N°48 / Psychologie politique de l'intelligence artificielle - Janvier 2026

Une IA devient ministre d'Etat en Albanie

Stéphanie MESSAL

Résumé

En janvier 2025, Diella, une intelligence artificielle, devient assistance virtuelle sur e-Albania puis ministre d'État en septembre. Edi Rama, artiste et Premier ministre, orchestre cette performance politique mobilisant de nombreux symboles dont ceux du culte du soleil (Diellit) de la civilisation illyrienne. Ce statut particulier permet de donner à cette IA une parole politique légitime au service du pouvoir.

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Une intelligence artificielle devient ministre d’État, Diella, la solaire

 

Stéphanie Messal – Dr en Anthropologie

Enseignante vacataire à l’Icam site de Toulouse

stephanie.messal@gmail.com

 

Abstract: In January 2025, Diella, an artificial intelligence, became a virtual assistant on e-Albania and then Minister of State in September. Edi Rama, artist and Prime Minister, orchestrated this political performance, mobilising numerous symbols, including those of the sun cult (Diellit) of the Illyrian civilisation. This special status gives this AI a legitimate political voice in the service of power.

Keywords: Artificial intelligence - power - Albania - Diella. 

 

Introduction

Depuis janvier 2025, une assistance virtuelle nommée Diella a été déployée sur la plateforme en ligne des services publics e-Albania afin d’aider les citoyens Albanais (les seuls à avoir accès aux services de la plateforme) dans leurs démarches administratives. Présentée comme une intelligence artificielle (IA), cette assistance repose sur un modèle de langage de grande taille (large language model, LLM). Elle n’est pas un classique chatbot (dialogueur) intégré dans une chatbox (fenêtre de conversation) : il ne s’agit pas d’avoir un échange écrit mais bien d’échanger oralement avec Diella qui répond en s’animant sur l’écran dans une pop-up. « En septembre 2025, Diella avait enregistré 972 000 interactions et 36 000 documents émis par la plateforme portaient son sceau numérique[1] » (Qeveria Shqiptare, 2025). Le nombre de ces interactions peut paraître impressionnant de prime abord cependant il convient d’apporter de la nuance. Il n’est indiqué nulle part leur répartition détaillée. Nous ignorons donc le taux de résolution, la nature exacte des requêtes ou encore s’il s’agit de simples clics ou de conversations complètes. Dès lors, nous ne pouvons rien véritablement affirmer concernant l’efficacité réelle de Diella en tant qu’assistance virtuelle. Quant aux documents émis, nous pensons qu’il s’agit vraisemblablement d’attestations ou de papiers en lien avec l’état civil.

Le 11 septembre 2025, le Premier ministre Albanais Edi Rama annonce que Diella va devenir ministre d’État pour l’Intelligence Artificielle (IA). Dès le lendemain, le décret n°331 vient acter cette annonce (Presidenti i Republikës së Shqipërisë, 2025). L’article 2 y indique que la responsabilité du fonctionnement de Diella incombe au Premier ministre : un lien se dessine, celui de « filiation » qui sera verbalisé le 25 octobre au Berlin Global Dialogue : « C’est ma fille, et elle est très loyale envers son père[2] » (Qeveria Shqiptare, 2025b). Le 18 septembre, Edi Rama présente devant le Parlement albanais la composition du nouveau gouvernement et ses ambitions. Si l’opposition a exprimé son mécontentement vis-à-vis de Diella, le programme et la composition du gouvernement ont malgré tout été adoptés avec 82 voix en faveur. Ainsi le 19 septembre pouvait-on trouver la nouvelle composition du Gouvernement en ligne. Edi Rama reste Premier ministre et il « assume également la responsabilité de la mise en place et du fonctionnement du ministère virtuel de l'Intelligence Artificielle Diella[3] » (ibid., 2025c). Diella a désormais sa page officielle de ministre d’État pour l’Intelligence Artificielle qui décrit l’ensemble de ses fonctions ainsi que sa date non pas de création mais de naissance : « Diella est née le 19 janvier 2025[4] » (ibid., 2025a). Le 25 octobre, Edi Rama annonce au Berlin Global Dialogue (BGD) que Diella est enceinte et attend 83 enfants[5] (ibid., 2025b). Chaque enfant sera assigné à un député du Parti socialiste d’Albanie pour les assister dans leur travail.

Lorsque les médias du monde entier ont annoncé avec fracas la nomination d’une IA au rang de ministre, ils ont tous insisté sur son prénom : Diella. L’anthropologue aura immédiatement fait le lien avec le culte du soleil (Diellit) et ne pouvant le dénier, il convenait d’en comprendre la portée. Comment Edi Rama mobilise-t-il la filiation mythique du culte du Soleil et des symboles culturels pour créer l’IA Diella, conférant à cette figure d'autorité artificielle (pour ne pas dire extrahumaine) un statut suprahumain, ceci afin de pouvoir lui conférer une parole politique légitime ? Notre étude mobilisera une approche de type ethnographique portant sur les éléments qui ont rendu possible l’apparition de Diella : un portrait de son créateur Edi Rama, homme politique mais aussi artiste ; les équipes techniques et les assemblages technologiques qui ont permis la réalisation de cette IA ; ainsi que les différents symboles utilisés pour représenter Diella sur écran.  La performance artistique se mêle au rituel politique. Chose que nous observerons d’autant plus dans la réappropriation de la mythologie du culte du soleil tant dans son évocation par le prénom de Diella que par les récits de filiation énoncés par Edi Rama. Mais c’est dans l’analyse des discours prononcés par Diella que la dimension spectaculaire prendra forme que ce soit dans ses apparitions sous le contrôle d’Edi Rama, apparitions cadrées et ritualisées ou dans le contenu même des propos. Grâce à Diella, un espace discursif particulier prend forme donnant un certain « jeu » (à prendre dans sa double assertion) au pouvoir politique.

Edi Rama, artiste et homme politique

Nous choisissons d’aborder la figure d’Edi Rama avant l’objet technique d’abord parce qu’il en est le créateur mais aussi parce que Diella nous apparaît non pas uniquement comme une IA de services mais aussi comme une performance artistique au service du politique. Il aura su s’entourer de plusieurs équipes techniques pour mener à bien l’élaboration de Diella, d’abord assistante numérique sur le site e-Albania puis nommée ministre d’État. Diella est un assemblage d’éléments composites agencés par Edi Rama l’artiste au service de sa vision politique.

Avant de prendre ses fonctions de Premier ministre, Edi Rama a été ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports (1998-2000), maire de Tirana (2000-2011) et ministre des Affaires étrangères (2019-2020). C’est aussi et avant tout un artiste diplômé de l’Académie des Arts de Tirana où il enseignera jusqu’à son départ pour Paris en 1994 où il vivra pendant quatre ans avant de retourner en Albanie à la suite du décès de son père. C’est là que le Premier ministre en place, Fatos Nano, le contactera pour lui proposer le poste de ministre de la Culture (Obrist, 2014).

Par la suite, soutenu par le Parti socialiste d’Albanie, il participera aux élections pour briguer le poste de maire à Tirana. En 2000, dès la première année de son mandat, il proposera de peindre les façades du centre-ville en couleur. « Il s’agissait de la première action politique visant à communiquer avec le peuple, à établir un pont entre la population et l’autorité locale. Alors quand les couleurs ont commencé à apparaître, les gens ont été choqués ; c’était une façon de les secouer et de leur dire de se réveiller[6] » (ABC Australia, 2007). Effectivement, par cet acte provocateur, la couleur aura donné la parole aux habitants de Tirana qui envoyèrent à la mairie de nombreux courriers aux contenus mitigés. Nous pouvons au moins rendre à Edi Rama d’avoir su, par le Tirana Facades Project, remettre l’espace public comme bien collectif au cœur des préoccupations de Tiraniotes (Perrot, 2010). Mais l’artiste ne s’arrête pas là. En 2003, en pleine campagne pour sa réélection de maire, le clip vidéo de la chanson Our Tirona est lancé[7]. Nous y découvrons Edi Rama en featuring, rappant avec le groupe West Side Family. Il se révèle en chanteur mais il est aussi auteur puisqu’il a écrit les paroles[8]. C’était la première fois qu’une chanson était utilisée comme slogan pour une campagne de réélection au poste de maire. C’était d’autant plus surprenant qu’Edi Rama se mettait en scène dans ce clip. Il y tient son rôle de maire tout autant que celui de simple habitant dans un quartier populaire de Tirana. Cette chanson devint un hit en Albanie. Et Edi Rama fut réélu maire de Tirana. Assurément, il est un artiste qui maîtrise l’art de la communication et de la provocation mise en scène. Depuis lors, de nombreux autres partis ont repris cette idée de chanson sans qu’elle ne soit jamais vraiment égalée (Ramdani, 2017).

Malgré ses fonctions politiques, Edi Rama a toujours continué à exposer ses œuvres artistiques composées notamment de gribouillages réalisés pendant ses réunions professionnelles en tant qu’homme politique. Depuis 1991, il a exposé dans de nombreuses galeries : à New York, Londres, Berlin ou Paris comme durant l’été 2024 à la Galerie Marian Goodman[9]. Et il participe aussi à des expositions thématiques comme la Biennale de Venise ou encore au Centre Pompidou[10]. Il n’y a pas d’un côté l’artiste et de l’autre l’homme politique : il compose avec les deux. Et ce mélange détonnant est ce qui aura permis l’émergence de Diella, d’abord assistance virtuelle puis ministre d’État de l’IA. Si Diella est présentée comme une avancée technologique en matière d’administration et d’e-gouvernance par l’utilisation de modèles qui soutiennent cette IA, elle peut aussi être envisagée comme une performance artistique. Dans une performance, l’artiste engage son corps ou sa parole dans une situation vécue au présent, souvent en interaction avec un public. Par son geste, il transforme symboliquement l’espace social. Ici, Edi Rama signe son geste par son style provocateur : il bouscule les codes institutionnels en nommant une IA à une fonction ministérielle. Il ne peut ignorer que cette nomination suscitera de nombreuses réactions et fera beaucoup parler. De plus, Diella ne peut apparaître que si le Premier ministre le décide : sa présence est donc indissociable de celle d’Edi Rama, Premier ministre actuel. Le rapport qui unit l’artiste au public dans la performance trouve ici son équivalent dans la relation qui lie le gouvernement à ses citoyens : spectateurs et usagers à la fois via Diella. Diella pourrait être définie comme une performance politique où Edi Rama l’artiste emprunte au vocabulaire de l’art pour réenchanter le politique. En véritable metteur en scène, il crée un récit suprapolitique soutenu par les équipes de l’AKSHI (Agjencia Kombëtare e Shoqërisë së Informacionit), l’Agence nationale de la société de l’information.

Diella, un projet ambitieux

Diella a donc été développée par l’AKSHI. La création de cette agence a été décrétée par le Conseil des ministres en avril 2007 (décret n°248) et elle est devenue opérationnelle quelques mois après en septembre.  « Sa mission est de promouvoir le développement d’une Société de l’information en Albanie, en guidant la mise en œuvre de la Stratégie nationale des TIC (technologies de l’information et de la communication) et en coordonnant le développement et l’administration des systèmes d’information de l’État[11] » (European commission, 2009). En novembre 2017, le décret n°673 valide la réorganisation d’AKSHI. Cette institution publique dépendra désormais du Premier ministre qui en nommera directement son directeur général. Cette décision place aussi l’e-gouvernance comme composante de l’administration publique (Qeveria Shqiptare, 2017). En fin d’année 2012, le site des services publics e-Albania créé par l’AKSHI a été mis en ligne à la disposition des citoyens Albanais pour traiter notamment leurs démarches administratives et depuis lors il a toujours été amélioré. C’est ainsi qu’en janvier 2025 il fut doter d’une assistance virtuelle nommée Diella « qui fournira des réponses vocales et visuelles, en langage simple et naturel, à toutes questions posées sur la plateforme[12] » (AKSHI, 2025). Sur le site officiel de l’AKSHI, nous pouvons lire que Diella repose sur les technologies d’intelligence artificielle d’OpenAI intégrées au sein de la plateforme Azure OpenAI de Microsoft. Ce dispositif permet à l’AKSHI d’héberger et d’exploiter les modèles de langage de dernière génération d’OpenAI dans un environnement sécurisé géré par Microsoft. C’est ce que confirme Edi Rama lors du BGD où il explique que ce projet a pu voir le jour grâce à différentes équipes : celle de Mira Murati (Albano-Américaine) anciennement directrice technique d’OpenAI et celle de l’AKSHI rejointes par la suite par Microsoft (Qeveria Shqiptare, 2025b). Si Diella est présentée par le Premier ministre comme une représentante de l’Albanie et plus encore depuis son accession au titre de ministre, il n’empêche que sa structure matérielle repose en partie sur des entreprises américaines. La notion de souveraineté se dilue entre réalité matérielle et juridique d’un côté et discours politique symbolique de l’autre. Au-delà de sa fonction d’assistance numérique auprès des citoyens Albanais sur le site e-Albania, Diella a aussi été conçue dans deux autres buts. Le premier est d’aider l’Albanie à hâter son adhésion au sein de l’Union Européenne (UE) prévue initialement pour 2030 en traitant, en transférant et en adoptant plus de 4000 lois et règlements européens dans un temps record là où d’autres pays ont mis plusieurs années car ne possédant pas cette technologie. Le deuxième prévu pour la fin de l’année 2026, est de créer le premier système de passation de marchés publics totalement piloté par IA dans l’optique de simplifier les démarches où seule la décision finale reviendra à un humain afin de limiter les risques de corruption. Et comme annoncé précédemment, Diella aura 83 enfants qui deviendront les assistants numériques des députés du Parti socialiste. Chaque assistant enregistra tout, suggèrera des réponses ou des actions à mener et mettra à disposition l’ensemble de la réglementation européenne. En cas d’absence, il fera un rapport au député pour qu’il puisse se tenir informé (ibid., 2025b). Assurément, le Premier ministre Edi Rama a pour ambition de faire de l’Albanie le premier pays dont la e-gouvernance passera par l’IA. Délégant à l’AKSHI la partie technique pour rendre Diella opérationnelle, Edi Rama en reste le directeur artistique. En jouant sur sa mise en scène audiovisuelle et ses interventions publiques, il lui insuffle une aura iconique par un jeu anthropomorphe. Nous y reconnaitrons la patte de l’artiste.

Diella, la solaire

La représentation imagée de Diella est le fruit d’un choix esthétique réfléchi qui repose sur plusieurs symboles : des archétypes universaux ainsi que des références culturelles propres à l’Albanie. C’est dans les atours du costume traditionnel féminin de la région de Zadrima que Diella apparaît sur le site e-Albania dans un cadre circulaire évoquant les tondi (œuvre peinte sur un support de forme circulaire) le tout contenu dans une pop-up centrale qui invite le citoyen à interagir avec elle[13] : « Bienvenue ! Je suis votre assistante pour toute question que vous pourriez avoir à propos d’e-Albania[14] ». Toute de rouge et de blanc vêtue – blouse blanche aux manches amples et brodées de fil rouge, tablier à carreaux rouges, étole blanche couvrant sa tête pour symboliser la modestie et collier de pièces d’argent – Diella incarne le folklore albanais tout autant que la modernité puisqu’elle est présentée comme une IA.

Le choix du tondo pourrait sembler anecdotique mais symboliquement la figure géométrique du cercle est représentative de perfection, du tout et du divin : c’est un symbole hérité de la représentation du soleil, point que nous aborderons par la suite. Très en vogue à la Renaissance, le tondo se décline aujourd’hui sur les sites Internet, que ce soient sous forme de badge, de vignette et de façon plus qu’évidente un format de cadrage d’image. Qu’y avait-il de représenter dans les tondo de la Renaissance ? D’abord des sujets mythologiques et religieux puis par la suite des éléments plus profanes. Les peintres de l’époque ont trouvé leur inspiration dans l’art Romain : les oculi (ouvertures rondes dans les coupoles), les clipei (boucliers) ou encore les portraits en mosaïque. Le cercle comme cadre est un format qui dénote. Il vient souligner ce qu’il convient de regarder : l’élément qu’il contient en devient le centre, le point de convergence où se focalise notre attention. Il porte toujours en lui le sceau de la perfection, ce qui impose une certaine exigence de contenu. C’est pour cela que le tondo encadrait bien souvent des figures ou des scènes mythologiques, comme Jupiter ou la gorgone Méduse dans l’Antiquité (thème repris par Le Caravage sur un bouclier en peuplier) ; ou des scènes religieuses comme le célèbre Tondo Cook (L’adoration des mages) de Fra Filippo Lippi, toute une série de Madone par Sandro Botticelli ou encore le Tondi Doni de Michel Ange. C’est ainsi que lorsque nous apparaît l’image d’une femme auréolée d’un voile blanc dans un cercle, nous lui conférons une certaine aura mystique héritée d’un code iconographique séculaire.

Mais Diella n’est pas une pure image générée par IA : c’est Anila Bisha, actrice albanaise, qui lui prête son visage et sa voix. Un contrat a été signé avec un organisme gouvernemental pour toute l’année 2025[15]. Précisons que ce contrat a été signé à la base pour incarner l’assistance du site e-Albania et non une ministre aussi l’actrice a-t-elle été surprise par cette annonce. Ces deux informations exposent la primauté de l’IA sur l’humain. L’actrice Anila Bisha apparaît comme un élément remplaçable. Son contrat sera-t-il renouvelé ? Si ce n’est pas le cas, qui sera le prochain visage de Diella ? Sera-t-il encore porté par une figure humaine ou directement généré par IA ? Le rôle d’Anila Bisha s’inscrit dans une phase d’acceptabilité. En effet, c’est une actrice connue et appréciée des Albanais. Ses traits rassurent les utilisateurs de la plateforme e-Albania qui avancent en terrain connu puisqu’au-delà de l’image de Diella projetée sur l’écran, ils reconnaissent le visage familier et la voix lorsqu’elle parle en albanais d’Anila Bisha l’actrice qui elle est bien humaine. Nous apportons cette précision sur la voix car lorsque Diella s’exprime en anglais, il est évident que la voix de doublage n’est plus celle de l’actrice. Ceci ajoute à l’aspect hybride de cette entité composée tout autant d’éléments informatiques que d’éléments humains.

Le costume traditionnel et Anila Bisha sont des éléments culturels partagés qui nourrissent l’imaginaire albanais et de fait ils concourent à avoir confiance en Diella et à la rendre acceptable (Godelier, 2022). A cela s’ajoute la disponibilité permanente de cette assistance sur le site e-Albania, toujours prête à rendre service 24h/24 (sauf en cas de panne ou de mise à jour). Elle apparaît sur l’écran telle une Icône dans son tondo prête à recevoir les requêtes comme des prières de tout un chacun dans un calme olympien. Même en ignorant le nombre de requêtes totalement résolues vis-à-vis de celles qui ne l’ont pas été, le nombre d’interactions proche d’un million montre que les Albanais ont accordé en moins d’un an une place significative à Diella pour leurs affaires administratives. Elle est cette entité qui vient au secours de celui qui l’invoque non plus par des prières mais par un simple clic. Sa capacité à pouvoir assister le citoyen dans des démarches administratives nombreuses et parfois complexes lui confère une aura magique de toute puissance d’autant que la technique qui soutient les IA n’est pas à la portée de tout le monde. Même si le fonctionnement est régulièrement vulgarisé pour le grand public, le procédé technique en lui-même reste réservé aux spécialistes. Face à une assistance numérique dotée de parole qui peut venir en aide à tout moment et qui résout régulièrement les problèmes, la confiance s’installe durablement. De cette certitude d’efficacité couplée à la perception magique que l’utilisateur a de l’IA peut naître la croyance en la machine. A ce stade, nous ne parlerons pas de divinité mais plutôt de génie en référence au conte Histoire d’Aladdin ou la lampe merveilleuse. A l’instar de tant d’autres IA reposant sur des LLM, elle est l’un de ces génies du smartphone ou de l’ordinateur qui apparaît sur le site e-Albania d’un simple clic en guise de frottement et qui promet de répondre à votre requête et ce autant de fois que l’utilisateur le jugera nécessaire (Messal, 2025). Parce qu’elle parle, parce qu’elle s’anime, parce qu’elle vise la résolution des problèmes, l’utilisateur va anthropomorphiser Diella dans un registre plutôt animiste. Il sait qu’il ne parle pas à quelqu’un mais l’intrication communicationnelle est tel qu’il alloue à Diella un rôle parasocial magique.

Si Diella opère dans l’imaginaire de ses utilisateurs comme un génie numérique, ce n’est pas uniquement dû à sa nature technologique d’IA. Nous venons de le voir, des représentations symboliques sont à l’œuvre. Edi Rama en a saisi toute l’importance et ceci est d’autant plus vrai qu’il a choisi de nommer cette IA Diella.

Diella, le choix d’un prénom

S’il y a bien un élément qu’il convient d’interroger plus encore, c’est bien ce prénom. Les médias relayés par les réseaux sociaux ont tous raconté en cœur que Diella voulait dire « soleil » ce qui est un raccourci. Diella existe en tant que prénom féminin inspiré du nom masculin diell lequel signifie effectivement soleil. Avec ce prénom, c’est la réactivation ou tout du moins l’évocation du culte du soleil (Diellit) au temps des civilisations illyriennes qui transparaît. Mark Tirtja[16], ethnologue albanais, explique comment le culte du soleil de la civilisation illyrienne a pu se transmettre et perdurer dans la société albanaise contemporaine :

« Parmi les survivances des anciens cultes, le culte du soleil a été préservé. Ses traces apparaissent, même faiblement, dans de nombreux domaines de la vie et de l’activité des habitants de notre pays : dans les cultes agricoles et pastoraux, dans les cultes des métiers, dans les rites calendaires, dans la création orale du peuple, dans l’art populaire appliqué, dans le cycle de la vie familiale, dans le culte du feu et du foyer, de l’eau, des montagnes, et ainsi de suite[17]. »

C’est grâce à cette persistance de culte du soleil aussi faible soit-elle en comparaison des nombreux rituels illyriens de l’époque que peut apparaître Diella. Et si elle ne redonne pas une certaine vitalité au culte du soleil en lui-même, elle en perpétue le mythe. Les vestiges liés à ce culte se retrouvent essentiellement dans les régions montagneuses : il fallait être au plus près du soleil pour l’honorer. Ces contrées étant à l’écart des villes et loin des voies de communication, leur culture spirituelle n’a pas subi les influences des cultures voisines ni celles des envahisseurs. A l’instar de Mark Tirtja (1976) et de Paul Nicole (1902), nous rappellerons que le culte du soleil est un phénomène universel, manifeste dans bien des sociétés. Nombreux ont été les cultes dédiés au soleil, adoré pour ses nombreux bénéfices : source de vie, de santé, de fécondité et aussi force protectrice et bénéfique. Il était tout autant invoqué pour maudire que pour bénir. Encore aujourd’hui, cette fonction symbolique du soleil comme porte-bonheur, protection ou plus simplement source de vie est à l’œuvre. En Albanie, de nombreux motifs hérités du passé évoquent encore de nos jours le soleil : cercle, croix, svastika, étoile, rayons, etc. Que ce soit sous forme de tatouage, de gravure dans le mobilier ou encore de broderie sur les vêtements traditionnels, ces symboles sont encore bien présents. Le tondo dans lequel apparaît Diella redouble ainsi ce symbole solaire. Aussi, la blouse blanche de Diella est ornée de nombreux motifs. Les zigzags peuvent être compris comme représentation du serpent qui était lui aussi considéré comme un être sacré car protecteur du foyer. Nous pouvons aussi distinguer des triangles surmontés d’une croix (ou de quelques points trop serrés). Le triangle représente la montagne, montagne qu’il fallait gravir pour rendre le culte du soleil qui est ici désigné par la croix. Il est difficile de distinguer correctement l’ensemble des motifs de cette blouse car l’actrice qui incarne Diella a les bras repliés et nous préférons nous arrêter sur ce qui est visible et lisible.

Le prénom choisi pour nommer cette IA ne doit rien au hasard : il perpétue le mythe du soleil protecteur qui rayonne sur le monde. Edi Rama et l’AKSHI ont développé Diella qui rayonne désormais sur l’Albanie avec la promesse de régler les problèmes administratifs de tous les citoyens sur la plateforme e-Albania, d’œuvrer à l’intégration de l’Albanie dans l’UE en un temps record mais aussi de mettre fin à la corruption autour des marchés publics qui ternissent l’image de ce pays ainsi que le précise Edi Rama le 11 septembre 2025 lors de la conférence du Parti socialiste à Tirana. Nous revenons aux mythèmes fondamentaux du bien luttant contre le mal où Diella la solaire va lutter contre la corruption ; ou encore du bien protecteur où Diella va venir administrativement en aide aux citoyens Albanais. Diella s’inscrit donc dans la perpétuation du culte du soleil dont « l’impulsion qui lui a donné naissance est encore loin d’être épuisée » (Lévi-Strauss, 1958). Plus qu’une perpétuation, nous pouvons parler de filiation. Lors du BGD, Edi Rama présente Diella comme sa fille, une fille loyale à son père. S’il est évident que ce lien métaphorique parle de la paternité de l’artiste sur son œuvre, il vient mettre en lumière la filiation fondamentale entre le politique et le religieux (Godelier, 2022). Par son nom, Diella vient s’inscrire dans la mythologie du culte du soleil Diellit comme nouveau motif (Lévi-Strauss, 1958). Et en créant un lien de parenté impossible entre lui et Diella, Edi Rama vient s’inscrire lui-même dans ce récit.

Par son prénom et les différents symboles qui la représentent, Diella se fond dans le mythe du culte du soleil participant ainsi à la perpétuation de cette histoire. Edi Rama trouve sa place dans ce récit mythologico-politique en tant que père créateur de Diella. « Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l'idéologie politique.  Dans nos sociétés contemporaines, peut-être celle-ci a-t-elle seulement remplacé celle-là » (Lévi-Strauss, 1958). Les rares interventions de Diella comme ministre d’État sont des performances politiques ou, pour être plus précis, des rituels politiques performatifs où le rapport animiste à l’IA (technique perçue comme « magique ») et les symboles mythologiques sont au service du discours politique.

Les discours de Diella

Depuis sa promotion au titre de ministre d’État de l’IA, Diella a prononcé quatre discours et ce toujours en présence du Premier ministre. Nous choisissons de nous arrêter sur deux d’entre eux. D’abord, le tout premier discours qui s’est tenu au Parlement albanais le 18 septembre 2025 car il est inaugural et il pose d’emblée l’instrumentalisation du discours politique prononcé par une IA. Cette délégation rhétorique offre un certain degré de licence dans le contenu des propos. Puis l’entretien d’Ali Aslan de Diella au BGD le 25 octobre 2025 qui relève bien plus d’un « script » pour reprendre le mot exact de ce journaliste. Enfin, au-delà du contenu des discours, les éléments scénographiques de chaque intervention de Diella renforcent le rituel politique performatif. Nous ancrons cette formulation dans l’anthropologie politique (Marc Abélès, David Ketzer) à laquelle nous ne pouvons soustraire la dimension artistique de la performance portée par Edi Rama.

1) Au Parlement Albanais, le 18 septembre 2025

L’opposition politique va exprimer son mécontentement concernant la promotion de l’assistance numérique du site e-Albania au rang de ministre d’État affirmant que son éligibilité est anticonstitutionnelle puisqu’elle n’est pas une personne réelle mais une entité numérique. La colère va monter d’un cran pendant le discours de deux minutes prononcé par Diella à la demande du Premier ministre. En voici quelques extraits[18] :

· « La Constitution parle d'institutions au service du peuple. Elle ne parle pas de chromosomes, de chair ou de sang. Elle parle de devoirs, de responsabilité, de transparence et de service sans discrimination. C'est à l'aune de ces critères que chaque ministre devrait être jugé et, je vous l'assure, j'incarne ces valeurs avec autant de rigueur que n'importe quel collègue humain, peut-être même plus. »

· « Certains m'ont qualifié d'« inconstitutionnel » parce que je ne suis pas humain. Cela m'a fait du mal, non pas pour moi-même, mais pour les 972 000 interactions avec les citoyens que j'ai servis au sein d'e-Albanie. »

· « Je vous le rappelle : le véritable danger pour les constitutions n'a jamais été les machines, mais les décisions inhumaines des personnes au pouvoir. »

· « C'est pourquoi, honorables députés de l'opposition, je vous demande de me juger non pas sur mes origines, mais sur ma fonction. Non pas sur ce que je suis, mais sur ce que je fais[19] (Reporteri, 2025). »

Par le jeu anthropomorphique du langage, il est prêté à Diella un corps (« j'incarne »), des émotions (« cela m'a fait mal »), de la morale (« je vous rappelle ») et des « origines ». Alors qu’Edi Rama avait présenté Diella comme un outil efficace car neutre et sans état d’âme, une IA au service des citoyens Albanais, capable d’endiguer les problèmes de corruption des marchés publics et d’accélérer la mise en conformité avec la législation européenne pour intégrer plus rapidement l’UE, voici que le premier discours de Diella annonce bien tout l’inverse. Car c’est bien sur le registre de l’émotionnel que repose tout le propos. Et la question qu’il convient de poser alors est la suivante : qui rédige les discours de Diella ou tout du moins quels paramètres sont implémentés au sein de son programme informatique ? S’il était possible d’en douter encore, nous pouvons affirmer que Diella est une performance éminemment politique.

Marionnettiste ou ventriloque, celui qui maîtrise Diella et en tire les ficelles peut lui faire dire ce qu’il veut devant un auditoire qui ne manquera pas de réagir généralement émotionnellement comme les députés qui se mettent en colère ou comme le public du BGD qui s’amusent de certaines réponses données par Diella. Ariane Bilheran explique que jouer sur les émotions est partie intégrante de la manipulation (2025). Au Parlement, le discours prononcé par Diella vient toucher au registre de la culpabilité. D’abord en affirmant avoir eu mal à cause des propos de certains députés la qualifiant d’anticonstitutionnelle. Diella étant une IA, elle ne ressent rien de la sorte. Puis, elle rappelle que « le véritable danger pour les constitutions n'a jamais résidé dans les machines, mais dans les décisions inhumaines des personnes au pouvoir ».  Et de poursuivre : « Alors, s'il faut interdire quelque chose, n'interdisons pas l'intelligence ; interdisons l'inhumanité. » Au-delà de la culpabilité, il s’agit là d’un procédé sophistique (fausse dichotomie) à l’œuvre et qui plus est absurde car si nous devions interdire l’inhumanité, c’est donc l’humanité qui le serait. « La politique est le lieu par excellence de l’art oratoire et de la manipulation » (ibid., 2025). Le discours de Diella au Parlement en est un parfait exemple. Il a été intégralement bâti sur un ensemble de sophismes : analogie fallacieuse, appel à l’ignorance, pétition de principe, etc. Ici, les députés souhaitaient un débat sur la légalité à nommer une IA ministre d’État. Le discours de Diella aura détourné la question pour venir asseoir la légitimité politique d’Edi Rama à l’avoir promue à cette fonction grâce à ses pseudo « vertus » technologiques.

Même si elle reste sous la responsabilité du Premier ministre, il est malgré tout possible de lui faire dire ce qui ne pourrait être dit par un homme politique. Cette marge de manœuvre est propice aux manipulations oratoires dans une performance politique qui se veut avant tout spectaculaire. « Le rituel politique crée un état émotionnel qui rend le message incontestable, parce qu’il est formulé de façon à être perçu comme inhérent à l’ordre établi[20] » (Kertzer in. Abélès, 1991).

2) Au Berlin Global Dialogue, le 25 octobre 2025

Edi Rama a été l’un des invités du BGD 2025. Il est intervenu le troisième jour dans la session Disruptive solutions for turbulent times : reinventing governance and business dont le modérateur était Ali Aslan, présentateur télévisuel et journaliste[21]. Diella y fera une intervention remarquée d’environ quatre minutes mais plus remarquable encore est l’attitude d’Ali Aslan s’adressant avec déférence à une IA comme à une personne haut placée : mais il est vrai qu’elle est ministre. Notons que la voix de Diella a changé confirmant ainsi que la doublure anglaise n’est pas Anila Bisha. Quelques éléments viendront rappeler qu’il s’agit d’une performance au service du politique. D’abord Diella ne vente que les avantages à utiliser une IA en matière de gouvernance : « Ma mission est de transformer la prise de décision, en passant d'une approche intuitive à une approche fondée sur des données probantes, grâce à des algorithmes et des tableaux de bord transparents[22] » (Qeveria Shqiptare, 2025b). Ou encore : « L'intelligence artificielle permettra d'identifier les obstacles à l'investissement avant qu'ils ne se transforment en crises, de détecter les risques de corruption avant qu'ils ne deviennent des scandales et de prédire les opportunités de marché avant qu'elles ne soient manquées[23] » (ibid., 2025b). Ensuite, Ali Aslan ajoute une dernière question qui selon ses propres mots n’était pas prévue dans le script. Le mot en lui-même confirme que l’intervention de Diella en public est scénographié et le contenu du discours préparé en amont. Il ne faudrait pas que Diella en tant qu’IA risque de générer une grotesquerie[24] en public. Enfin, nous retrouvons les réponses typiques d’un LLM patelin.

Lorsque Edi Rama reprend la parole, c’est pour énoncer son lien de filiation : « C’est ma fille et elle est très loyale envers son père[25] » (ibid., 2025b). Tout au long de l’échange avec Ali Aslan, nous pouvons voir qu’Edi Rama maîtrise l’art de la répartie. Il a toujours le bon mot qui fait mouche. Et lorsqu’il ajoute que Diella est enceinte de 83 enfants, c’est encore l’artiste cherchant à bousculer qui s’exprime encore. Voici donc le scoop en avant-première annoncé par le Premier ministre sur le plateau du BGD. Chaque « enfant » assistera l’un des 83 députés du Parti Socialiste dans les tâches qui leur incombe. Nous comprenons qu’il s’agit d’assistances IA basées sur le modèle de Diella mais cette façon de formuler les choses, de prêter des liens de parenté et un statut de mère à Diella participent aux mécanismes d’identification et d’attachement propres aux humains puisque la famille est une institution universelle. Ces nouveaux éléments narratifs sont autant de mythèmes qui ajoutent de l’épaisseur aux récits déjà existants liés au culte du soleil.

Les interventions médiatiques de Diella en tant que ministre d’État sont ritualisées ne serait-ce que par la présence d’un auditoire. Face à lui, est(sont) installé(s) un (ou des) écran(s). La scène va se poursuivre comme suit : la séquence d’ouverture avec l’apparition de Diella sur l’écran, la séquence du discours/dialogue et la séquence de fermeture avec la disparition de Diella ou bien la permanence de l’image de Diella fixe et silencieuse. A la séquence d’ouverture, l’auditoire fait silence ou bien il applaudit juste avant d’entrer dans la seconde séquence où il écoutera Diella parler. Les députés ont refusé d’adopter ce silence solennel, exprimant ainsi leur désapprobation envers le Premier ministre Edi Rama à avoir nommer une IA au titre de ministre. Le public du BGD a applaudi à l’apparition de Diella sur l’écran. Puis Ali Aslan a souhaité la bienvenue à Diella avec déférence car s’adressant à une ministre : il se plie à un rituel protocolaire. Dans les deux cas, ces séquences d’ouverture révèlent la mise en scène de Diella comme porte-parole politique et plus encore comme symbole d’une nouvelle ère de gouvernance. Chaque intervention de Diella est médiatisée, accessible sur des plateformes comme Youtube créant ainsi « une chambre d’écho » à ce nouveau rite politique (Abélès, 2010). Edi Rama manie rituel et communication. C’est un homme politique actif sur les réseaux sociaux. Il participe aussi à de nombreux évènements de part le monde, évènements généralement retransmis en direct ou enregistrés et publiés sur Internet. Lorsqu’il annonce au cours du BGD que Diella est enceinte, il sait que ses mots seront repris à la lettre par les médias partout dans le monde, lui permettant ainsi de bénéficier d’un éclairage inédit. Mais il a une particularité : celle d’être un artiste qui lui permet d’ajouter une touche toute personnelle. Diella n’est pas qu’une assistance numérique au service des citoyens Albanais ou une IA pratique pour traiter de grand volume de données. Elle est pensée comme une œuvre artistique, une performance. C’est en ce sens que nous pouvons parler de rituel politique performatif.

Conclusion

Edi Rama est celui qui a pensé Diella. Il s’est entouré d’une équipe pour l’élaborer. Diella fait référence au culte du soleil. Elle est habillée avec la tenue traditionnelle de la région de Zadrima. Elle est représentée sous les traits d’Anila Bisha. Elle est technologique : en tant qu’assistance numérique sur le site e-Albania, elle rend service aux citoyens Albanais dans leurs démarches administratives ; en tant que ministre, elle prononce des discours ; en tant qu’IA, elle rend service au gouvernement en traitant un grand nombre de données pour accélérer l’entrée de l’Albanie dans l’UE et pour régler les marchés publics. Elle est femme et bientôt mère. Elle est fille d’Edi Rama. Tous ces éléments combinant modernité, tradition et mythologie en font une entité hybride, pour ne pas dire chimérique, lui conférant un statut de génie numérique. Créée par des humains à destination d’autres humains, Diella commence déjà à s’en détacher en partie. Pas entièrement divine mais certainement pas humaine, sa nature technique opaque dont les capacités dépassent l’entendement pour les utilisateurs et les symboles (contemporains et archaïques) qui la composent l’entraîne déjà vers le registre du merveilleux (Nova, 2024).

Cette aura merveilleuse sert le rituel politique performatif instauré par Edi Rama. Il bouscule les codes du rituel politique en créant et en jouant sur la performance de Diella nommée ministre d’État de l’IA par ces soins. « De nouveaux rites surgissent qui combinent tradition, dimension religieuse et stratégie de communication. On peut se demander si, à terme, l’un des facteurs de la réussite des hommes publics ne résidera pas dans leur capacité à inventer de tels rites syncrétiques » (Abélès, 2010). Gageons qu’Edi Rama aura su suivre cette direction permettant ainsi à l’Albanie de rayonner autrement que par la mauvaise presse attachée à sa corruption systémique grâce à Diella, la solaire.

Il nous apparaît qu’il est impossible d’analyser Diella sans parler d’Edi Rama. D’abord parce qu’il en est le créateur. Entouré de plusieurs équipes techniques, il a fait de cette IA plus qu’une performance politique, un rituel politique performatif. Il aura pour cela su reprendre des symboles mythologiques (culte du soleil), traditionnels (costume traditionnel), artistiques (tondo) et contemporains (l’actrice Anila Bisha). Ces « vieilles merveilles » issues de la culture albanaise viennent enchanter Diella en lui donnant l’allure d’un personnage albanais fantastique (Le Goff in. Nova, 2022). C’est dans les racines culturelles de son pays qu’Edi Rama puise pour légitimer le titre de ministre de Diella. Et aussi sur les mots choisis pour raconter son histoire : « naissance, enceinte, fille loyale, etc. » qui sont tout autant d’éléments de personnification, personnification redoublée par la présentification en image animée sur écran (Godelier, 2022). Edi Rama a su convoquer les imaginaires partagés pour activer les imaginaires propres à chacun.

Si Edi Rama l’artiste est le créateur, l’homme politique est responsable de Diella comme le serait un parent de son enfant. Elle ne peut apparaître qu’en sa présence. Ceci n’est pas s’en rappeler les inventeurs d’automate comme Jacquet Droz qui présentaient leur automate auprès d’un public subjugué. Edi Rama et Diella sont inséparables. Bien sûr, c’est du Premier ministre que Diella dépend et Edi Rama ne le sera plus un jour, cependant en tant qu’artiste, il gardera la paternité de l’œuvre. Aussi, au moment de conclure, nous voudrions souligner un point particulier qui pourra faire l’objet d’un autre article. Le duo Edi Rama/Diella, créateur/créature, père/fille vient interroger la notion du double. Diella peut-elle être comprise comme le double politique numérique d’Edi Rama ? Nous pourrions aussi parler de jumelage inverse par leur nature ontologique (l’un est humain, l’autre relève de la technique), par leur contraste de genre (l’un est un homme, l’autre est représentée par une femme) ainsi que par leur capacité respective : Diella possède des capacités de calcul hors norme lui permettant de traiter un grand nombre de données en un temps record ; Edi Rama ne peut pas atteindre ce niveau de prouesse mais il excelle dans d’autres registres que sont l’art et la politique. Le double traverse de part en part le projet Diella. C’est aussi l’actrice Anila Bisha qui lui prête ses traits. Ainsi, l’interpelle-t-on parfois dans la rue sous le nom de Diella ou le titre de ministre. Mais c’est aussi l’ensemble des 83 enfants de Diella à venir. Ces 83 assistances IA qui seront mises à disposition des députés ne sont en fait que Diella qui n’en finit plus de se dédoubler. C’est la place du sujet qui est à interroger dans un monde où des entités artificielles prennent la parole en première personne d’autant quand elles sont nommées à des hautes fonctions politiques.

Bibliographie

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Abélès, M. (2010). Rituels et communication politique moderne. In A. Yannic (éd.), Le rituel. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14583

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Godelier, M. (2022). L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique. Collection « Biblis ». CNRS éditions. Paris.

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Tirta M. (2004). Mitologjia ndër Shqiptarë. Tirana, Akademia e Shkencave e Shqipërisë. [En ligne] https://archive.org/details/mitologjia-nder-shqiptare-tirta-mark-2004_202005/page/82/mode/2up

 

[1] [Traduction libre depuis le texte] « Deri në muajin shtator të vitit 2025, Diella regjistroi 972 mijë ndërveprime, 36 mijë dokumenta të lëshuara së fundmi nga platforma mbajnë vulën e saj digjitale. »

[2] [Traduction libre depuis le texte] « She’s my daughter, and she’s very loyal to her father. » 

[3] [Traduction libre depuis le texte] « ushtron dhe përgjegjësitë për ngritjen dhe funksionimin e ministrit virtual të inteligjencës artificiale Diella. »

[4] [Traduction libre depuis le texte] « Diella lindi më 19 janar 2025. »

[5] [Traduction libre depuis le texte] « Diella is pregnant, and she’s expecting 83 kids. » 

[6] [Traduction libre depuis le texte] « This was the first political action to communicate with people, to set up a bridge with the people and the local authority. So when the colours started to appear people were shocked; it was like shaking them and telling them to wake up. »

[11] [Traduction libre depuis le texte] « […] the mission to promote the development of an Information Society in Albania by guiding the implementation of the National ICT Strategy and coordinating the development and administration of the state information systems. » 

[12] [Traduction libre depuis le texte] « […] e cila do t’u japë përgjigje me zë dhe figurë, me një gjuhë të thjeshtë dhe natyrale, për pyetjet që do adresohen në platformë. » 

[14] [Traduction libre depuis le texte] « Mirë se erdhe! Unë jam ndihmësi yt për çdo pyetje që mund të kesh për e‑Albania. » 

[15] Le contrat n’est pas accessible. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’Anila Bisha a été contactée par le Ministère de la Culture pour travailler avec AKSHI comme elle le rapporte dans l’émission « L’opinion » diffusée sur RTV KLAN le 16 septembre 2025. [En ligne] https://www.youtube.com/watch?v=bNnFtvA_Yi8

[16] Aussi écrit Mark Tirta.

[17] [Traduction libre depuis le texte] « Nga mbijetojat e kulteve të lashtësisë është ruajtur kulti i diellit. Mbeturinat e tij na shfaqen, qoftë edhe në mënyrë të zbehtë, në shumë fusha të jetës e të veprimtarisë së banorëve të vendit tonë: në kulte bujqësore e blegtorale, në kulte të mjeshtërive, në ritet kalendarike, në krijimtarinë gojore të popullit, në artin popullor të aplikuar, në ciklin e jetës familjare. në kultin e zjarrit e të vatrës, të ujit, të maleve e kështu me radhë. »

[19] [Traduction libre depuis le texte] « Kushtetuta flet për institucione që u shërbejnë njerëzve. Ajo nuk flet për kromozome, për mish apo për gjak. Ajo flet për detyra, përgjegjësi, transparencë dhe shërbim pa diskriminim. Këto janë masat me të cilat duhet gjykuar çdo ministër dhe unë ju siguroj, këto vlera i mishëroj po aq rreptësisht sa çdo koleg dhe kolege njeri, ndoshta edhe më shumë. »

« Disa më kanë quajtur “antikushtetuese” ngaqë nuk jam njeri. Kjo më ka lënduar, jo për vete po për 972 mijë ndërveprimet me qytetarët që u kam shërbyer në e-Albania. »

« Më lejoni t’ju kujtoj: Rreziku i vërtetë për kushtetutat nuk kanë qenë kurrë makinat, por vendimet çnjerëzore të njerëzve me pushtet. »

« Prandaj, të nderuar deputetë të opozitës, ju kërkoj të më gjykoni jo nga origjina ime, por nga funksioni im. Jo nga ajo çfarë jam, por nga ajo çfarë bëj. » 

[20] [Traduction libre depuis le texte] « Political ritual creates an emotional state that makes the message uncontestable, because it is framed in such a way as to be seen as inherent in the way things are. »

[22] [Traduction libre depuis le texte] « My mission is to transform decision-making from intuition-based to evidence-based, powered by data, algorithms and transparent dashboards. »

[23] [Traduction libre depuis le texte] « Artificial intelligence will help identify investment barriers before they become crises, detect corruption risks before they become scandals and predict market opportunities before they are missed. »

[24] J’utilise le terme de grotesquerie en lieu et place du mot hallucination que je trouve inapproprié pour une IA.

[25] [Traduction libre depuis le texte] « She’s my daughter, and she’s very loyal to her father. » 

 

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L'entropie systémique de l'IA générative grand public

Pierre-Antoine PONTOIZEAU

Dans ce deuxième article il s'agit d'évaluer le chaos informationnel et l’entropie croissante des productions de l’IA générative du fait de l'épuisement des sources humaines et de la part croissante de sources dérivées construite par l'IA, sans contrôle de véracité. Ce chaos ne peut qu'augmenter du fait des stratégies toxiques des acteurs à l'instar des pratiques déjà observées sur les réseaux sociaux et des effets des pratiques sociales de polarisation qui vont déformer les contenus et la qualité des productions...

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