N°26 / numéro 26 - Janvier 2015

Compte rendu du livre Stéphane François 2013 : La Modernité en procès. Éléments d’un refus du monde moderne

Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes

Jean-Marie Seca

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Stéphane François poursuit sa route, prolixe sur le plan de l’écriture, vers l’étude quasiment archéologique des pensées antimodernes et réactionnaires à travers ce livre, livré en 2013, qui vise à faire le point et l’analyse de contenu des thématiques développées par des mouvements de pensée contradictoires sur le plan des sensibilités politiques mais se rejoignant sur de nombreux points idéologiques et axiologiques. Ce livre vise donc à cerner les différentes tendances de l’ « antimodernité » et de l’opposition au progressisme des Lumières. La situation à décrire est complexe et la tâche à réaliser difficile car les « flèches antimodernes » sont lancées par des progressistes de gauche dont les mouvances altermondialistes, par des conservateurs républicains ou par des critiques de droite des sociétés postmodernes. Il a aussi une origine strictement épistémologique. Ce qui complique encore plus la tâche. « De fait, la critique de la modernité, en tant qu’expression de l’exception occidentale de la civilisation du progrès, est devenue une évidence. Des intellectuels aussi différents que Roland Barthes, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Pierre-André Taguieff, Jean-Claude Michéa, Alain Touraine, Claude Lévi-Strauss, ou Marcel Gauchet, pour ne prendre que des exemples français, l’ont formulé chacun à leur façon. Elle s’élève, de nos jours, de toutes parts. C’est ainsi qu’en France, les Verts remettent en cause le productivisme depuis le début des années 1980. Les tenants de la “postmodernité”, tels Jean-François Lyotard ou Michel Maffesoli veulent en finir avec les “grand récits” de légitimation historicistes » (p. 11.) Au fond, si on y réfléchit bien, l’histoire même des sciences humaines et plus particulièrement de la sociologie et de la psychologie sociale illustre une critique des conséquences néfastes des Lumières, de la Révolution Française, de l’industrialisation et du libéralisme économique et donc de la modernité. Être antimoderne demeure cependant une sorte de « profession de foi philosophique ». Elle se traduit donc aussi par une argumentation nourrie, rageuse et insistante soit contre le capitalisme, les sciences, les technologies industrielles, soit contre l’affaiblissement de l’emprise du religieux ou contre le déclin d’une certaine conception de la communauté, soit enfin en opposition à la perversion de la vie urbaine et pour un retour à des traditions reconstruites, si possible néo-ruralisées. François considère « le refus du monde moderne comme une vision du monde, une WeltAnschauung […] une cosmologie » (p. 20), s’exprimant d’abord confusément sur le plan artistique ou littéraire, puis dans des pamphlets, dénonçant une sorte de perversion des relations sociales et humaines. Les discours antimodernistes sont alors décrits de façon idéaltypique, par la lecture critique de divers écrits et doctrines de minorités actives idéologiques, philosophiques, sociologiques ou politiques, de nature antihumanistes, radicaux, anti ou contre-révolutionnaires, anti-économistes et antiphilosophie des Lumières.

Doit-on jeter le bébé de la modernité avec l’eau du bain de la démocratie et de son amélioration continue ? Telle est la question critique posée en préalable à l’analyse de « noyaux sémantiques et idéologiques » et de certaines « convergences », entre divers courants d’extrême gauche communautaristes et antiprogressistes et une nouvelle droite polythéiste et régionaliste. Ces convergences et spécificités déroutent et interrogent. Et l’auteur s’évertue à les égrener patiemment dans les chapitres suivants : 1. L’antimodernisme de gauche ; 2. L’ésotérisme et la « Tradition » ; 3. L’antimodernisme de droite ; 4. Un refus du mode de vie occidental : l’américanophobie ; 5. Une récupération de l’Islam ; 6. La fascination de l’Inde ; 7. Une forme particulière d’écologie ; 8. Dérive paranoïaque. Quand on lit l’énoncé de l’éventail, très large des auteurs antimodernistes, on s’aperçoit de l’existence d’une multiplicité de « cellules-souches » et de ramifications étranges sinon inouïes, à certains égards.

L’antimodernisme de gauche n’étonnera pas. Mais il mérite qu’on le décrive un peu plus longuement. Il est retracé dans la gauche marxiste et celle non marxiste. L’éventail des connexions est large, des romantiques allemands aux philosophes anti-urbains, comme Henry David Thoreau, en passant par des théosophes comme Alfredo Pioda, des interférences völkisch aux luttes technophobes d’ouvriers luddistes, d’activistes (Theodore Kaczynski) ou des anarchistes de la fin du XIXe siècles ou iconoclastes comme Jean-Claude Michéa aux penseurs et analystes des communautés/Gemeinschaft (opposés au modèle de la « société »/Geselleschaft). Ces derniers couvrent aussi un large spectre, incluant des fondateurs de la sociologie et les animateurs d’expérimentations utopistes, comme celles du Monte Verità en Suisse ou, plus tard, les communautariens américains qui exploreront diverses facettes de l’idéal groupal, en mettant à l’honneur le localisme, les petites unités sociales et l’hétérogénéité des points de vue et leur relativisme culturel parfois absolu, attaché à l’inscription locale. Cet antimodernisme « de gauche » semble cependant bien complexe à repérer et à établir. Il comprendrait aussi des théoriciens anticapitalistes et critiques de l’École de Francfort (Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse) et leurs héritiers dont Jean Baudrillard, Hans Jonas ou André Gorz. On apprend, en lisant ce chapitre 1, nombre de choses, comme, par exemple, l’information selon laquelle Adorno s’est inspiré notamment du livre de Spengler, Le Déclin de l’Occident. Le texte de ce seul chapitre 1 est très dense et on peut aussi y découvrir la nature antimoderne des discours altermondialistes et leurs liens avec certains mouvements de gauche post-soixante-huitards, des théories de l’enracinement localiste et du refus des sociétés ouvertes. On peut retrouver les traces de cet « archaïsme utopique » dans les discours anti-économicistes ou bien dans le militantisme maoïste apologue de la petite paysannerie (Otto Strasser). Enfin, un ésotérisme de gauche aurait proliféré, dès le XIXe siècle, en écho aux formes droitières de « retour à l’état de nature » et des écrits d’auteurs rassemblés plus tard dans les contre-cultures. À ces éléments, s’ajoute un anti-académisme de nombreux cercles d’extrême gauche ou anarchisants, influencés par des aphorismes de Friedrich Nietzsche. Cette posture « antisystème » est d’ailleurs analogue et parallèle à ce qui se déroule dans des milieux traditionnalistes de droite.

C’est d’ailleurs à ce courant de la Tradition primordiale, de l’occultisme et de l’ésotérisme (René Guénon, Julius Evola) qu’est consacré le chapitre suivant. Impossible d’en tracer en quelques lignes le portrait. Une caractéristique cependant : la tendance de beaucoup de ces doctrinaires et praticiens à écrire des traités savants et compliqués, favorisant, par leurs allégations hasardeuses, plaintives et embrouillées, l’identification d’adeptes impressionnables. Ces disciples « cultivés » et cultivant les interprétations de textes alambiqués, emboitant le pas chaloupé de l’ésotérisme, un peu comme des fans savants de musiques populaires, semblent scotchés à des théories fumeuses, fondées notamment (critériologie d’Antoine Faivre synthétisée par François) sur : la théorie des correspondances entre divers éléments des univers visibles et invisibles ; l’attribution d’une ontologie à la nature (comme être vivant) ; la valorisation des êtres surnaturels, invisibles (anges, esprits) et de l’imagination ; l’importance accordée à la théorie de l’expérience pratique et de la transmutation ; la recherche d’une philosophia perennis ou « tradition primordiale » ; la transmission immémoriale et antique de savoirs ésotériques, par initiation de maître à disciple, renvoyant à une « âge d’or » et à un passé mythifié.

Le chapitre 3, « L’antimodernisme de droite », tire encore plus les fils de ce mode de pensée réactionnaire, contre-révolutionnaire et volontairement involutif pour nous installer dans le visionnement d’un monde fait de groupuscules obscurs d’extrême droite ou de conservateurs plus ou moins contre-culturels. Il existe donc un traditionalisme, élitiste, aristocratique et régressif de droite extrême (Claudio Mutti, Alexandre Douguine, Michael Walker, Derek Holland, Joseph de Maistre, pour les citer dans le désordre), issus des lectures scrupuleuses d’Evola ou, en le déformant légèrement, des écrits de Guénon notamment. Inutile de redire les thèmes avancés par ces courants sur le « déclin de l’Occident », l’ « emprise trop forte des États-Unis », la déploration de la « perte d’impact du pouvoir religieux » ou « monarchique » ou leur regret d’une société de castes. Ces tendances s’opposent aussi aux communismes et aux fascismes qui sont décrits comme totalitaires et comme des avatars monstrueux de la modernité. Le but de ces contre-révolutionnaires est le retour à un état primordial et premier (largement affabulé), sur un mode quasiment utopiste.

Ce refus du « mode de vie occidental » débouche évidemment sur une profonde américanophobie qu’on retrouve dans un échiquier politique très large en France et en Europe (chapitre 4) et sur une complaisance (à l’extrême droite aussi bien que dans certaines tendances gauchistes) vis-à-vis d’un islam intégriste, incarnant aux yeux de certains commentateurs européens une des religions les plus proches de la Tradition primordiale ou une « lutte anticolonialiste », « anti-occidentale » exemplaire (chapitre 5). Cette quête d’un ailleurs épuré s’est aussi exprimée dans un orientalisme exotisque et dans l’idéalisation d’une Inde éternelle (chapitre 6) ou d’un état de nature substantialisé et mis en avant de façon dérivante en flirtant avec l’anti-humanisme et une authentique pensée réactionnaire (chapitre 7). Ces diverses formes d’idéalisation de certaines religions, d’un état médiéval, d’une Inde fantasmée, d’une nature immaculée/outragée, d’une Europe polythéiste et aryanisée, de communautés réparatrices, sources potentielles d’un bien-être tant espéré et j’en passe conduisent François à mettre le doigt sur un chapitre conclusif tout à fait logique sur les dérives conspirationnistes et paranoïdes des divers mouvements et groupuscules précédemment synthétisés.

Alors, au final, doit-on avoir peur de ces minorités actives obsédées par la déchéance ? Les doctrinaires d’obédiences idéologiques opposées ont-ils conscience qu’ils se rejoignent dans une orthopraxie critique ou sur des « noyaux de sens » ? Il y a une vraie actualité de la tournure antimoderne et plus globalement de l’opposition au « système ». On pensera notamment au succès des discours cyniques et dérivants de Dieudonné M’bala M’bala ou d’Alain Soral. Les protestations sur le « nouvel ordre mondial », présents notamment dans certains groupes de musique populaire, en sont d’autres exemples. On peut enfin se demander s’il n’existe pas des structures mémorielles et représentationnelles « congelées » et transmissibles à travers le temps. Se peut-il que ces écrits les plus disparates, conservés dans quelques archives poussiéreuses, puissent un jour atteindre des franges plus larges, mal éduquées ou angoissées, de futures générations, grâce à des tribuns ou à des artistes habiles et « sincères » ? Le succès de l’idée qu’on « est tous manipulés » fabriquerait-il le lit d’une propagation plus forte de certains de ces écrits pouvant rester longtemps confidentiels ? Comment lutter contre ces mouvements qui, souvent, sont réactionnaires mais ne l’affichent pas formellement ou même se parent des atours de la mode, de la musique ou de l’humour (scabreux) ?

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