N°40 / numéro 40 - Janvier 2022

Face au mal radical, opposer la force de l'exigence social

Alain Deniau
Face au mal radical, opposer la force de l'exigence social

Résumé

Le Mythe de Médée, meurtrière de ses enfants, est la toile de fond d'une description sociale actuelle, celles des femmes qui veulent un enfant pour elles seules, dans le risque de créer, par exclusion du père, une situation pathologique, voire même un délire à deux.

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FACE AU MAL RADICAL, OPPOSER LA FORCE DE L'EXIGENCE SOCIALE

 Alain Deniau

Le Mal dont il s'agit ici n'est pas celui qui est soumis à l'injonction surmoïque culpabilisante, mais celui que Kant qualifie de Mal radical, celui dont la réalisation suscite l'horreur. Quelle conscience celui ou ceux qui l'ont accompli en avaient-ils ? Pourquoi se répète-t-il ? La psychanalyse, dans sa praxis, n'en a, me semble-t-il, jamais connaissance. En revanche, seule la psychanalyse peut mettre en lumière le déterminisme qui l'a engendré. La construction psychanalytique vient dans l'après-coup avec l'espoir que l'élucidation apportée augmente le niveau de conscience de la communauté humaine concernée. L'autre bord de compréhension vient de la pratique de la psychiatrie, en particulier des psychoses, qui nous confrontent aux limites du pensable et aux impasses des lignées familiales dont elles sont l'aboutissement.

Actualité de mEdée

Le mythe de Médée fascine car il nous dit qu'elle a franchi la limite de l’humain. L’horreur absolue de l’acte infanticide délibéré d’une telle mère la rejette hors de la communauté humaine. Si une société met à mort, dans un sacrifice ou une guerre, ses enfants, c’est dans la croyance que c’est pour le bien de cette société. Il y a là un universel au sens de Kant. Alors que Médée ne donne sens à son acte que pour sa jouissance  individuelle et personnelle. Son acte ultime parait ne s’appuyer sur rien d’autre qu’un orgueil démesuré. Née d’une humiliation impossible à réprimer, la haine de Médée, sous la forme d‘un désir de vengeance devient le moteur de sa vie. Sa volonté est de détruire une lignée humaine, celle du père de ses enfants. Que ses enfants portent le nom de l’auteur de sa honte, est pour elle une insoutenable vexation permanente. Mais l’horreur de son crime la perpétuera. « Tu les tueras », entend-elle dans le silence intérieur qui cache et révèle l’indicible au cœur de son être. Embryon d’un génocide, c’est, pour nous aujourd’hui, la figure du mal absolu. Pour penser le déterminisme d'un tel acte il faut, tel le caleïdoscope qu'ouvre Christa Wolf dans son Médée, multiplier les angles d'écoute. L'acte meurtrier apparait alors dans sa complexité comme l'indique mieux le titre en allemand, Medea-Stimmen que le sous-titre français MÉDÉE Voix.

 Plusieurs lectures de son acte apparaissent alors.L'histoire de Médée devient un mythe qui parle aux sujets que nous sommes et s'inscrit dès lors par la langue qui nous traverse, dans la Culture au sens de Freud, dans la Civilisation en en construisant les limites.

Car c'est un impossible à penser. Une mère ne peut pas être mauvaise pour celui qu'elle fait vivre. Même pour les mères qui abandonnent leurs enfants, les frappent ou les blessent, on peut toujours déclarer que ce n'était qu'un moment d'égarement, qu'elles ont montré aussi des qualités d'amour pour les faire vivre. Seule la souffrance matérielle ou culturelle a pu les pousser à de tels actes qui révulsent. Les marques visibles sur le corps poussent la société à réagir en protégeant ces enfants par le Juge .

L'INVOLUTION DU SYMBOLIQUE

Mais les psychanalystes savent que d'autres blessures mortelles sont possibles. Sans matérialité autre que langagière, elles concernent le Symbolique. Son atteinte met l’enfant « à côté de la plaque ». Si on est très attentif, on peut constater la permanence des traces de l'atteinte, au-delà des moments d'expression inquiétants. L'altération du fonctionnement symbolique produit alors une parole fragmentée dans un corps qui se perd car le fil de la causalité est inaccessible et néanmoins envahissant. Les femmes qui ont pu produire cet infanticide psychique ne peuvent pas percevoir l'effet de transmission et d'aliénation des signifiants qui les portent. Cette cécité produit un effet ravageur sur l'enfant. Il faut donc des circonstances exceptionnelles pour pouvoir accéder directement aux trois générations dont l'enfant, nécessairement confronté à la brutalité de l'impasse existentielle qui s'est forgée ainsi, souffre en étant dépossédé de ce qui le possède. C'est une concaténation diabolique.

 L'autre bord où est perceptible le Mal radical est celui qui fait entendre dans certains faits sociaux une  telle folie masquée. Ainsi, la violence de la folie de Médée est présente chez certaines femmes d’aujourd’hui. Un écho très affaibli nous en parvient des tribunaux parce qu'un père a été poussé à la violence, quand son épouse disparait avec leur enfant. L’infanticide ne prend plus les traits sanglants qui effraient et entrainent le rejet hors de la civilisation, la haine prend un chemin voilé mais aussi destructeur. La société ne sait pas réagir et protéger l’enfant menacé par le ravage d’une identique vengeance. Les mêmes imprécations d’une mère blessée et vengeresse, tenue comme Médée par une haine aussi profonde des hommes, sont confortées par ce que l’on nomme les « réseaux sociaux », certains courants politiques et féministes extrêmes.

LA MORT PSYCHIQUE

Le fil de la haine de l’homme, du père, engendre de la mort psychique chez l’enfant. Soutenus avec constance pendant les années d’enfance, les propos destituant le père, rendu physiquement absent, instaurent une marque létale. Comment une mère peut-elle ainsi avec une constante obstination destructrice interdire que son enfant pense hors du cadre que son ressentiment lui impose, quand les conséquences sociales de ce refus radical la porte à fuir, à être ailleurs, insaisissable, enfermée dans un processus d'auto-exclusion et, peu à peu, complètement isolée? Comment la passion amoureuse est-elle devenue une furor haineuse? Quelle est cette jouissance si tenace et si envahissante qu’elle en devient le moteur exclusif de sa vie ?

L'histoire de Médée a provoqué un tel renversement. Le dépit amoureux provoqué par Jason, le séducteur inconstant, n’est pas suffisant pour engager une telle déflagration meurtrière. Pour que la chute de son amour se déchaine en haine meurtrière, il faut une faille, faille révélée et masquée  dans le mythe, par l’attribution des pouvoirs d’une sorcière. Porteur d’intenses effets de catharsis chez les auditeurs du théâtre antique et chez les lecteurs successifs, le mythe dit un point de vérité qui fait écho dans l’inconscient.

La fragilité de la position paternelle est le point de résonance intime de la tragédie qui en dévoile la mécanique, la logique inéluctable. Christa Wolf avance l'hypothèse dans son roman que le père de Médée est un meurtrier. Le roi Aiétès a fait assassiner et démembrer son fils pour garder le pouvoir contre la tradition qui exigeait qu'il abdiquât après deux fois sept années de pouvoir. Médée garde ce secret en elle par loyauté à l'égard de son père, à qui elle s'identifie secrètement. L'horreur la pousse à fuir. Ce point de Réel porte l'indicible. Ces femmes qui fuient inscrivent en leur enfant le Réel jamais nommé de leur vie et de leur histoire, devenu un indicible inavouable.

Quand la position du père n’est pas soutenue par le désir de la mère d’avoir un homme aimé en tiers pour se décoller de la jouissance d’avoir pour soi seule la lignée, d’être la mère, la haine, qui apparaît et se discerne dans l’acte du rejet constant, fait venir la série de ses avatars. Le père est alors rendu absent et réduit au redoublement du peu de choses que les Médées modernes promeuvent: un spermatozoïde interchangeable et le masque social de la normalité. La fusion dans la lignée des femmes, où se réalise « l’investissement d’objet tout uniment sexuel »[1] réduit l’investissement pour le tiers à n’être qu’un leurre, qu’un appeau pour permettre la reviviscence de la jouissance "tout uniment" maternelle. Il s’agit alors d’une homosexualité d’indifférenciation sexuelle, très archaïque qui a besoin d’un prête-nom, d’un semblant de père pour qu’une telle femme paraisse dans l'illusion de la normalité. L'identification trouvée dans la forme du père, dans son empreinte vidée devient le support du fantasme de toute-puissance.

Jason s’appuyait sur son prestige de chef victorieux, sur le pouvoir de Créon, sur sa vie commune avec Médée pour susciter sa confiance. Mais ces appuis sociaux n’ont aucun poids pour faire cesser le dé-chaînement de l’amour qui les liait. La chute de l’amour libère la tempête de la haine et l’enchainement dans la folie.

LE MENSONGE SUR LE MAL : [2]SE CRÉER UN SUBSTITUT

Médée  montre une autre voie qui ne peut être explorée par la littérature, ni par la peinture, voie radicalement refoulée échappant de ce fait à la parole et à la figuration compréhensible. Freud note que l’infans engage "deux liaisons psychologiquement distinctes" avant leur fusion dans l’Œdipe : « Les deux subsistent un temps côte à côte sans s’influencer ni se perturber réciproquement.[3] » Il précise que la relation à la mère est « un investissement d’objet tout uniment sexuel ». Pour que le « tout uniment sexuel » puisse devenir le lien d’existence exclusif, il faut que l’exclusion du père par la mère redouble une séquence dramatique de la vie maintenue à distance. L'invention d'un substitut crée un ersatz d'Oedipe. Le signifiant père est mis de côté. Son vide est un appel à une construction qui en tienne la fonction.

L’acte de toute-puissance de capturer l’enfant pour qu’il n’appartienne qu’à soi est la réalisation du fantasme qui trouve sa racine dans l'identification à un seul, à la mère sur un mode indifférencié mais « tout uniment sexuel », source exclusive de la jouissance à être. Ce qui pourrait n'être qu'une névrose hystérique où le narcissique exacerbé trouverait un champ d'investissement peut devenir, si les circonstances en offrent l'occasion, un égocentrisme,voire une mégalomanie dont le personnage de Médée offre les traits.

Aujourd’hui, ces femmes ont recours pour faire valoir leur puissance aux médias, aux cercles d’influence, à l’opinion publique pour se situer au-dessus des lois, au-dessus de la Loi oedipienne. Inaccessibles, insensibles à la voix de la raison, dans de rares situations extrêmes, elles osent pousser le défi d'un radical refus jusqu'à partir avec l’enfant, sachant que les témoins sidérés n’oseront pas appliquer la loi qui, aujourd’hui, serait une peine de prison pour récidive de non-présentation d’enfant. 

 La nourrice de Médée tente d'apporter la voix de la raison :

« Cesse de parler, mets désormais un terme, insensée que tu es, à tes menaces et calme ton ardeur : il faut se plier aux circonstances. »  Sénèque, v.175

D’avoir pensé réussir l’éviction du père par « l’investissement tout uniment sexuel » de l’espace maternel, renforce l’angoisse. Médée et ces mères mettent en œuvre la jouissance archaïque éprouvée avant la fusion pulsionnelle œdipienne, ce qui mobilise une angoisse aveuglante. L'au-delà du Symbolique, le Réel, fait venir l’angoisse qui pousse à fuir et à proférer menaces, hurlements et imprécations à tous. Le processus de pensée de l’enfant en est gelé. Il est offert à une mort symbolique. Ces femmes sont des meurtrières infanticides, comme l’écrit Alain DePaulis, dans son livre Le complexe de Médée.[4] C’est bien en nommant l’extrême gravité de tels rapts de nouveau-nés ou de très jeunes enfants qu’il devient possible de s’inquiéter sur leur avenir problématique. Quand l’apparence de la légitimité de leur démarche s’épuise, malgré la calomnie et la médisance à l’égard du père, l’exil devient l’ultime recours. Ces femmes fuient, souvent dans la détresse, pour tenter de trouver la protection de l’exil car elles savent que la Justice peut difficilement parvenir à les arrêter, surtout si elles ont une double nationalité.

LE MAL RADICAL ET LA RESPONSABILITÉ


Ceux qui sont liés par la parenté peuvent  tenter d'apporter la voix de la raison. Ils doivent  faire obstacle à l'irrépressible entreprise de destruction qui se met en oeuvre. Sénèque fait dire à Médée, après l'intervention de sa nourrice, qu'une douleur si profonde ne peut être tue. Elle s'exprime par l'acte meurtrier.  Il n'y a plus que la satisfaction pulsionnelle dans la jouissance de l'acte. L'exigence est alors que la société devienne l'expression du Surmoi collectif pour dire l'interdit, pour nommer l'acte en cours qui aboutit à la destruction de l'Autre.

C'est la transmission de cette faille, la destruction de l'Autre, qui engendre le mal radical qui devient ainsi transgénérationnel. La responsabilité de la société doit s'étendre jusqu'à interdire l'apologie de tels actes. Le crime contre l'humanité y trouve son fondement car un tel acte non seulement détruit une lignée mais aussi et par extension détruit la raison d'être d'une société.

Lacan insiste sur le dévoilement du Réel quand une défaillance du Symbolique ne peut couvrir le Réel. L’angoisse est, en effet, le moteur qui pousse à masquer, par une fuite sans fin, la réalisation de cette exclusion infligée au père, certes, mais surtout à l’enfant. Médée exprime avec véhémence que c’est Jason qu’elle vise à travers les meurtres successifs de leurs deux enfants. Ce phantasme de blesser le mari en le privant radicalement de sa descendance est présent chez les femmes qui veulent l’enfant pour elles seules. A soutenir l’orgueil d’un tel projet, la ruine économique et sociale est inéluctable. Il leur faut vivre dans la clandestinité pour mener cette guerre non seulement au père mais à la société, dans l’abandon des droits sociaux qui les identifieraient et les localiseraient. Quelques personnes lucides se demanderont comment cette mère a pu en arriver à ce point de décadence, voire même de déchéance ? Pour éviter ce destin tragique, Euripide fait fuir Médée par un char céleste et solaire.

Dans l'acte de se déposséder de ses enfants, Médée redevient la femme qu’elle avait été avant d’être mère. Dans l’acte horrible par lequel elle n’est plus mère, elle laisse exploser aux yeux de tous qu’elle est devenue une femme sans limite. C’est l’autre scandale est de susciter par son existence provocatrice, la sidération, l’afflux des émotions et l’enrichissement de la langue. C'est ce qui la construit comme mythe.

L’autre résonance du mythe est la trahison de la parole solennelle du mari dont le prix est de dévoiler la fragilité de la fonction de père. La puissance créatrice et d'invention poétique de Christa Wolf fait de cette trahison paternelle le ressort de sa lecture du mythe dont l'arrière-plan est l'infanticide de son frère par leur père, le roi  Aiétès de Colchide.

Toutes ces femmes qui ont fui, avec leur enfant, pour la solitude de l’errance portent cette question : qui devenir si un autre homme n’est pas là pour les accueillir, pour perpétuer le leurre ? La rage de Médée montre que Jason même radicalement déchu à ses yeux est toujours là. Quel devenir pour des enfants pris par cette destitution du père, proférée par la mère, et cette autre destitution, celle de la mère qui choisit de ne plus avoir (d’enfants) pour, dans la folie de l’infanticide, n’être que femme, sans limite à sa jouissance mortifère, d’être La femme, celle qui échapperait à la Loi de la castration ? Aujourd'hui, Médée revendiquerait sur la scène publique une homosexualité de combat, en proclamant l'exemplarité de sa démarche. Cette homosexualité latente de Médée, Euripide et Sénèque l'ont perçue. Les seuls moments où sa colère se calme sont ceux où elle est seule avec une femme,      .

LE MAL RADICAL

Médée est-elle une figure du Mal ? Est-elle responsable ou est-elle sous l’emprise d’une folie engendrée par un autre, ce qui atténuerait sa responsabilité ?

Non seulement Médée se met en dehors de la loi de la société mais traite ses enfants comme des choses, comme des biens qui n’existent que pour sa jouissance alors qu’elle sait aussi que ses enfants appartiennent simultanément à une autre lignée dont elle ne veut pas. C’est l’imposition de sa volonté au prix de leur mort qui est le Mal. C’est la forme ultime de la perversion. Le Mal radical, c’est de tenter de faire sortir de la communauté humaine un ou plusieurs humains pour la satisfaction de sa jouissance.

Médée et tous ceux, hommes ou femmes, qui s’engagent dans une telle folie, qui peut être nommée folie perverse parce qu’elle a franchi les limites qui rendent la pensée et la parole vers les autres humains possible, ne peuvent qu’engendrer la mort. Il n’y a pas de symétrie entre le Bien et le Mal. Seul le Mal libère la pulsion de mort. Seule la force du Mal radical entraine dans l’autisme d’un isolement partagé et dans un délire dont les signifiants sont inaccessibles. Il n’y a plus de conscience sociale mais seulement une proclamation d’injustice où se déploie l’exorbitance de la jouissance à l’œuvre. Personne ne peut donner un point d’arrêt quand le désir de possession exclusive a commencé à se réaliser.

L’infanticide psychique commence quand ceux qui auraient pu intervenir ou se faire entendre, et de ce fait introduire de l’altérité, au moment du vacillement où elle va choir, se sont tu. Le libre-arbitre en présence du Mal  radical n’est pas chez l’auteur du mal mais dans son environnement social. Dans la jouissance destructrice de celui qui se laisse saisir par le Mal radical, il n’y a plus de volonté mais une aspiration automatique et donc inconsciente de lutte contre l'angoisse de mort qui pousse à reproduire à l’infini l’identique. Le Mal radical s'origine d'une telle faille dans le sujet de l'Inconscient. La réflexion sereine, ouverture au libre-arbitre, ne peut s’épanouir quand le sujet est pris dans le bouillonnement de l’angoisse. Le Mal radical, dans son exorbitance, ne peut être compris qu'à suivre la faille qui s'amplifie entre trois générations. Sénèque, puis Corneille font dire à la nourrice l’incompréhension et l’impuissance pour redresser la pensée et arrêter la décision infanticide et vengeresse de Médée. Elle est le produit de ce que cèle la langue, dans l'exercice de la parole, par sa résonance avec les autres, en particulier les proches, à qui elle s'adresse. La Culture et l'Histoire qu'ils ont vécues en sont le témoignage et l'expansion.

Médée est portée par le tragique de son histoire.Il a fallu que le tragique de la mort se répète et s’inscrive dans son histoire intime. Pour surmonter l’horreur de l’assassinat  de son frère par son père, il lui a été nécessaire de construire une solide haine, silencieuse et inhibée à l'égard de son père. Haine qui s'est déplacée sur Jason quand il a failli.

LE MAL RADICAL, PRODUIT HISTORIQUE ET COLLECTIF

En prenant l’enfant comme unique objet qui la fait exister, Médée devient une mère incestueuse. Elle devient hors-la-Loi, hors de la Loi primordiale. Sa jouissance ne peut dès lors qu’être exclusive et destructrice pour l’enfant qu’elle croit aimer. Ce saut au-delà de la Loi la met dans l’espace du Mal, dans ce que Kant nomme, dans La religion dans les limites de la simple raison, « le mal radical ». Par ce concept, Kant sort le mal de la réflexion sur le péché. Il y voit une perversion qui ouvre la place de la logique de l’inconscient et du désir. Le mal radical devient la perversion de la volonté corrompue puisqu’il est la recherche d'une satisfaction concrète et non pas guidée par une logique universelle. La volonté du mal radical est une perversion car la volonté ne se soumet pas à la Loi, mais aux conditions empiriques du plaisir.

Les enfants de Médée deviennent la seule source de son plaisir et de sa jouissance, en dehors de la Loi. Se crée ainsi une relation sadique au sens que Lacan lui donne. Les enfants de Jason et de Médée sont instrumentalisés pour susciter chez les autres, une angoisse intense où se reproduit l'angoisse historique et infantile qui a provoqué la radicale défiance de Médée à l'égard de la Loi. Elle n'est plus la Loi inamovible que décrit Kant mais une loi objet de tergiversations, qu'il est possible de réinventer à partir de soi. Le mal radical trouve sa source de ce renversement. À partir de ce moment historique qui a apporté la défiance, se révèle la bascule dans la faille de l'histoire. Ce moment est repérable comme point d'origine de la réactivation d'une douleur de deuil infantile avec laquelle le sujet a pu vivre mais qui, un jour, par un évènement d'abandon, de perte d'idéal, de rupture violente certes, mais sous-estimée par le sujet et l'environnement social, devient une faille si profonde qu'elle apporte la perte de confiance radicale en l'autre, ce qui bouleverse la vie.

Dans l'aliénation à la douleur venue de l'infantile, masquée par l'acte, il n'y a plus de libre arbitre ou de volonté mais seulement une tempête pulsionnelle avec l'illusion d'une lucidité et d'une détermination dans la décision. Le Mal radical échappe à la volonté, au libre-arbitre. Il est mû par une résonance collective qui le porte et le rend "contagieux". Sa dictature sur les autres, devenus ses objets, ne peut être décrite que comme une infection qui abîme l'être et sa langue.

Kant, en repérant l'absence de symétrie entre le Bien et le Mal, laisse l'espace pour une autre logique, celle de l'inconscient. L'acte du mal radical nécessite un témoin, acteur et complice, avec qui faire couple, altérité détournée et refermée. Depuis cette radicale différence avec le Bien, à valeur universelle, il devient possible de questionner les limites de la responsabilité individuelle et l'étendue de la responsabilité historique collective qui offre au mal radical l'expansion pulsionnelle dans la libération de la pulsion de mort.

Il y a donc une exigence sociale à protéger la société dès l’amorce d’un tel passage. La conscience sociale est de prévenir la survenue des circonstances qui sont le terreau de la haine et de sa transmission. Il est utopique d’imaginer l’éviction, par le jeu de la symbolisation et de la parole, des circonstances humaines qui suscitent le mal radical. Mais il est du pouvoir de la société de prévenir son extension.

 

[1] S.Freud, Œuvres complètes, XVI, Psychologie des masses et analyse du moi, ch. VII, p.43, puf, 1991.

[2] Diana Rabinovich, Le mensonge sur le mal,Psychanalyse 2006/1, n°5

[3] S.Freud , Ibidem,

[4] Alain DePaulis, Le complexe de Médée. Quand une mère prive le père de ses enfants. De Boeck Université. 2002, 177 pages

 

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