N°5 / numéro 5 - Juillet 2004

Vers la réparation - G. Clemenceau

Samuel Tomei

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CLEMENCEAU, Georges, Vers la réparation, Edition établie par Michel Drouin, Préface de Jean-Noël Jeanneney, Paris, Mémoire du Livre, 2002, 763 p., 29 euros.

Salutaire entreprise que la réédition des sept volumes rassemblant les articles écrits par Clemenceau pendant l'affaire Dreyfus de 1897 à 1903, soit environ 3300 pages ! Après L'Iniquité en 2001, le deuxième tome a paru l'automne dernier : Vers la réparation, édité et annoté par Michel Drouin et introduit par Jean-Noël Jeanneney.

Blackboulé aux élections générales de 1893, Clemenceau n'est plus rien. Ne disposant pas de fortune personnelle, n'étant pas disposé à exercer son métier de médecin, il se consacre entièrement au journalisme et publie dans son propre journal, La Justice, et aussi dans La Dépêche de Toulouse. La Justice faisant faillite, il devient rédacteur à L'Aurore en 1897. C'est dans ce quotidien qu'il commence d'écrire sur l'Affaire, à partir de novembre de la même année. D'abord persuadé, comme Jaurès et tant d'autres, de la culpabilité de Dreyfus, regrettant même presque son opposition à la peine de mort dans un article qu'il aura l'honnêteté intellectuelle de republier au début du premier volume, Clemenceau est convaincu par les proches de la victime sinon, dans un premier temps, de l'innocence du capitaine, du moins de l'illégalité du procès qui a conduit à l'île du Diable l'officier dégradé. Dès lors, chaque jour ou presque, la plume de Clemenceau va grincer, écorcher, trancher dans le vif et sans répit. Face à l'iniquité, il réclame réparation. On se souvient que c'est lui qui trouve le titre de l'article de Zola, « J'accuse », paru le 13 janvier 1898 ; on se souvient aussi qu'il participe à la défense de l'écrivain dans le procès que lui intente l'état major, procès au terme duquel le jury, sourd à l'avertissement de Clemenceau : « Nous comparaissons devant vous. Vous comparaissez devant l'histoire », condamne Zola qui choisit l'exil.

Vers la réparation recueille les articles parus entre le 21 juillet et le 11 décembre 1898 auxquels l'éditeur a ajouté quinze articles de La Dépêche ; période marquée notamment par le suicide de Henry, l'arrestation de Picquart et l'acceptation de la révision du procès de 1894. Ces articles sont publiés tels qu'écrits dans l'urgence, dans la fièvre d'une affaire complexe aux multiples rebondissements que le travail d'annotation réalisé par Michel Drouin rend intelligibles au lecteur d'aujourd'hui. On est frappé par l'énergique obstination de Clemenceau, traduite en un style parfois, certes, intriqué, le plus souvent percutant, toujours roboratif.

S'il n'est pas tendre avec ses ennemis, on s'en doute (il poursuit la « jésuitière » d'une hargne sans nuance), il ne ménage pas plus les républicains, « l'incohérence, l'ataxie mentale des hommes qui nous gouvernent, [qui] paraissent être arrivées au point où elles ne peuvent plus croître ». Prenons l'exemple de trois fils de la veuve qui ne brillent pas par leur intrépidité : Bourgeois, Brisson et Faure. Il raille la « sorbonnifique grandiloquence » de Léon Bourgeois, qui « a le cerveau d'un chef et le cour d'un suivant ». Plus par dépit que par détestation, il flétrit Brisson, président du Conseil du 28 juin au 1er novembre 98, auquel il rappelle parfois son appartenance maçonnique et donc son supposé attachement aux valeurs républicaines ; « qu'en dire de celui-là ? Plus bête que lâche, ou plus lâche que bête ? Les deux » ; il lui sait quand même gré d'avoir engagé la révision, mais ne lui pardonne pas son incapacité à soumettre la caste militaire au pouvoir civil : « Déjà Brisson n'existe plus, agenouillé sous le sabre ». Enfin, il broie ce « tartuffe épais » de Félix Faure, adversaire sournois de la révision, dont la « pauvre cervelle bouffie de vanité bourgeoise n'eut de place que pour une pensée : il faut venir au secours des violateurs de la loi. » Quant au peuple, sa passivité renforce Clemenceau dans son individualisme radical : « Ici, quel recours d'abord ? Rien à attendre du peuple, oublieux de son idéal, désenchanté de ses espérances. Rien à attendre de ses représentants occupés à se disputer les bénéfices du pouvoir. Rien à attendre que de la conscience humaine révoltée. Rien de possible que l'insurrection de l'individu. Par son gant jeté à la face de toutes les puissances qui sont, Zola, superbement rebelle, a fait l'acte sauveur. » 

En effet, « il reste l'individu, l'homme d'esprit intangible », tels Zola, donc, dont Clemenceau ne cesse de louer la trempe, mais aussi Picquart, un héros quand Dreyfus n'est qu'une victime, Buisson aussi, qui fait acte de dreyfusisme sur la tombe d'un autre dreyfusard, Félix Pécaut. Ici Clemenceau exulte : « Enfin ! Enfin ! Voilà des Français qui se lèvent et qui parlent quand parler c'est agir. Grâces leur soient rendues. C'est l'esprit libérateur de la France qui se révèle en eux. »

L'intérêt de ce recueil n'est pas tout dans ces imprécations, le plus souvent courageuses, ou ces satisfecits aussi rares que les républicains sont sages (on pense au vers de Hugo : « Quand l'impuissance écrit, elle signe : sagesse. ») Clemenceau montre à travers ces articles, souvent répétitifs à des fins pédagogiques, autant d'aisance à suivre de très près les moindres détails de l'Affaire, qu'à s'élever au niveau des grands principes. Il ne cesse de le dire, l'Affaire dépasse de loin son principal protagoniste : « Dans cette longue crise d'une année, je n'ai cessé de montrer les secrets ressorts qui faisaient d'une iniquité typique l'iniquité de tous. » Il inscrit l'Affaire dans le long combat qui a commencé avec la Révolution française et tend à assurer le règne du droit humain contre celui des castes théocratiques et militaires. Ses détracteurs l'ont accusé de s'être servi de l'Affaire comme d'un marchepied pour mieux réintégrer la vie politique. La lecture de Vers la réparation est l'éclatante démonstration qu'il n'en est rien (qu'on lise et relise l'article intitulé « Grouchy » par exemple) ; qui pouvait dire en 1898 que le dreyfusisme triompherait ? C'est plutôt, alors, une lâche prudence qui devait assurer l'avenir des hommes politiques : « Le courage, qui jette les combatifs au premier rang, trop souvent les fait choir en pleine mêlée, avant le coup final du triomphe, dont le profit demeure aux sages qui se sont réservés. »

Au terme de ce que Jean-Noël Jeanneney a bien raison d'appeler une « leçon de rigueur et d'énergie », et qui est aussi une leçon de lucidité sur l'espèce humaine, Clemenceau exhorte la jeunesse à suivre son aspiration à la justice fût-ce au détriment de la sagesse : « Une heure de donquichottisme pour expier la vie bourgeoise qui vous tentera demain ! [.] Soyez déraisonnables tout un jour. Vous aurez, pour la triste raison, tout le reste de la vie. » Il s'agit non seulement, écrit-il, de changer le nom des choses, mais de changer les choses elles-mêmes, de conduire une révolution « qui n'aura coûté ni sang ni larmes, et qui, pour triompher de la haine des sots, n'aura besoin que de leur pardonner leur sottise. »

CLEMENCEAU, Georges,  Vers la réparation, Edition établie par Michel Drouin, Préface de Jean-Noël Jeanneney, Paris, Mémoire du Livre, 2002, 763 p., 29 euros.

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