix, des droits de l’homme, alors ce petit détail que ses affirmations ne sont pas vraies peut être éludé ! Et, vraiment, beaucoup de gens ont cru ce qu’il a affirmé.

5. Déclamer et promouvoir les vérités convenables

La démagogie s’insinue plusieurs fois par l’intermédiaire de lutilisation de ce qui pourrait être appelé la vérité convenable. L’individu dit, vraiment, la vérité, mais la vérité qui sert ses intérêts de pouvoir. Toutes les autres vérités qui “dérangent” ces intérêts sont éludées. Citons un fragment du discours prononcé par le président  Ceausescu au XIVe Congrès du Parti Communiste Roumain (le 20 novembre 1989) :

«Il faut souligner que, en 20 ans, du 1945 jusqu’au 1965, se sont alloué pour le fond de développement environ 400 milliards lei (la monnaie roumaine, n.n., C.S.)), tandis que, dans la période 1966-1990, se sont alloué environ 5000 milliards lei. De tout fond national de développement de la Roumanie, les investissions ont représentées, dans la période 1945-1965, environ 340 milliards lei et du 1966 jusqu’au 1990 elles représentent 4300 milliards lei. De toute la valeur de ces investissions, 2300 milliards lei ont été allouées pour le développement d’une puissante industrie socialiste moderne» (Nicolae Ceausescu, Rapport au XIVe Congrès du Parti Communisme Roumain, le 20 novembre 1989 ;

 http://www.cnsas.ro/documente/istoria_comunism/congrese/1989%20Raport%20la%2 ; consulté le 7 mars 2018)

Pour ceux qui ne sont pas initiés, il y a une coutume bien respectée à l’intérieur du Parti Communiste : le leader présente un rapport devant les participants au Congrès. Ceausescu a lu pendant 6 heures ce rapport qui, dans sa forme rédigé, a environ 160 pages dactylographiées.  Ce rapport présente les réalisations de la Roumanie sous le régime Ceausescu dans tous les domaines : industrie, agriculture, commerce, relations internationales, etc., etc. Nous avons retenu seulement ce petit fragment qui souligne certaines succès du régime. Ils peuvent être vrais. Mais, où sont les autres aspects qui ont un intérêt pour les citoyens et pour l’opinion publique : les droits des hommes, la liberté de l’opinion, la libre circulation et d’autres similaires ? Un silence total ! Pourquoi ? Parce qu’ils sont des points vulnérables du régime communiste.

Il faut souligner encore que la sélection intéressée des faits, des idées, des contextes constitue une constante de l’action discursive des leaders politiques. Elle est présente partout comme une modalité d’amplification de l’impact personnel sur l’auditoire, notamment lorsque ce dernier a une amplitude considérable et que son esprit critique est sensiblement diminué. Même si une telle procédure n’est pas aussi coupable que le mensonge grossier dont nous venons de parler, elle est un instrument plus subtil à la disposition du démagogue qui n’a aucune réticence de l’utiliser si, par cela, il peut accomplir ses buts de pouvoir.

Une telle conduite discursive a son fondement dans la relation spéciale entre la vérité et lintérêt à l’intérieur des disputes politiques. En absolu, l’orateur doit être un adepte de la vérité, qu’il doit la découvrir, la défendre et la dévoiler à son auditoire. C’est la situation de la science, par exemple. Mais, il y a des exceptions : la politique ! L’explication est simple : l’accès au pouvoir dépend de la satisfaction des intérêts de ceux qui peuvent contribuer à l’accomplissement de ce but. Plusieurs fois, il y a une contradiction évidente entre la vérité et lintérêt du politicien de satisfaire les besoins de ses électeurs. Qui est sacrifié dans ce cas ? Dans la plupart des situations, la vérité ! Les voies de ce sacrifice sont multiples : le mensonge, la double vérité, la demi-vérité, la vérité convenable, la vérité conjoncturelle.

6. Éviter les complications sémantiques

Le discours démagogique évite les complications dordre sémantiques parce qu’elles sont un obstacle majeur dans l’accomplissement du but. Un langage simple, qui peut être compris facilement par tous, qui peut arriver au cœur de la population c’est ce qu’il faut pour obtenir rapidement le succès devant les auditeurs. Le discours démagogique ne s’adresse pas à une élite. Son intention est d’atteindre l’âme, les attentes, les frustrations des foules. Or, on sait, les mécanismes de la réception et de l’engagement actionnel des foules sont totalement différents par rapport à ceux de l’individu. Écoutons le psychologue des foules :

«Une des fonctions les plus essentielles des hommes d’État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu’il suffit de désigner par des termes bien choisis les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Taine remarque justement que c’est en invoquant la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu «installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l’inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l’ancien Mexique». L’art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste surtout à savoir manier les mots» [Le Bon 1895, 95].

Celui qui sait utiliser d’une façon très habile la force de séduction de la parole dispose d’un instrument presque miraculeux pour influencer à son intérêt les comportements et les actions des foules. Or, un tel fondement est excellent pour la manifestation de la démagogie du pouvoir. Évoquons encore, dans l’ordre de l’impératif de la simplicité du langage diversifié de la démagogie du pouvoir, ce que Hitler a répété plusieurs fois en ce qui concerne la manipulation des foules : “[...] il lui suffit de regarder et de lire, tout au plus, les textes les plus courts“ [Cité selon : Lavandon 2006, 136].

7. Construire le pathos démagogique

Remarquons encore que le discours démagogique ne sadresse pas à la raison mais à la passion. Le langage démagogique est, avant tout, un langage passionnel capable d’induire et de déterminer des émotions puissantes, des sentiments exaltants, des passions troublantes chez tout récepteur. Par cela, il est en mesure de cacher quelque chose d’important, qui ne satisfait pas les règles élémentaires de la rationalité. Dans son livre où nous enseigne “l’art d’avoir toujours raison”, Schopenhauer le dit directement dans le huitième stratagème : les émotions puissantes influencent sensiblement le jugement correct !

 Les sentiments, les émotions, les passions qui dominent l’homme exercent une certaine pression sur le trajet rationnel des raisonnements et influencent les conséquences normales dans le plan des actions [Ribot 1905, 21-63]. En ces conditions, il y a la possibilité de suspendre plus ou moins le jugement critique du récepteur : sur l’impression d’une émotion ou d’une passion profondes, l’individu n’est plus préoccupé de vérifier si les affirmations de l’orateur sont vraies ! Gustave Le Bon est, à nouveau, notre argument d’autorité :

«[...] l’impuissance des foules à raisonner juste les empêche d’avoir aucune trace d’esprit critique, c’est-à-dire, d’être aptes à discerner la vérité de l’erreur, à porter un jugement précis sur quoi que ce soit. Les jugements que les foules acceptent ne sont que des jugements imposés et jamais des jugements discutés» [Le Bon 1895, 55].

Les passions puissantes qui sont induites et générées par l’intermédiaire des discours bien construits et flamboyants prononcés peuvent déterminer le récepteur (notamment au cas des foules) de sortir de son “sommeil dogmatique”, de sa commodité, et de passer avec toute la volonté à l’action. Perelman et Olbrechts-Tyteca ont insisté sur le rôle des émotions dans l’impact du discours sur les récepteurs :

«Certains maîtres de rhétorique, partisans d’effets faciles, préconisent le recours, pour émouvoir l’auditoire, à des objets concrets, telle la tunique ensanglantée de César que brandit Antoine devant les Romains, tels les enfants du prévenu que l’on amène devant les juges pour exciter leur pitié» [Perelman et Olbrechts-Tyteca  2008, 157].

8. Brèves conclusions

La démagogie est-elle un ingrédient nécessaire du discours ? Est-elle une particularité de la politique ? Un petit exercice de raisonnement nous oblige à répondre affirmativement à la première question : “Tout ce qui est nécessaire d’être ; La démagogie est un fait réel ; donc : La démagogie est nécessaire d’être” ! Même la question rhétorique de Comte-Sponville suggère une telle interprétation. Mais, pour ne pas défier le bon sens logique de notre lecteur, disons que tous les raisonnements ne doivent pas être pris au sérieux ! La réponse à la seconde question est plus nuancée. Dans les discours idéologiques, où les intérêts constituent la substance intime et la finalité ultime de l’acte de parler, la démagogie est un instrument dont l’impact est facile à prouver. Le discours politique est l’illustration parfaite d’une telle hypostase. Dans les discours moins ou pas du tout idéologiques, où la vérité est l’impulsion première de l’acte de parler, la démagogie est un “rare oiseau” que l’on cherche, avec peu de chances de la trouver. Le discours scientifique est, cette fois, le modèle du non-idéologique. Du discours politique au discours scientifique on peut trouver toute la gamme des manifestations de la démagogie, à une mesure plus ou moins grande en fonction de la distance par rapport aux extrémités.

Bibliographie

COMTE-SPONVILLE, André. [2013]. Dictionnaire philosophique. Quadrige. 4e édition. Paris : PUF.

DORNA, Alexandre. [1999]. Le populisme. Paris : PUF.

DORNA, Alexandre. [2012]. Faut-il avoir peur de lhomme providentiel ? Paris : Bréal ;

LAVANDON, Olivier. [2006]. “Les affiches de la propagande nazie”. Dans : DORNA, Alexandre et QUELLIEN Jean (coordinateurs). [2006]. Les propagandes. Actualisations et confrontations. Paris : Éditions l’Harmattan, 133-143.

LE BON, Gustave. [1895]. Psychologie des foules. Paris : Félix Alcan, Éditeur.

MACHIAVEL, Nicolas. [2017]. Le Prince. Paris : Librio.

MEHLTRETTER DRURY, Sara A. and  HERBECK, Dale A. [2019]. Understanding abusive argumentum ad hominem through rhetorical context: Donald Trump’s ad hominem in the 2016 Presidential Campaign. In : Frans H. van EEMEREN and Bart GARSSEN (eds.). [2019]. Argumentation in Actual Practice. Topical studies about argumentative discourse in context. Amsterdam / Philadelphia : John Benjamins Publishing Company. 137-155.

MONTEFIORE, Simon Sebag (présentation de). [2010]. Ces grands discours qui ont changé le monde. De Jésus à Obama, Paris : Dunod.

PLATON. (1966). La République. Paris : Garnier - Flammarion.

PERELMAN, Chaïm et OLBRECHTS-TYTECA, Lucie. (2008). Traité de largumentation. La nouvelle rhétorique. 6e édition. Bruxelles : Éditions de l’Université de Bruxelles.

RAMONET, Ignacio. (2003). “Armes d’intoxication massive. Mensonges d’Etat”, Le Monde diplomatique, Juillet 2003.

RIBOT, Théodule. (1905). La logique des sentiments. Paris : Félix Alcan, Éditeur.

SALAVASTRU, Constantin. (2004). Rhétorique et politique. Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir. Paris : Éditions L’Harmattan.

 

 

 

 

 

 

     [1]Les commentateurs ont constaté rapidement les contradictions, les exagérations visibles, les attaques à la personne qui constituent seulement quelques de ses éléments discursifs qui ont fait le délice de la presse tabloïde. Pour lui, par exemple, Hillary Clinton c’était “Crooked Hillary”. D’ailleurs, la sophistique de ses discours est souvent rémarquée. Voir, par exemple : Mehltretter Drury, Sara A. and Herbeck, Dale A., Understanding  abusive argumentum ad hominem through rhetorical context: Donald Trump’s ad hominem in the 2016 Presidential Campaign. In : Frans H. van Eemeren and Bart Garssen (eds.),  Argumentation in Actual Practice. Topical studies about argumentative discourse in context, Amsterdam / Philadelphia : John Benjamins Publishing Company, 2019, 137-155.

     [2]Nous avons analysé la présence des thèmes populistes (“néo-populistes”) dans le discours politique roumain de nos jours : Constantin Salavastru, “Thèmes néo-populistes dans le discours politique roumain : quand les leaders disent ce que l’auditoire voudrait entendre”, dans : Constantin Salavastru, Rhétorique et politique. Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, Paris : Éditions L’Harmattan, 2004, 175-194.

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