N°8 / Violences privées, publiques et sociales Janvier 2006

Dissidents : à propos de l’ouvrage de Tomas Ibañez : « Contra la dominacion ». 2005

Alexandre Dorna

Résumé

Mots-clés

Aucun mot-clé n'a été défini.

Plan de l'article

Télécharger l'article

Retrouver sous la plume de Tomas Ibañez  une réflexion radicale sur le pouvoir n’a rien d’étonnant. C’est son fil conducteur, depuis sa thèse sous la direction de Robert Pages à Paris V, et de son premier ouvrage « Poder y libertad » (1982). De retour à l’Université de Barcelone, ses travaux ont développé une analyse critique de la psychologie (sociale) pour comprendre et clarifier les enjeux et les limites de la connaissance, la méthode et l’épistémologie de la recherche. Il y a là une réflexion démythificatrice, autant des théories et des méthodes sur le sujet social, du fétichisme de la « pratique » de laboratoire et de la rhétorique de la vérité scientifique. L’enjeu est la domination épistémologique des sciences naturelles.

Si, certains le considèrent comme un enfant terrible, d’autres le traitent d’anarchiste ou encore de rebelle sans cause. C’est sans doute parce que ce « franc-tireur » redoutable pose les questions qui fâchent face à tous les autoritarismes théoriques et les caporaux de service. Ainsi, ses détracteurs optent généralement pour ne pas en parler et faire comme si rien ne s’est passe. Car,  l’hérésie est plus ce qu’elle était dans une Espagne qui a bien connue la Sainte Inquisition et le franquisme. C’est la loi du silence des milieux académiques à statut « scientifique » devant toute tentative de rupture avec le conformisme intellectuel et le statut quo politique.

Certes, en 2005, Ibanez peut échapper au boucher. Mais, les Torquemadas d’hier pullulent encore dans les commissions de spécialistes et les conseils scientifiques des  Universités, afin de faire régner l’ordre de la méthode, sous l’houlette des cabinets ministériels de la recherche et de l’éducation, qui veillent à que la science ronronne pour le plus grand plaisir des élites technocratiques au pouvoir. Et si leurs anathèmes ont perdu en force meurtrière, et les Galilée et les Bruno n’existent plus, les serviteurs de la pensée unique posent la puissance pour briser les carrières de dissidents et de figer les structures au nom de la pureté de la science, de l’orthodoxie de la méthode. Les procédures sont simples et inattaquables : subventionner les micro-theories (« cristallisations » selon Ibañez) à la mode et faciliter les lignes de recherche techniques dominantes, en détriment des sciences humaines et sociales critiques.  Ainsi, la dernière trouvaille des néo- inquisiteurs universitaires et politiques est de ne plus créer des martyrs, mais simplement de les isoler et de profiter des rivalités intra disciplinaires pour dresser des cordons « sanitaires ». Procédure sournoise, mais efficace en temps de résignation. Une autre est de les stigmatiser, selon la rhétorique classique, comme des « faux scientifiques », des « philosophes relativistes » ou des « passéistes anti-modernes». Ou dans un langage moins sophistique comme des « has been » ou des « ringards ». Et afin d’éviter toute contagion, auprès des étudiants et des « jeunes collègues », l’orthodoxie impose ses critères et ses règles scholastiques à travers l’ordre hiérarchique, les conseils scientifiques, les comités de publication, l’attribution de crédits et les barrières invisibles du silence tacite. Tout sera fait par la pensée unique pour éviter de tomber dans le « piège » du dialogue épistémologique demandé par les « hérétiques »

« Munitions pour dissidents »

T. Ibañez dans un ouvrage précédent (« Munitions pour dissidents » 2001) a très bien compris que la psychologie, en tant que discipline institutionnelle, n’échappe pas aux structures ni fait pas exception aux règles dominantes, et probablement, en tant que jeune science convertie, elle est même devenue la figure de proue de la nouvelle science officielle. Tiraillée entre le désir se devenir science en utilisant les méthodes des sciences de la nature, et garder la tradition humaniste, la psychologie s’est soumise volontairement aux critères et la politique de la science officielle : la méthode expérimentale, la neutralité idéologique, l’a-historicité, l’anti-métaphysique, l’objectivisation, la sacralisation du laboratoire, la formalisation mathématique et la recherche des techniques évaluatives. La pression des neurosciences et des sciences cognitives, sous la tutelle des médecins, physiologistes et biologistes, ces dernières années, n’a fait qu’aggraver la dépendance et la coupure épistémologique des psychologues de leur milieu naturelle et de leur ancien encrage au cœur des sciences humains et sociales. La psychologie sociale a ainsi également opté par la « modernisation » de ses visées.  

D’autant que la survie de la discipline dépende des experts et des cénacles scientifiques, lesquels agissent comme des gestionnaires du patrimoine cumulé. L’attitude est "cléricale" et le pouvoir académique s’est transformé en oligarchie bureaucratisée. La consequence est le maintien d’un statu quo sclérosant et la fragmentation des connaissances en petites chapelles de savoirs « cristallisés » transformés en « donjons » de pouvoirs labellisés. Crise organisationnelle et crise de la connaissance dont la solution n’appartienne pas aux membres des institutions scientifiques, mais à l’ensemble de l’appareil politique en place.

Questions qui troublent surement une de règle de l’esprit scientifique des orthodoxes : la neutralité. Or, c’est justement là que le bat blesse : la science ni les scientifiques ne sont pas neutres ni en amont ni en aval. On a tort de vouloir séparer arbitrairement la méthode de la volonté, la psychologie de la politique, la pensée des conséquences.

Voilà, grosso modo, un vieux débat qui depuis fort longtemps n’a pas droit de cité. Certains pensent qu’il le faut.  Ibanez l’explicite dans l’épilogue à : « munitions pour dissidents ». Il écrit : « nous devons apprendre pas à pas à dire adieu à Descartes et  à tous les prophètes des certitudes ». Plus loin : «  Quelques penseurs nous avertissent a propos des effets négatifs de la critique tantôt systématique tantôt prématurée ». Et encore plus loin : « Loin de moi la prétention d’anémathiser les cristallisations (lisons : « micro-theories » ?), laissons les prospérer autant qu’elles le puissent. Mais, je ne serais pas disposé à accepter que quelqu’un s’attribue le pouvoir de lancer des anathèmes contre ceux qui s’éloignent des sentiers conventionnels et qui essayent de marcher esquivant les cristallisations »  ( p. 266,267)

En somme,  Ibanez nous interpelle pour nous dire qu’il n’y a rien, aucune théorie ni aucune méthodologie « prête à porter ». Certes, ici et là, quelques encrages et certains repères, rien de plus. C’est là qu’il abandonne, apparemment, sa discipline d’origine, la psychologie sociale, pour entrer en territoire philosophique ; il parlera volontiers d’une « philosophie des limites ».  Or, la connaissance des limites ne suffit plus pour affaiblir les structures de domination dont la science est devenue un des socles opérationnels. Non plus la production des nouvelles connaissances, afin de prendre la place des anciennes. Car, cela ne produit que des nouvelles structures de domination, sous la forme des livres, des articles ou des conférences critiques. Le discours n’est pas en soi suffisant. La seule manière de modifier la réalité sociale est le développent des pratiques qui affaiblissent réellement les structures de domination.     

Mais, quelles pratiques ? C’est une question sans réponse. Voilà le fond abyssal de l’impasse. Pour le moment il (nous) reste le discours : ne pas être réduit au silence est une condition nécessaire pour trouver des réponses.

Contre la domination

   Revenons donc à l’essentiel de ce compte rendu du dernier ouvrage de T. Ibañez («Contre la domination »), dont le titre nous dit l’auteur, dans le prologue, aurait-il dû être : « Munitions II », tant la continuité thématique et critique est forte. Mais, c’est aussi un pas en avant vers le dépassement de la retordre de la vérité, et les effets du pouvoir. Ici, Ibañez, l’impétrant, persiste et signe.

C’est un plaidoyer sur le relativisme : le fruit interdit. Ici, Ibanez sans se vanter trace la démarcation et la nécessité d’un retour (non forcement définitif) à la littérature et l’abandon (non nécessairement total) du paradigme scientifico-experimental. C’est un ouvrage qui dépasse donc la critique inter psychologique pour retrouver les hauteurs de la réflexion au sens ancien du terme : la quête de la liberté du savoir et la joie créatrice du jeu des idées. C’est, en somme, un charge contre les platonismes et les essentialistes, autant que l’affirmation consistante d’une volonté de retrouver les vieilles et nouvelles questions de la libre connaissance (pouvons nous connaître ?) et de l’épistémologique ouverte (que pouvons nous connaître) à condition de ne pas désolidarise le comment du pourquoi. Aussi, c’est la volonté d’élargir l’espace du dialogue aux modus vivendi de l’être humain, avec deux questions éthiques : le bien vivre et l’honnête homme.  

Pour y réfléchir, la philosophie moderne a placée deux compères, l’empirisme et le rationalisme – tantôt en opposition, tantôt en partenaires – afin de rendre logiquement cohérente l’entreprise scientifique de la recherche de la vérité. Ainsi, les disputes sur l’abstrait et le rationnel, l’universel et l’absolu trouvent chez Kant une synthèse dans un monde de catégories  « a priori ». Belle horlogerie. Autrement dit : je peux connaître la réalité, mais je ne peux pas avoir accès à ce qui constitue l’unité première. Cela marche, mais ne demandé pas ce qui est à l’origine. Cette construction esthétique et morale de l’esprit, sans socle  matériel ni spirituel, c’est le sommet de la pensée synthétique des lumières. Et, aussi l’outil, intellectuellement ambigu, par qui le scandale épistémique moderne arrive : faire de la  connaissance une pure logique formalisable, et de la science une pure technique. La méthode est inductive parce que déductive et vice-versa.

Or, le souffle du changement, le bon vieux devenir, font éclater les formules kantiennes par où elles pêchent : leur manque d’historicité. Et la façade de la démarche scientifique se fissure à nouveau : le rationalisme et l’empirisme se font critiques. C’est la brèche par où revient la question du relativisme, soit sous la forme sceptique des moralistes, soit sous la forme dialectique des romantiques. En termes plus simples, le discours se place avec une double négation : ni rationalisme ni empirisme. Ainsi, l’ancienne opposition du scepticisme contre dogmatisme fait sa rentrée avec les habits neufs de la modernité en crise.  

Mais, revenons aux « variations sur la sauvage exigence de liberté qui émerge du relativisme » avec lesquelles, l’auteur, nous introduit à la lecture de quatre penseurs si divers que l’intention de les comparer peut (nous) sembler insolite, voire stérile.  Que puisse avoir de commun entre Castoriadis, Foucault, Rorty et Serres ? C’est là l’enjeu des questions d’un psychologue social moderne devenu « ancien » (préfère-t-il post-moderne), jusqu’au point de réorganiser sa propre pensée.

 Nul besoin de rappeler les célèbres conférences de Snow à la fin des années cinquante pour reconnaître, aujourd’hui, que la séparation entre les scientifiques et les littéraires est arrivée à un point de non retour. Non seulement les premiers sont incapables de reconnaître un sonnet de Shakespeare, mais encore : ils s’enfichent. L’homme de laboratoire n’a pas d’obligation de partager la culture générale avec les non scientifiques, car d’une certaine manière le discours de la culture scientifique s’impose à tous, bien que peu de personnes sont capables de définir la deuxième loi de la thermodynamique ni d’analyser ses conséquences. De plus, les scientifiques eux-mêmes – sauf honorables exceptions – ont cessé de prendre Leonard de Vinci comme modèle : leur univers se réduit de plus en plus a une carrière bien normée à l’intérieur d’un laboratoire si possible dans un pole d’excellence. En consequence : il n’y a plus de pensée généraliste, et seul l’expertise  pointue (hyper spécialisation) a de chances d’être reconnue comme un savoir.

Et comble des paradoxes : la philosophie elle-même est devenue une discipline hautement spécialisée, dont le langage «technique» lui  garantie un « halo » de rigueur et de compétence inter pares. De fait, la philosophie analytique, issue du positivisme logique, en est le nouveau paradigme : plus besoin, à la manière des physiciens, de manière l’histoire de la propre discipline ni d’approuver le besoin de contribuer à un monde plus juste et moins cruel.  Cette posture « réaliste » se veut capable de rendre compte de la réalité, de toute la réalité. Rien d’étonnant alors que scientifique et philosophes analytiques ne s’adressent plus à tous, mais uniquement à leurs égaux : il n’y a plus d’espace public, jute des intersections intra-specialistes. C’est là le socle de l’expertocratie moderne.      

Voilà pour quoi Ibañez nous invite, à questionner cet état de la pensée dominante actuelle a travers quatre études sur Castoriadis, Foucault, Rorty et Serres. Veut-il  comparer l’incomparable ? Chacun a un discours propre, à première vue irréductible à d’autres. Or, malgré cela, au fil de la description de positionnement des uns et des autres, certaines impressions font apparaître (aux yeux d’Ibanez !) les traces de quelques convergences possibles. A savoir :   

Premièrement, une sensibilité commune à penser la liberté et ce qui la mettrait en danger. De là découle une même attitude anti-autoritaire et anti-dogmatique, voire une méfiance envers les systèmes de pensée et les conceptions absolutistes de la vérité. Il y a aussi, nolens volens, une rupture assez prononcée avec le platonisme et l’essentialisme. Ce sont des penseurs de la « relation », plus que des « choses ». Et ces éléments réunis les amènent à un engagement politique, plus fort chez certains, et une volonté de changement.

En somme : tous sont de rebelles contre la domination et tous partagent une certaine appétence à dépasser la modernité. Tous ont passé du camp de la science étriquée au camp de la littérature. pour explorer et rendre hommage à une autre science du possible où les chiffres et les lettres récupèrent leur statut et leur vitalité propre en toute liberté et dignité, où l’espoir côtoie le savoir, et la politique au sens étymologique du terme inspire les changements, et surtout d’épistémologie.  

En guise de conclusion pour dissidents

Plusieurs questions sortent sans réponse à la fin de cette lecture : faut-il un changement de cap ? L’immigration à d’autres continents du savoir est elle viable? La critique de la science est-elle sa négation? Y a il égarement au cœur de l’épistémologie ? Comment pratiquer l’exploration d’un monde nouveau ? C’est du complexe de Sisyphe ? Attitude politique est-elle épistémique ? Probablement ces questions peuvent rendre perplexes les étudiants et les pédagogues, mais peuvent être utiles pour tous ceux qui détestent la soumission à l’autorité par un principe d’autorité, les dogmes et le conformisme.  

La réflexion de T. Ibanez, peut-on en douter, est un discours de rupture. Il n’y a pas de doutes qu’il ne peut pas bouleverser à lui tout seul la corrélation de forces à l’intérieur du paradigme « normal » où les psychologues sociaux se sont si confortablement inscrits pour jouir des reconnaissances de la science officielle et du pouvoir en place de surcroît. La force de l’habitude et les intérêts personnels sont toujours des rasions puissantes pour entretenir les impasses. En revanche, pour tous les discours de rupture, il est difficilement resté dedans sans s’étouffer, et bien dangereux de renier son camp, sans savoir où y aller. D’où la tentation de changer ou de créer un camp nouveau. Or lorsque le discours critique est puissant parce qu’il vise juste et oblige à tout le monde à ne pas détourner le regard devant un dieu nu, alors la peur est contagieuse.  Et le fait que la critique (radicale) ne procure pas d’alternative viable ou un nouveau graal désirable, alors elle se transforme en complexe de Cassandre. Le récit d’Homère nous raconte les faits sans tirer la leçon. Ainsi, curieusement, seuls les dissidents peuvent écouter un discours de dissident, car la plupart partagent une attitude de rupture, mais rares sont ceux qui sont capables de se reconnaître entièrement, encore moins de s’unir contre le destin. La raison est simple : l’histoire montre que les dissidences idéologiques (scientifiques, politiques ou religieuses) sont hétéroclites et solitaires. Quitter un groupe, ses normes et ses croyances (par exemple, une église) produit un égarement et le vertige des hauteurs, car chaque dissident a une histoire parfaitement personnelle, même si les causes sont les mêmes. Le réflexe de reconnaissance réciproque n’opère pas de manière ni spontanée ni naturelle. Isolés, les dissidents expriment des nuances profondes et multiples : la perception reste personnelle et sélective. La réalité se révèle commune seulement après un long processus de coopération théorique et practice. C’est une longue marche au sens propre et figuré. Or, les dissidents ne se retrouvent pas normalement sur les mêmes sentiers. Le dialogue si généreusement réclamé par les dissidents eux-mêmes reste un monologue faute d’un savoir partagé et d’interlocuteurs valables.

Pourtant, le discours de dissidents est salutaire, malgré le silence que l’entoure et les peines qu’il procure, même si ses arguments n’apportent pas les réponses ex comptées. La lucidité est une blessure. Mais, le discours, écrit Ibanez, est aussi une pratique, et même s’il reste inachevé, ou dans l’impasse, c’est déjà une tentative de riposte en attendant mieux.

Tomas Ibanez (2005): Contra la dominacion. Gedisa. Barcelona.

Tomas Ibanez (2001): Municiones para disidentes. Gedisa. Barcelona.

Continuer la lecture avec l'article suivant du numéro

Présentation de AMNIS

Severiano Rojo Hernandez

Lire la suite

Du même auteur

Tous les articles
N°38 / 2021

Editorial

Lire la suite
N°37 / 2020

Editorial

Lire la suite
N°36 / 2020

Editorial

Lire la suite