N°39 / Propagandes et Manipulations politiques

Double critique de la distanciation sociale en marche

Pierre-Antoine Pontoizeau
Double critique de la distanciation sociale en marche

Résumé

Cette expression émerge dans les discours politiques et les recommandations sanitaires à l'occasion de l'apparition du coronavirus (Covid-19), tout particulièrement dans le rapport de l’Imperial College dirigé par l’épidémiologiste Neil Ferguson. Cette distanciation comporte de très nombreux dispositifs d’éloignement physique par des distances minimales, des modifications des conditions de travail incitant à demeurer à son domicile, des recommandations touchant à la vie privée en matière de proximité et de nombre, de réorganisation de l'enseignement des plus petits jusqu’aux étudiants en privilégiant l’enseignement à distance pour les plus grands sans oublier l’interdiction ou la limitation des événements sociaux. Nous procéderons en deux parties, en commençant par l'analyse du risque pris en matière de distanciation sociale au regard de la théorie de l'apprentissage social et du principe de vicariance exposé par Alberto Bandura. Nous continuerons par l'analyse du comportement des élites si brillamment décrit par le sociologue Christopher Lasch. Ces deux regards nous permettront de dégager une lecture plus complète de cette expression quelque peu obscure : la distanciation sociale. Nous l’examinerons donc au regard de ces spécialistes de disciplines qui ont leur légitimité propre : la psychologie et la sociologie. Nous nous appliquons de ce fait le principe épistémologique de la complémentarité des disciplines dont la multiplication des perspectives développe une plus grande intelligence commune des événements et des manières d'agir raisonnablement. Cette vue plus systémique serait à enrichir par d’autres, d’une autre analyse plus économique par exemple.

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DOSSIER : PROPAGANDES ET MANIPULATIONS

 

Double critique de la distanciation sociale en marche

Introduction

Cette expression émerge dans les discours politiques et les recommandations sanitaires à l'occasion de l'apparition du coronavirus (Covid-19), tout particulièrement dans le rapport de l’Imperial College dirigé par l’épidémiologiste Neil Ferguson[1]. Cette distanciation comporte de très nombreux dispositifs d’éloignement physique par des distances minimales, des modifications des conditions de travail incitant à demeurer à son domicile, des recommandations touchant à la vie privée en matière de proximité et de nombre, de réorganisation de l'enseignement des plus petits jusqu’aux étudiants en privilégiant l’enseignement à distance pour les plus grands sans oublier l’interdiction ou la limitation des événements sociaux : diners, déjeuners, réunions syndicales, rassemblements politiques, événements sportifs, culturels, partisans, philanthropiques ou cultuels sans oublier quelques autres actions d’hygiènes élémentaires (lavement des mains) et gestes barrières (masques et absence de contact physique dont serrer la main ou embrasser). Bref, la distanciation sociale a eu pour effet de réduire massivement les expressions de convivialité humaine en nombre et en nature, au profit de quelques relations le plus souvent intermédiées, grâce aux nouvelles technologies de commerce et de communication, tout en cantonnant le plus possible chacun chez soi.

 

Que le lecteur ne se méprenne pas, cet article n'a pas pour objectif de s'interroger sur les motivations sanitaires, mais bien sur les conséquences psychologiques et sociales prévisibles d’une mise en œuvre de ce concept de distanciation sociale.  Cet article s’interroge sur son impact prévisible. En effet, les sciences humaines ne sont pas dénuées de ressources, du fait de très nombreux travaux qui ont conduit à quelques théories après des décennies de recherche et d’expériences. Parce que la motivation sanitaire n’épuise pas le sens de cette distanciation, il existe d’autres dimensions éclairant son bien-fondé plus général.  Des signaux d’alerte laissent à penser que les sociétés occidentales prennent sous nos yeux le risque d’un effondrement, car il s’agit peut-être bien là d’une stratégie fatale [2]. Ce sera notre hypothèse, car « prendre sa distance d’avec le social » laisse supposer que l’individu est implicitement invité ou contraint à un isolement-esseulement croissant et à des relations globalement intermédiées. Qu’est-ce que cela peut induire dans la durée que d’inviter chacun à s’exclure du social pour une société des individus ?

 

Nous procéderons en deux parties, en commençant par l'analyse du risque pris en matière de distanciation sociale au regard de la théorie de l'apprentissage social et du principe de vicariance exposé par Alberto Bandura. Nous continuerons par l'analyse du comportement des élites si brillamment décrit par le sociologue Christopher Lasch. Ces deux regards nous permettront de dégager une lecture plus complète de cette expression quelque peu obscure : la distanciation sociale. Nous l’examinerons donc au regard de ces spécialistes de disciplines qui ont leur légitimité propre : la psychologie et la sociologie. Nous nous appliquons de ce fait le principe épistémologique de la complémentarité des disciplines dont la multiplication des perspectives développe une plus grande intelligence commune des événements et des manières d'agir raisonnablement. Cette vue plus systémique serait à enrichir par d’autres, d’une autre analyse plus économique par exemple.

 

Concernant le caractère obscur de l’expression, notons tout de suite que l’Académie française précise le 7 mai 2020, que le terme est assez polysémique avec une extension de sens abusive aujourd’hui : « L’expression distanciation sociale est une transcription de l’anglais social distancing ; elle est assez peu heureuse, et ce, d’autant moins que ce syntagme existait déjà avec un tout autre sens. On le trouve en effet dans Loisir et culture, un ouvrage, paru en 1966, des sociologues Joffre Dumazedier et Aline Ripert ; on y lit : « Vivons-nous la fin de la “distanciation” sociale du siècle dernier ? Les phénomènes de totale ségrégation culturelle tels que Zola pouvait encore les observer dans les mines ou les cafés sont en voie de disparition. » Distanciation, que les auteurs prennent soin de mettre entre guillemets, désigne le refus de se mêler à d’autres classes sociales. On suppose pourtant que ce n’est pas le sens que l’on veut donner aujourd’hui à ce nom. Distanciation a aussi connu une heure de gloire grâce au théâtre brechtien, mais même s’il s’agit, comme on le lit dans notre Dictionnaire, pour le spectateur, de donner « priorité au message social ou politique que l’auteur a voulu délivrer », il est difficile de croire que ce soit le sens de la « distanciation sociale » dont on nous parle aujourd’hui. Peut-être aurait-on pu parler de « respect des distances de sécurité », de « distance physique » ou de « mise en place de distances de sécurité », comme cela se fait dans d’autres domaines ? ». Mais est-ce une erreur comme le laisse à penser l’Académie ou l’expression d’une volonté d’instaurer une distanciation d’avec le social ?

 

Ces sujets sont trop vastes pour ne pas mettre à disposition du lecteur des notes circonstanciées qui renvoient à des chercheurs, des études, des disciplines qu’il faut avoir la volonté d’étudier pour les prendre en compte, car aucune connaissance collective ne peut se construire sans cette attention portée aux travaux des autres. Le lecteur en fera bon usage à sa convenance.

1. L’apprentissage social et le principe de vicariance d’Alberto Bandura

Le célèbre psychologue canadien a consacré sa vie à l’apprentissage social [3], à ce modelage social s’appuyant sur l’attention, la mémorisation, la reproduction et la motivation. Nous lui devons l’étude de cet apprentissage où interviennent trois dimensions : la vicariance, les symboles et l’agentivité. Nous lui devons aussi sa théorie socio-cognitive au travers de la réciprocité causale triadique et ses derniers travaux sur le sentiment d’efficacité personnelle. Toute cette œuvre témoigne de la prégnance des relations sociales dans l’acquisition et le développement des comportements et compétences. Trois aspects de ses travaux retiennent notre attention dans le but de montrer en quoi la distanciation sociale viendrait altérer ces modalités d’apprentissages sociaux, sans les remplacer. Voyons cela en trois sections : 1) la vicariance, 2) les facettes du modelage social, 3) les sources du sentiment d’efficacité.

1.1.) la vicariance a fait l’objet d’un travail très précieux de la part de quelques éminents psychologues. Lev Vygotski tout d’abord, Alberto Bandura bien sûr et Maurice Reuchlin[4] en France. Dans l’optique de notre article, ces travaux sur la vicariance tendent à démontrer l’importance de l’interaction sociale dans l’apprentissage et le développement. Les comportements sont appris par l’observation puis leur reproduction. Observer, reproduire, observer de nouveau, parfaire son acte par une imitation partielle et appropriée, voilà bien un apprentissage qui suppose la relation à autrui, la considération ou l’intérêt à l’imiter par filiation, affection ou désir aux motifs d’une satisfaction escomptée incluant une estime de soi à faire comme. Bandura tient aussi compte d’une vicariance possiblement médiatisée où les modèles peuvent certes provenir du milieu familial et scolaire ou du travail mais aussi de ces symboles présentés par la télévision, le cinéma, le théâtre, les sportifs, etc. sans jamais oublier l’effet social d’une inspiration qui est connue de son groupe et au sein duquel il y a estime et reconnaissance à vouloir faire comme. Être en position de vicaire observant précautionneusement pour refaire et suppléer suppose bien d’avoir une relation motivée à ce modèle dans ses gestes dans la personne qui inspire.  A cet égard, nous devons à Maurice Reuchlin d’avoir étudié la vicariance dans l’apprentissage scolaire pour en dégager les clés du succès ou les raisons des échecs, attestant de l’importance d’un premier temps construit d’observation attentive. Sans observation, pas d’apprentissage.

La vicariance émerge sous réserve des désirs inhérents à cette satisfaction d’imiter ou de s’inspirer. Faut-il un désir d’apprendre d’autrui, de faire comme l’autre, de prendre exemple de ses gestes et attitudes ou de ce qu’il dit en lui prêtant un prestige, une confiance, une reconnaissance qui deviendront reconnaissance de soi à savoir faire, à l’instar de celui qui est imité ? L’imitation du maître ou du camarade turbulent, pour le meilleur ou pour le pire, tient bien à cette réputation en vertu de critères d’appréciations : obtention d’un résultat, plaisir de faire ou de savoir, mérite à imiter celui qu’on admire, reconnaissance ultérieure de ses pairs, volonté de ressembler, etc. L’apprentissage requiert donc un environnement social d’une très grande complexité dans lequel se joue ces multiples interactions à l’instar de la vicariance interne observée par les physiologues. C’est en cela que les travaux de Vygotski sont aussi éclairants. Outre un développement organique, il y a une part sociale à tout apprentissage qui requiert des stimulations, soit ces interactions émotionnelles et des communications symboliques, soit des lieux et des temps sociaux où l’activité collective produit les conditions de l’apprentissage, même si des activités individuelles viennent renforcer par intériorisation les comportements ou connaissances en jeu.  Cette « construction sociale par observation » [5] induit des ajustements dans les représentations et les pratiques imitatives. La vicariance opère donc à la condition qu’il y ait des personnes à observer, en ayant aussi une représentation de la signification de leurs comportements et des actes dont l’imitation sera valorisée.

Il ressort de ce premier aperçu de la vicariance qu’elle nécessite des liens sociaux indispensables à l’apprentissage [6]. C’est pourquoi, dès lors qu’elle met en soupçon ces liens sociaux, la distanciation sociale expose à une altération de ces apprentissages sociaux. Approfondissons la vicariance et les facettes du modelage social pour vérifier cette hypothèse. Elle est fondamentalement sociale [7].

1.2.) les facettes du modelage social,

Ces quatre facettes sont décrites par Bandura et permettent de voir ce qui est en jeu dans la distanciation sociale puisqu’elle perturbe ou intermédie ces relations sociales à la base des apprentissages : a) l’attention, b) la mémorisation, c) la reproduction, d) la motivation.

a) l’attention détermine la qualité de l’observation, cette perception des gestes, des attitudes, des éléments de langage, soit l’ensemble du matériau à observer qu’il s’agit ensuite de reproduire. Observer, c’est examiner, explorer, regarder, percevoir par ses sens et des actes cognitifs d’identification, de décomposition où l’observateur est très actif pour se concentrer sur les éléments à reproduire. L’observation est sélective pour retenir ce qui est à imiter. Et cette attention est-elle immédiate ? Est-elle suggérée ? Relève-t-elle d’une consigne préalable et d’une prédisposition voire d’une mentalisation et d’une préparation à cet art de l’observation engagée dans une compréhension des manières de faire, dans une précaution à voir, entendre, saisir ce qui est dit et fait. L’attention se développe aussi dans un mouvement incessant qui l’accompagne entre geste et langage par exemple, le second commentant le premier, le premier motivant le second pour accroitre l’attention de l’observateur. Et selon les choses en jeu, cette attention requiert un champ expérimental véritable, celui du lieu, de la scène de vie, de la simulation, des gestes en situation avec les matériels, les circonstances, le déroulé des événements, etc. qui participent de leur manifestation.   

b) la mémorisation est une condition indispensable à une capacité de répétition des gestes et des propos en ayant bien pris soin dans l'observation de repérer ce qu'il convient de reproduire, retenant l'enchaînement des gestes, les caractéristiques des attitudes, les termes et les intonations d'un propos, etc. Il y a là une opération de mémorisation visuelle et auditive a minima qui rend possible la tentative de reproduction. Les physiologues parlent aussi de la mémoire des muscles dans une anticipation des mouvements à reproduire, par une simulation mentale où s’active déjà le corps qui mémorise. Cette mémorisation ne s’accomplit pas dans la passivité mais bien dans une relation entre l’observateur et l’observé, l’un visant l’apprentissage de l’autre, celui-là intervenant, selon les cas de vicariance, pour soutenir sa propre mémorisation : interpellation, demande de répétition, soit des échanges avec l’observé qui est aussi au service de son apprenti. Tous les apprentissages de gestes sociaux où les actions professionnelles supposent cette mémorisation avec sa part physiologique et sociale.

c) la reproduction consiste à passer à l'acte à partir des représentations symboliques pour faire comme il a été observé et mémorisé. Cette première performance va bien évidemment buter sur des déficits de mise en œuvre liés à une observation déficiente ou à une mémorisation incomplète. Ce succès relatif incite la personne à renouveler son observation pour venir combler ces écarts, ayant elle-même constaté sa capacité à faire en partie, sans pour autant parvenir à une pleine réalisation, à l'identique du modèle qu'elle souhaite reproduire. Cette reproduction encourage donc une ultime étape de motivation et de renforcement où la personne persévère dans son apprentissage vicariant par le renouvellement de phase d'observation en vue d'une mémorisation toujours plus satisfaisante. 

d) la motivation est selon Bandura de plusieurs types, puisqu'elle peut provenir de la personne motivée à parfaire son action, comme cette motivation peut être entretenue socialement par un agent félicitant et récompensant l’imitateur sans oublier le dernier type, sous la forme de punition ou de sanction. L'ensemble de ces interactions sociales constituent des motivations positives et négatives à reproduire le modèle le plus parfaitement possible en vue d’une satisfaction personnelle ou sociale. Intrinsèque ou extrinsèque, elle est aussi apprise et le fruit d’un désir d’aller à la rencontre des pratiques de l’autre, auquel des mérites sont attribués, pour désirer les reproduire. Et ces désirs sociaux n’ont-ils pas leurs raisons sociales : fierté d’appartenance au groupe, initiation et reconnaissance sociale, aspiration à des excellences méritoires, ressemblances et projection de soi dans un autre désirable. Cette désirabilité sociale est une des raisons de la vicariance, soit la valeur de l’imitation et appropriation qui fait devenir semblable à celui que l’on souhaite imiter.

En synthèse, ces facettes du modelage social témoignent de l'influence du modèle sur l'observateur. Mais cette interaction sociale n'est pas à sens unique puisqu'elle influence celui qui se sait être le modèle observé. Cela conduit à de multiples traits dont par exemple : à forcer certains gestes pour en induire une meilleure mémorisation, à exécuter plus lentement que d'ordinaire pour favoriser une observation active, à théâtraliser au-delà de l'ordinaire se sentant valorisé par ce statut de modèle observé par un apprenti, etc. Cette interférence qui peut devenir complicité entre l’observateur et l’observé développe donc une attention réciproque où celui qui fait s’oblige à repenser ses gestes dans le but de les rendre vicariants, c’est-à-dire observables et mémorisables en vue de leur reproduction. La relation vicariante renvoie alors à d’autres analyses psychologiques, sociologiques voire psychanalytiques sur le désir d’être l’autre, le désir de se faire autre, le plaisir du dédoublement, la transmission historique et la transcendance d’être les modestes reproducteurs d’un modèle-règle éternel ou universel, voire l’initiation à être membre d’un collectif maître de ses savoirs et gestes, dans des relations verticales d’apprentissages sociaux institutionnalisés ; mais aussi dans des relations horizontales de vicariances au sein d’un groupe, etc. Pour terminer, Bandura analyse le sentiment d’efficacité, complétant cette vue sociale de l’apprentissage.

1.3.) les sources du sentiment d’efficacité.

Ces derniers travaux sur l’efficacité personnelle soulignent l’importance de plusieurs aspects sociaux. Et ceux-ci tendent aussi à montrer que la distanciation sociale éloigne de ces conditions de l’efficacité personnelle. Quand Bandura expose l’expérience active de la maîtrise comme source de ce sentiment, la maîtrise est apprise, elle est conditionnée, elle résulte d’un apprentissage social qui configure à ce désir d’obtenir un résultat dans l’action [8]. La tâche est une performance et sa réussite vient renforcer cette croyance en son efficacité. Le « j’ai réussi » est le meilleur témoignage et encouragement renforçant ce sentiment d’être efficace. Mais comment celui-ci peut perdurer sans aucune motivation exogène à pouvoir informer autrui de cette performance ? Comment ne pas négliger sa performance si jamais aucune relation sociale ne vient donner crédit à ce résultat ? Commet imaginer que la personne isolée puisse maintenir indéfiniment cette exigence d’une tâche accomplie dans un but avec un souci d’efficacité ? La distanciation sociale vient altérer cette évaluation intérieure dont les ressorts tiennent pour une bonne part à un apprentissage devant témoin. L’efficacité est aussi un construit social dont les critères résultent eux-mêmes d’un apprentissage à vouloir faire, à vouloir se conformer, à souhaiter réussir, à être digne du regard de l’autre, etc. L’efficacité est dans le jugement de l’autre ou dans le regard que l’on porte sur son action eu égard à une exigence pour grande partie apprise.

Ce sentiment tient pour beaucoup selon Bandura à la persuasion verbale. L’interaction langagière pleine de procédés d’influence : conseils, questions, interpellations, suggestions, propositions, alertes, avertissements expriment une relation psychologique et sociale intense entre des personnes. L’interaction sociale engage l’ethos, le pathos et le logos, c’est-à-dire une relation humaine intégrale où les croyances en son efficacité procède de l’énergie mise par un tiers. Celui-ci investit affectivement, physiquement, émotionnellement en proximité jusqu’à l’interaction kinesthésique, des gestes de soutien et des manifestations corporelles expressives qui impactent l’autre. L’efficacité personnelle n’est donc pas le résultat d’un processus individuel et désincarné de tout contact. Il résulte bien d’un phénomène social avéré pour lequel la distanciation sociale agit négativement.

Enfin, Bandura mentionne les états physiologiques et émotionnels personnels qui vont de l’aversion au risque faisant craindre l’échec jusqu’à l’anxiété, à l’enthousiasme positif motivant de nouveaux passages à l’acte. La persistance dans l’action, le prolongement de l’effort qui a un coût cognitif résulte d’une croyance personnelle en sa capacité d’atteindre l’objectif, soit d’agir et de réussir. Cette conviction est à la base de la réitération des actions. Faire, essayer, refaire, parfaire, etc. Tout cela peut-il perdurer en dehors d’une présence humaine ? Certains vont dire que oui. Beaucoup vont, à la suite de Bandura, signaler que l’isolement, l’esseulement ne sont pas des facteurs propices mais bien plutôt des risques : ennuis, pertes de motivation, dépressions, intermédiations factices, lassitudes, etc. Même les grands scientifiques participant à leurs colloques témoignent de la valeur inestimable de ces conversations, de ces temps imprévus, de ces accidents de discussion, de ces opportunités d’échanges sur la base d’un exposé, là dans le génie d’une communauté humaine et de l’intérêt porté à un autrui visible, incarné, présent. N’ont-ils pas cela avec les corps de métier en réunion de chantier ? Faut-il relire Bohr, Einstein, Penrose, Heisenberg, etc. dont les livres témoignent avec brio de l’inestimable valeur créatrice de leurs discussions en ces occasions sociales précieuses ? L’intelligence n’est pas la simple information transmise. Elle met en jeu autre chose. Faut-il entendre les artisans, les compagnons mais aussi les ingénieurs concernant leurs activités d’éducation et de maîtrise de leur production, sans oublier les professeurs et les étudiants ? Nous y reviendrons dans une synthèse générale en conclusion.

2. Les élites contre le social de Christopher Lasch

Son œuvre majeure La révolte des élites et la trahison de la démocratie, publiée en 1995 s’intéresse aux élites agissant contre les peuples. Et sa première phrase du chapitre 2 est passée à la postérité tant elle interpelle les représentations sociales ordinaires où les élites servent le bien commun ou l’intérêt de la Nation, même si elles s’accommodent de quelques privilèges : « Naguère, c'était la « révolte des masses » qui était considérée comme la menace contre l’ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses. » (1996, 37). Dans cette œuvre très critique, il est intéressant d’y repérer les signes d’une lutte des élites en « trahison de la démocratie ». A cet égard, le sociologue met en exergue plusieurs aspects d’une organisation politique où le social est suspect, créant une succession de distanciations sociales entre les élites et les peuples déconsidérés. Reprenons quelques étapes de son raisonnement en trois sections. 1) la dialectique du réel, 2) les moyens de sa liberté, 3) l’aliénation des liens sociaux.

2.1.) La dialectique du réel signifie que la représentation des choses devient une opposition des mondes où la réalité des uns est radicalement irréductible et incompatible avec celles des autres. Ces deux réalités ne sont pas sans rappeler la théorie des deux mondes intelligibles et sensibles issus de la tradition platonicienne qui vient soutenir une différence de caste et de position hiérarchique inhérente à cette qualité de la compréhension du monde. Pour expliquer cette réalité sociale, Lasch mentionne l’éloignement des réalités du quotidien au profit d’une abstraction croissante qui rend étranger aux choses du quotidien :

« Elles n'ont pas l'expérience de la création de quoi que ce soit de substantiel ou de durable. Elles vivent dans un monde d'abstractions et d'images, un monde virtuel consistant en modèles informatisés de la réalité – une « hyper-réalité » comme on l'a appelée – par opposition à la réalité physique immédiate, palpable, qu’habitent les femmes et les hommes ordinaires. » (2007, 32)

Celle-ci légitime selon lui cette hiérarchisation du fait du pouvoir de l’abstraction sur les choses qui les embrasse, les rassemble, les organise puis les gouverne :

« L'idée même de la réalité est mise en cause, peut-être parce que les classes qui détiennent la parole habitent un monde artificiel dans lequel des simulations de la réalité remplacent la réalité proprement dite. » (2007, 89)

Et ce monde est plus désirable, plus valorisant et source d’une puissance que cette élite préfère par intérêt de domination :

« Le contrôle est devenu une obsession. Dans leur élan pour s'isoler du risque et de la contingence – pour se prémunir des aléas imprévisibles qui affligent la vie de l'homme – les classes intellectuelles se sont séparées non seulement du monde commun qui les entourent mais aussi de la réalité elle-même. » (2007, 32)

Ce premier point atteste aussi d’une technique et d’une science qui rendent possible cette domination du réel où celui-ci disparaît au profit de catégories et de raisonnements bureaucratiques qui se substituent à l’initiative de chacun. Conséquemment, l’existence de cette élite renvoie à une distanciation sociale qui sépare les ignorants des sachants comme dans l’usine fordiste l’ingénieur dirige et prescrit à des simples exécutants dénués de toute conscience du système industriel dans lequel ils s’insèrent à la manière d’une fonction complémentaire des machines. Cette dialectique du réel qui ordonne les savoirs entre eux, disqualifie les savoirs de certains au profit des compétences instrumentales et techniciennes des autres. Lasch y voit la première raison d’un effondrement des démocraties dès lors qu’on dialectise et hiérarchise les représentations du réel, puisqu’elles ôtent au plus grand nombre sa légitimité de décider, faute de savoir. Et les juges de cette déficience sont ceux-là même qui tirent profit de l’instauration de cette distanciation sociale :

« Le carriérisme tend à saper la démocratie en séparant le savoir de l'expérience pratique, en dévaluant le type de savoirs acquis par expérience et en produisant des conditions sociales dans lesquelles on n'attend pas des gens ordinaires qu'ils sachent quoi que ce soit. Le règne de l'expertise spécialisée – résultat logique de politiques pour lesquelles il y a équivalence entre opportunités et accès libre à « des postes plus hautement considérés » – est l'antithèse de la démocratie. » (2007, 88)

En synthèse de cette première section, Lasch explique ce rapport de force qui fait déjuger les incompétents, ces peuples ignorants dont les idées ne peuvent être que critiquables et populistes par essence, puisqu’elles émanent d’une population qui ne sait pas se représenter le réel, comme l’ouvrier n’a rien à dire à l’ingénieur qui lui prescrit ses tâches dont il ne peut comprendre la justesse et la valeur, devant s’incliner et se soumettre à son autorité légitime. Il est alors manifeste que les élites œuvrent à une société dont les acteurs ne sont pas conscients : 

« Ceux qui se font trop de soucis à propos du fanatisme idéologique tombent souvent dans un conformisme intellectuel qui leur est propre, ce que nous voyons particulièrement chez les intellectuels libéraux. Tout se passe comme s'ils étaient les seuls à comprendre le danger de l'universalité mal placée, la relativité de la vérité et le besoin d'une suspension du jugement. Ces intellectuels qui font profession de leur ouverture d'esprit se voient comme une minorité civilisée dans un océan de fanatisme. » (2007, 98)

2.2.) Les moyens de sa liberté prolongent la dialectique du réel, Lasch exposant les conditions d’une dérive des organisations sociales et économiques qui viennent concrétiser et justifier cette hiérarchisation des réels. Lasch y voit le signe d’une dépossession où le savoir construit et abstrait structure des rapports de soumission dans lesquels toutes les autonomies antérieures sont aliénées au profit d’une conception rationnelle des activités humaines. C’est pourquoi il fait le lien entre une démocratie vivante et un simulacre démocratique quand la distanciation sociale éloigne les acteurs de leur propre possession d’eux-mêmes, tant dans la maîtrise de leur travail que de leur existence, ce qui le conduit à faire le lien entre les modes de production et l’autonomie des personnes, libres dans leur travail et les savoirs qu’ils maîtrisent pour subvenir à leur besoin. Toute la dépossession de l’organisation industrielle est en soi anti-démocratique et son organisation autoritaire contrevient aux règles élémentaires d’une société démocratique :

« Les populistes considéraient l'autonomie et la confiance en soi comme l'essence de la démocratie, une vertu qui n'a jamais cessé d'être requise. Ce qu'ils reprochaient à la production de masse et à la centralisation politique était qu'elles affaiblissaient l'esprit d'autonomie et la confiance en soi, et dissuadaient les gens d'assumer la responsabilité de leurs actions. » (2007, 91-92)

Le sociologue en tire un enseignement sans concession entre les lois du marché et la permanence de la démocratie car la distanciation sociale opère comme un poison économique dans des organisations démocratiques dont elle mine les fondements : 

« Il est notoire que le marché tant à s’universaliser. Il ne coexiste pas facilement avec des institutions opérant selon des principes qui lui sont antithétiques. […] Inexorablement, il remodèle chaque institution à son image. » (2007, 106)

De cette compréhension d’une perte des moyens de sa liberté, Lasch en tire une critique radicale des sociétés occidentales où la distanciation insinue partout une dissociation des individus de leurs cercles sociaux d’appartenance qui sont pourtant bien à l’origine d’une démocratie, supposant que le marché et le libéralisme qui le fonde sont les adversaires de la démocratie, sapant le fait social constitutif d’une aspiration collective à vivre entre égaux :

« Quand le marché préempte tout l'espace public, et que la sociabilité doit « se replier » dans des clubs privés, les gens seront menacés de perdre leur capacité à s'amuser et même à se gouverner. » (2007, 136)

Lasch condamne là l’œuvre anti-démocratique des institutions internationales dont la posture, les représentations et les actions ruinent la démocratie réelle au profit d’une émancipation fictive de l’individu qu’il développe dans sa critique de Narcisse [9]. Il y critique alors certaines grandes tendances sociales des sociétés occidentales, dévoilant qu’elles introduisent toujours un peu plus de distance sociale entre les hommes pour accomplir une œuvre contraire à la démocratie. La bureaucratie est alors l’adversaire des communautés sociales dont elle conteste les droits et les compétences à faire afin de les détruire et dans le même temps d’accroître sans cesse sa sphère d’influence où l’exercice démocratique a disparu :

« La révolte du contribuable, quoiqu’elle-même nourrie par une idéologie du secteur privé qui reste indifférente à toute sorte d’appel au civisme, naît du soupçon fondé que l'argent des impôts ne fait que financer l'auto-promotion de la bureaucratie. » (2007, 108)

Et cette bureaucratisation agit dans un les domaines les plus fondamentaux des moyens de la liberté dont l’éducation. Ses propos sont là aussi un procès de la distanciation sociale où l’éducation devient un métier, une technique qui sépare les sachants du quotidien de ceux qui sont légitimes à détenir le droit d’enseigner et d’éduquer parce que des institutions sont là pour réaliser cette tâche au lieu et place de chacun dans le quotidien de ses actions d’apprentissage :

« La grande faiblesse de la philosophie éducative de Mann était de postuler que l'éducation n'a lieu qu’à l'école. Peut-être est-il injuste de dire que Mann [10] a légué ce fatal présupposé aux générations d'éducateurs qui l'ont suivi, dans le cadre de son héritage intellectuel. Après tout, probablement doit-on considérer l'incapacité à voir au-delà de l'école – la tendance à parler comme si scolarisation et l'éducation étaient des termes synonymes – comme un des risques du métier pour les éducateurs professionnels, une forme d'aveuglement qui fait partie de ce travail. » (2007, 159)

Le sociologue contredit toute la théorie économique classique et une bonne part de la tradition sociologique qui fait de l’individu l’atome effectif de toute société. Lasch contrevient à cette tradition en contestant la relation entre individu et démocratie au profit des communautés qui fondent à ses yeux la démocratie réelle :

« Ce ne sont pas les individus qui constituent les unités de base de la société démocratique, mais les communautés se gouvernant elles-mêmes. C'est le déclin de ces communautés qui, plus que tout le reste, remet en cause l'avenir de la démocratie. » (2007, 20)

Ces aliénations des moyens de sa liberté deviennent alors un signe patent de dépossession, de déconstruction des réalités sociales. Bien évidemment, tout ceux qui vivent de leur position en surplomb pour justifier que leur expertise est indispensable à la lutte contre les ignorances contreviennent à la démocratie selon Lasch, le sociologue voyant dans toutes les technocraties et les bureaucraties des pouvoirs hostiles aux personnes qui deviennent les jouets des manipulations et organisations qui servent leur pouvoir. Ces organisations sont les symptômes d’une société procédant par la distanciation sociale, puisqu’elle engendre des organes de dissociation qui affectent les libertés, les initiatives et les autonomies primitives, fondatrices de la démocratie, dont elles sont tendanciellement les adversaires. Or, pour exister, cette société démocratique doit faire vivre ces liens sociaux.

2.3.) L’aliénation des liens sociaux vient parfaire sa thèse par un examen pragmatique de la dissolution des interactions sociales. Il fait ici œuvre de sociologue de terrain puisqu’il n’oublie rien des réalités du quotidien qui font l’objet d’une critique des élites, voyant en chacun de ces événements, une pratique émotionnelle, pour ne pas dire irrationnelle des relations interindividuelles qui ne saurait être que transactionnelle et calculée.  Lasch expose plusieurs dimensions des liens sociaux, les plus ordinaires d’abord, les plus spirituels ensuite. Il commence par les lieux de la vie sociale quotidienne qu’on ne saurait éliminer sans altérer la vie démocratique elle-même :

« Ce n'est pas parce qu'ils « vous font arriver au bout de la journée » que les lieux intermédiaires ont du prix, mais parce que les bars, les snacks, les brasseries et les pubs encouragent la conversation qui est l'essence de la vie civique. Selon Oldenburg, c'est dans les lieux de socialisation informelle, où les gens peuvent parler sans contrainte, à part les contraintes qu'imposent l'art de la conversation lui-même, que la conversation a le plus de chances de prospérer. » (2007, 128)

Or, la distanciation sociale a bien conduit à proscrire cette vie sociale informelle.

Lasch continue par la crise éthique dont il souligne qu’elle disloque les communautés d’appartenance et les raisons d’être ensemble. La pluralité éthique ou la distanciation sociale et ses règles et gestes barrières obligent de ne plus avoir d’autre éthique commune que celle qui éloigne les uns des autres, où chaque individu doit se soumettre à une injonction d’isolement. L’Etat devient l’ordonnateur d’une éthique minimale ordonnant les interactions acceptables avec autrui au nom de cette prudente distanciation sociale sanitaire. Chacun est seul face à l’Etat et les corps sociaux intermédiaires ne peuvent plus fonctionner puisque les assemblées, les conventions, les séminaires, les célébrations, bref, tous les moments collectifs sont largement proscrits. Ce qui est exigé revient à affirmer le caractère non essentiel des liens sociaux ordinaires. L’Etat tend à se substituer alors à toutes réalités sociales :  

« Renvoyer tout le monde à une « pluralité d’engagements éthiques » signifie que nous n’exigeons rien de personne et ne reconnaissons à personne le droit d'exiger rien de nous. Logiquement, suspendre tout jugement nous condamne à la solitude. A moins d'être prêts à exiger des choses les uns des autres, nous ne pourrons connaître que la forme la plus rudimentaire de vie commune. » (2007, 96)

Enfin, Lasch aborde la question du lien social religieux sur lequel il émet un jugement sur ses contemporains. Il y voit la crise des sciences occidentales et l’effondrement de la cohésion autour de l’idée du progrès technique. Sa critique s’adresse directement aux élites a-religieuses, pour ne pas dire marquées du scientisme et qui ont, selon lui, un regard erroné sur la religion [11]. Ces élites négligent et détruisent là encore un lien social du fait d’une distanciation sociale s’éloignant des rites sociaux inhérents aux pratiques religieuses :

« De nombreux intellectuels supposent que la religion satisfait le besoin de sécurité morale et émotionnelle – idée qui serait anéantie par la connaissance la plus passagère de la religion. Il semble qu'il y ait des limites même à l'ouverture de l'esprit ouvert, limites qui se révèlent vite quand la conversation en vient à la religion. » (2007, 99)

Il poursuit sa critique des sciences et techniques dont il estime qu’elles ont été des substituts illusoires dont les fins progressistes agissent comme une autre distanciation sociale radicale et stérilisante où l’homme ordinaire disparaît dans la figure d’un Narcisse éthéré[12] :

« Dans une époque qui se figure désillusionnée, c'est l'unique illusion – l'illusion de la maîtrise – qui demeure aussi tenace que jamais. Mais maintenant que nous commençons à saisir les limites de notre contrôle sur le monde naturel, c'est une illusion dont l'avenir – pour évoquer Freud à nouveau – est fort douteux, illusion assurément plus problématique que l'avenir de la religion. » (2007, 248)

En synthèse de cette section, tirons quelques enseignements de l’œuvre de Lasch concernant la distanciation sociale. Elle porte sur plusieurs aspects complémentaires qui installent une vision bien particulière des démocraties occidentales aujourd’hui.

Premièrement, il renverse la perception des élites selon laquelle leurs vues pseudo-rationnelles s’imposent aux émotions et arguments incohérents des populations. Cette distanciation sociale est fausse et elle témoigne plutôt d’un mépris des élites pour les populations qu’elles exploitent, étant intentionnellement éloignées des préoccupations populaires auxquelles il s’agit de répondre par la distance critique et éclairée. Il est dans la lignée des critiques de Jacques Ellul dont l’unité de pensée tient à ces deux facettes, la technique et la propagande [13].

Deuxièmement, cette distanciation sociale oppose progressivement les élites aux populations et elles menacent les peuples d’une distanciation allant jusqu’au mépris, à la domination, voire la destruction en privant les populations des traditions et usages sociaux qu’il s’agit de déconsidérer et déconstruire un à un au profit des seuls droits individuels. La distanciation sociale induit donc une lutte contre les organisations traditionnelles : famille, commune, nation, religion, syndicats, mouvements politiques et associatifs, etc. C’est la disparition des tiers-états et des tiers-lieux où se tissent les liens sociaux.

Troisièmement, le progrès et son « illusion de la maîtrise » rompt avec le débat public et la controverse puisqu’il impose une doctrine refusant les limites ou les oppositions à un mouvement techniciste. La distanciation sociale opère là contre les sentiments populaires ou les désirs modestes avec une aspiration à la domination scientifique et technique de toute chose : mouvement révolutionnaire et messianique qu’il dénomme d’ailleurs « pharisianisme laïc ».

Quatrièmement, Lasch s’inquiète de cette distanciation sociale, à ses yeux, jamais aussi importante, entre la vie des élites et la vie des populations, ces privilégiés étant isolés du monde et de l’existence quotidienne tout en contrôlant la plupart des activités économiques et culturelles à travers le monde par une concentration inédite des pouvoirs dans l’histoire moderne.

Cinquièmement, il fustige cette déconstruction de la démocratie et de ses rites au nom d’une distanciation sociale qui sépare les humains, faisant de chacun ce Narcisse esseulé, inapte à une expression politique, si ce n’est ses revendications hédonistes. L’apologie du bon plaisir fait de l’homme un enfant gâté aspirant à son seul confort matériel.

Sixièmement, il remet en cause l’idée d’une citoyenneté du monde qui sépare encore plus les peuples nationaux des élites qui prennent toutes les distances possibles avec des obligations civiques jugées désuètes. Ces passagers clandestins se dispensent le plus possible de leurs engagements locaux au profit de quelques actions philanthropiques internationales qui visent l’accroissement de leur domination en dehors des cadres nationaux. L’exercice de la puissance s’affranchit d’une responsabilité territoriale.

Septièmement, les élites se dédouanent de leur responsabilité ou de leur dette sociale, n’exprimant aucune solidarité sociale ou économique jusqu’à mépriser ces populations et envisager de les déclasser, de les réprimer, de les condamner, les affublant de jugements péremptoires pour prendre là encore des distances sociales parfois radicales dans le propos : provincialisme, xénophobie, populisme, conservatisme, avec une sorte de justification a priori des thèses eugénistes resurgissant à la manière du darwinisme social de la première moitié du 20e siècle [14].  

Huitièmement, le sociologue observe que les médias contribuent à accroître cette distance sociale en informant, voire désinformant, et en ne participant pas à une conversation qui est l’essence même du débat public. Ce refus de faire connaître et de rendre accessible en abordant les questions qui intéressent des communautés humaines renforce intentionnellement les distances jusqu’à favoriser la fabrique du consentement et les manipulations médiatiques. Cet éloignement développe une fiction démocratique par orientation, sélection, pression jusqu’à l’interdiction.

En conclusion de cette partie, le sociologue américain décrit un trait psychologique : la pléonexie. Ce désir de toujours posséder plus jusqu’au détriment des autres, traduisant une avidité sans limite, une convoitise qui confine à la voracité insatiable jusqu’à la rapacité. Il est révélateur d’une distanciation sociale jusqu’à la fracture entre les prédateurs pléonexes et les populations victimes, ce dont le sociologue Marcel Mauss se faisait l’interprète dans Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos où il opposait la pléonexie des modernes rompant avec les cycles d'échange dans les sociétés traditionnelles. La captation du prendre s’explique par cette indifférence à l’autre dont on ne se sent plus solidaire, effaçant le cycle du don et du contre-don : donner, recevoir, rendre. En détruisant la vertu de la réprobation morale sociale qui délimite le champ d’action de chacun du fait de son appartenance au groupe sur son territoire, Lasch note que l’émancipation insatiable crée une distance fatale entre les individus qui n’appartiennent plus à un corps social solidaire. Les élites font sécession [15]. En ce sens, la distanciation sociale dissout les limitations sociales inhérentes à des institutions diverses qui sont les lieux de la conversation et du dialogue entre pairs. Elle est sans lieu ni rituel qui encourageraient à l’art de la controverse où se nouent les arguments, les rhétoriques et les démonstrations qui font l’intelligence des collectifs s’éduquant à l’exercice de leur responsabilité commune.

Or, les nouveaux lieux des réseaux sociaux induisent massivement un autre type de débat sans respect où l’insulte, la vindicte, l’agression verbale se multiplient sans aucun risque de réaction ou de réputation [16]. Ce Narcisse peut nier la réalité des autres qui ne sont plus que des virtualités visuelles et sonores, il peut douter de leur réalité : phénomène de régression primitive, et dans le même temps basculer dans l’illusion de sa puissance solitaire de soumettre l’univers fantomatique à sa seule volonté.

Conclusions

Introduire le concept de distanciation sociale dans le langage politique n’est donc pas anodin. Il paraît très lourd de sens et il semble exprimer une intention politique majeure des élites qui préfèrent prendre leur distance sociale en favorisant une sorte de désintégration-dislocation sociale. A cet égard, les passions américaines pour les philosophes français de la déconstruction montrent que tout ce qui désagrège les liens sociaux est utile à une société distante du social.  Celle engagée durant l’année 2020 serait alors bien plus qu’une disposition sanitaire temporaire. Elle serait le signe d’un projet de transformation des comportements sociaux en faveur d’un isolement valorisé, légitimé, encouragé pour que les personnes ne fassent plus société. Cette distanciation sociale ferait alors échos au processus d’atomisation où il ne reste plus que des atomes individuels esseulés, privés des moyens de créer des liens sociaux. Or, Bandura et Lasch nous montrent deux aspects d’une distanciation sociale qui  n’est pas dénuée de risques majeurs pour ladite société. Si l’hypothèse de cette tentation était fondée, les conséquences sont assez largement prévisibles.

Cette restriction du débat et des espaces de vie politique se fait insidieusement au nom du soupçon : le lieu commun devient suspect, indésirable, dangereux, sanitairement condamnable. Force est de constater qu’une telle norme de la distanciation sociale aurait des conséquences sociales en matière d’éducation, de connaissance et de rapport entre gouvernants et gouvernés.

Les premières conséquences seront celles inhérentes à cette déconstruction sociale. Elles sont déjà visibles en matière de sociabilité et d’éducation par exemple. Le malaise des étudiants, l’épuisement des enseignants et l’échec patent de l’éducation totalement intermédiée en témoignent. Cette distance d’avec l’humanité de l’homme fabrique une relation apathique et désincarnée qui encourage à la dénégation de la liberté de l’autre qui doit se soumettre et obéir. Les signes agressifs entre citoyens dans les rues qui ont émergé à cette occasion sont patents. L’autre n’est déjà plus potentiellement qu’un avatar sur un écran. Des étudiants témoignent de cette extinction de toute vie en eux, faute d’interaction et d’existence partagée.   

De nombreux psychologues ont d’ores et déjà alerté sur le décrochage scolaire ou universitaire, des éducateurs ont souligné l’impossibilité d’évaluer à distance avec les risques incontrôlables de fraudes et de tricheries. Des psychologues de l’enfance ont témoigné des conséquences de l’occultation du visage et de rapports humains déformés avec l’absence des signes du visage. Les sourds ont témoigné de la perte d’une lecture visuelle par les mouvements des lèvres les renvoyant à leur handicap. Le renoncement à apprendre jusqu’à l’abandon des études s’observe dans les écoles. La théorie de Bandura nous donne les clés avec des signes de grandes inquiétudes sur la perte de motivation collective, l’insignifiance et la vacuité d’un apprentissage solitaire désinséré de ses réalités sociales d’apprentissages collectifs. Le risque est quasi-avéré de voir des classes d’âge incapables de parvenir à un niveau d’éducation satisfaisant, sauf à leur substituer des actes préconstruits et intermédiés comme si savoir cliquer primait savoir penser, en référence au petit livre magistral de Michel Blay : Penser ou cliquer [17]. C’est oublier que l’étudiant prolonge le cours lors de discussion avec ses amis. Ne singent-ils pas les savoirs, ne discutent-ils pas de leurs compréhensions, de leurs désaccords dans des exercices où le groupe apprend de l’écoute de chacun dans ces moments qui ritualisent des gestes de l’esprit : reformuler, répéter, tester, écouter, argumenter, mémoriser, motiver, disputer dans un mouvement social qui justifie depuis la plus haute antiquité que les enseignants s’adressent à des groupes : l’Académie de Platon puis le Lycée d’Aristote comme plus tard l’école de Charlemagne ou l’université de Paris médiévale s’incarnant en des lieux communs d’échange et de vie sans oublier la classe républicaine, lieu social par excellence ? Et s’y jouent des rapports affectifs, du désir, des séductions, de la domination, de l’admiration et des plaisirs au-delà de la seule connaissance ? Bien au-delà d’un simple échange d’information, ces lieux proposent une vie commune : l’apprentissage social.

A l’inverse, la distanciation sociale conduit aussi au renforcement des comportements doctrinaires vis-à-vis d’autrui avec une perte de la pratique de l’altérité. L’injonction à l’autre remplace la discussion et le libre consentement dans le respect mutuel. Quelques pratiques inquiétantes ont resurgi, masquée par de prétendues bonnes intentions : délation, dénonciation, intimidation, injonction, punition, sanction qui fleurissent dans le débat public avec là encore une distanciation sociale qui s’abstrait de considérer l’inviolable liberté fondamentale de la personne humaine : penser, s’exprimer, choisir ses soins. Cette distanciation sociale a semé le germe d’une intolérance collective où les autres n’ont plus le droit à leur existence différente par la multiplication des assignations à ne pas librement pratiquer son mode de vie. Les ordres et injonctions se sont multipliés. Les interpellations entre citoyens dans les rues sur leur comportement en témoignent. La vigueur des échanges accusatoires et les rhétoriques de culpabilisation l’attestent. La distanciation sociale devient même une norme sociale avec toute l’autorité quasi doctrinaire de la normativité et de ses règlements. Elle a pourtant des conséquences psychologiques majeures : dépression, suicide, déstructuration des liens affectifs : violences conjugales en explosion, violences sur les enfants, etc. qui vont faire encore plus détester la relation humaine, justifiant de nouveau la mise à l’écart, l’éloignement, le retrait des enfants, la séparation des conjoints, etc. dans une spirale de désintégration sociale. Cela renforce alors le discours d’une distanciation sociale indispensable, qui va s’émouvoir des faits qu’il a très largement engendré en motivant l’adage : l’enfer, c’est les autres, alors que la solitude, c’est la prison de l’enfermement sur soi, le pire repli identitaire sur l’ego par exclusion des autres ! C’est là le Narcisse évidée de Lasch ou l’homme dans la désolation si bien décrit par Arendt [18]. Faut-il ici convoquer toute la littérature scientifique de ces dernières décennies qui observent les conséquences délétères de l’isolement social ? Le lecteur peut s’inspirer de notre note [19] pour constater que l’étude des conséquences physiologiques et psychologiques de l’isolement est ancienne et riche de résultats qui invitent à la prudence. Certaines études exceptionnelles sont assez rares pour que le chercheur y prête attention. J’évoque ici l’immense étude longitudinale de 75 ans de la Harvard Study of Adult Development. Elle conclut que la distanciation sociale contribue à réduire les stimulus et les interactions en nombre et qualité. Elle dégrade donc physiquement et psychiquement. Il est même étonnant que les médecins, conseils des politiques, aient pu à ce point négliger ces connaissances physiologiques et psychologiques liées à l’absence d’interactions sociales [20].

Les secondes seront inhérentes aux artifices technologiques de substitution qui ne pallient pas une relation humaine effective : ethos, pathos, logos selon la description aristotélicienne. Manque où se dégradent a minima ethos et pathos. Ceux-là ne vont pas manquer de poser quelques questions. En effet, le recul montre toutes les limites de l’artifice technologique. Le palliatif de la relation intermédiée ne semble pas combler le besoin de relation de proximité. Les dimensions physiologiques et kinesthésiques en particulier semblent les grandes oubliées de la virtualisation des relations sociales.

Force est de constater que la distance sociale fait l’apologie progressive de l’isolement. Or, ce dernier est connu et étudié depuis longtemps par les médecins et les psychologues. Alors que la distance s’impose par un argument sanitaire, elle a elle-même un impact sanitaire bien connue. Mettre à l’isolement est une punition, une sanction. Isoler, c’est réduire les échanges et affecter la psychologie, voire accroître des effets physiologiques. Les psychologues évoquent l’apparition de phobies sociales, de glissement mortifère et de syndromes suicidaires. Ils soulignent l’accroissement de recours à des psychotropes.  L’isolement et la solitude ont des effets toxiques sur la santé par absence de stimulations sensorielles et d’interactions sociales. Et isoler au motif d’une peur est par construction anxiogène. Des faits sociaux viennent corroborer ce constat psychologique. La souffrance des travailleurs et leur épuisement croissant comme la rupture des étudiants avec leurs institutions sont visibles : taux de décrochages mais aussi et plus encore : absence de motivation, faible mémorisation, échanges dégradés, perte des opportunités de liens informels, absence. Tout cela témoigne d’une substitution des relations empiriques au profit des échanges intermédiés où disparaissent les discussions improvisées et les régulations informelles mais aussi les débats avec des connus et inconnus dans les lieux de convivialité dont Lasch mentionne la valeur de socialisation démocratique.

Voilà pourquoi, ces auteurs des sciences sociales permettent de prédire des effets très négatifs d’une telle distanciation sociale durable, parce qu’elle ne respecte pas les faits physiques et psychiques comme ils nous sont connus aujourd’hui. Avant de contrevenir massivement à de très nombreuses connaissances cliniques et sociales acquises par la recherche et l’expérience, l’épreuve de la distanciation sociale promut par Neil Ferguson aurait mérité une évaluation publique interdisciplinaire par une prise en compte des sciences sociales, car la décision politique s’avère peut-être biaisée, voire même manipulée de facto du fait de ce prisme déformant dont tous ont intuitivement perçu qu’il faisait l’impasse sur les sciences de l’homme et une partie des études médicales sur l’isolement. La décision politique et publique ne peut se prendre avec autant d’ignorance. Là est indubitablement le fait d’une manipulation-déformation des connaissances disponibles pour des raisons qu’il faudra étudier plus tard, par panique, ignorance temporaire ou incompétence peut-être. Mais, il est sûr et souhaitable de regarder le monde avec les yeux de tous, car la prétendue panoptique de l’expert monomaniaque n’est qu’un biais de perception invalidé par les faits.  La conséquence de cette distance permanente, c’est le passage à la société des individus. Mais c’est un oxymore. La distanciation sociale devient obligation et injonction de ne plus faire société. Une telle prescription normative est au crédit d’un seul type de société politique qui parvient à imposer cela dans la durée : le système totalitaire contrôlant toutes les relations sociales.

 

Bibliographie

 

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[1] Report 9: Impact of non-pharmaceutical interventions (NPIs) to reduce COVID-19 mortality and healthcare demand, 16 mars 2020 où N. Ferguson expose ses projections et ses recommandations dans un tableau (p.6) : Résumé des interventions NPI considérées mentionnant : CI – cas isolé à la maison, HQ – quarantaine volontaire à la maison, SDO – distanciation sociale des plus de 70 ans, SD – distanciation sociale de l’ensemble de la population, PC – fermeture des écoles et universités, soit uniquement des mesures de distanciation sociale : « Au cours de cette pandémie, certaines collectivités, notamment aux États-Unis, ont répondu par une variété d’interventions non pharmaceutiques (CPD) - mesures visant à réduire la transmission en réduisant les taux de contact dans la population générale. Parmi les mesures adoptées pendant cette période, on compte la fermeture d’écoles, d’églises, de bars et d’autres lieux sociaux. Les villes dans lesquelles ces interventions ont été mises en œuvre au début de l’épidémie ont réussi à réduire le nombre de cas, tandis que les interventions sont demeurées en place et ont connu une mortalité globalement plus faible1. Cependant, la transmission a rebondi une fois les commandes levées » (p.3). A signaler que cette étude impactera les décisions politiques des grandes nations occidentales, ne faisant pas état de possibilités prophylactiques ou thérapeutiques lors des premiers symptômes qui seront d’ailleurs ignorées, dans ces mêmes pays, laissant à penser que la distanciation sociale est l’unique solution couplée à une vaccination générale.

[2] Nous faisons références aux stratégies fatales de Jean Baudrillard publiée en 1986 : « Aujourd'hui que toute radicalité critique est devenue inutile, que toute négativité s'est résolue dans un monde qui fait semblant de se réaliser, que l'esprit critique lui-même a trouvé dans le socialisme sa résidence secondaire et que l'effet de désir, enfin, est largement passé, que reste-t-il sinon de remettre les choses à leur point zéro énigmatique ? Or l'énigme s'est inversée : jadis c'était la Sphinge qui posait à l'homme la question de l'homme, qu'Œdipe a cru résoudre et que nous avons tous cru résoudre à sa suite - aujourd'hui c'est l'homme qui pose à la Sphinge, à l'inhumain, la question de l'inhumain, du fatal, de la désinvolture du monde envers nos entreprises, de la désinvolture du monde aux lois objectives. L'objet (la Sphinge), plus subtil, ne répond guère. Mais il faut bien qu'en désobéissant aux lois, en déjouant le désir, il réponde en secret à quelque énigme. Que reste-t-il que d'aller du côté de cette énigme, et d'opposer aux stratégies banales les stratégies fatales ? » Celles-ci révèlent ces politiques de l’avènement de l’inhumain comme projet énigmatique de l’humain voulant se transformer jusqu’à sa déconstruction fatale.

[3] Les théories de l’apprentissage sont souvent classées en plusieurs familles que le professeur de didactique des Sciences André Giordan, directeur du Laboratoire de didactique et d’épistémologie des sciences de Genève présente ainsi (nous extrayons) :

« 1) le modèle empiriste. « L'empirisme est une doctrine philosophique qui souligne le rôle de l'expérience dans la connaissance humaine, en minimisant la part de la raison ». Tout ce que l'enfant sait ne peut donc provenir que d'une expérience vécue. Cette hypothèse est celle du philosophe anglais John Locke (1632-1704) : « Il n'est rien dans l'intellect, qui n'ait auparavant été dans la sensation », écrit-il. Prenant le contre-pied des Rationalistes qui ne jurent que par une raison innée, il développe une vision du cerveau qui est celle d’une tabula rasa, c’est-à-dire « un tableau vierge » ou encore « une pièce sans meubles ». Le modèle empiriste se fonde par suite sur l’idée d’imprégnation et de mémorisation.

2) Le modèle behavioriste présente l’apprendre comme le résultat d’un conditionnement de type réflexe faisant appel à des stimuli positifs (récompenses) ou négatifs (punitions). Fondé par le spécialiste de psychologie animale Watson (1913) dans le prolongement des recherches sur le conditionnement animal menées dès 1889 par le scientifique Russe Pavlov, ce modèle fut développé par les psychologues américains Holland et Skinner (1961, 1968). L’individu peut cependant être « influencé » de l’extérieur par des situations bien conçues : les propositions du modèle behavioriste sont par suite fondées sur un principe d’entraînement par « conditionnement » et par « renforcement ».

3) Le modèle constructiviste où l’apprendre est considéré comme le résultat d’une construction des savoirs par étapes successives. En 1781, Kant préparait déjà cette vision de la pensée en défendant l’idée que la raison, en plus des seuls sens invoqués par Locke, est nécessaire pour interpréter ce que nous percevons du monde. Ces étapes de la construction du savoir sont supposées être largement définies par des paramètres biologiques qui définissent un développement « naturel » de l’enfant. Les recherches menées par le psychologue Jean Piaget sur le développement des jeunes enfants (1947) ont valu à cette conception de l’apprendre le formidable essor que l’on connaît. » 

Malgré toutes leurs différences, ces modèles ont en commun de partager le rôle du social dans la production des conditions de l’apprentissage qu’André Giordan résume ainsi : « Arrêtons de croire que l’élève éprouve automatiquement le désir d’apprendre. Il convient de commencer par générer l’envie. Concrètement, cela signifie qu’il faut parler aux élèves de choses qui les intéressent. ». Or, comment interagir pour susciter l’envie, identifier l’intérêt, mobiliser une première attention en se privant d’une interaction humaine qui présuppose une première estime mutuelle, une reconnaissance implicite, une confiance sans lesquels l’aspiration à apprendre n’émerge que très marginalement ? L’apprentissage est aussi le projet de l’adulte sur l’enfant, du maître sur l’apprenti. Il est transmission et construction d’un savoir accompagné d’une transformation personnelle. Il est aussi auto-direction avec Bandura, mais elle est conditionnée et favorisée. Ci-après, la description des régimes de production de connaissance dans la thèse de Richard-Emmanuel Eastes (2013, 30) : Processus d’apprentissage, savoirs complexes et traitement de l’information : un modèle théorique à l’usage des apprentissages, entre sciences cognitives, didactique et philosophie des sciences. Il montre aussi le caractère éminemment social de l’apprendre.

 

 

 

 

[4] Maurice Reuchlin (1920-2015) professeur de psychologie différentiel à l’université Paris-Descartes publie en 1978 un article de grande portée : Processus vicariants et différences individuelles dans le Journal de psychologie 1978 /2 (p.133-145) où il développe deux hypothèses. 1) plusieurs processus alternatifs ou redondants sont à la disposition de la personne pour agir et résoudre des problèmes en situation, 2) ces processus sont mobilisés de manière inconstante et variable selon les situations et les individus. Ces hypothèses ont depuis trouvé des confirmations dans les travaux de spécialistes de la physiologie et des neurosciences dont Alain Berthoz en 2013 qui y consacre une œuvre intitulée La vicariance, le cerveau créateur de mondes chez Odile Jacob. Il s’agit là de la vicariance au sens physiologique constatant l’existence de processus suppléants les uns des autres.

[5] Se reporter à l’article de Fayda Winnykammen, L'apprentissage par l'observation, 1982 in Revue française de pédagogie, rattachée au Laboratoire de psychologie génétique de l’Université René-Descartes de Paris.

[6] Nous utilisons le terme d’imitation non dans le sens de l’imitation servile et passive par la copie, mais bien de l’imitation active et inspirée : « Pour Bandura, le modelage, ou apprentissage vicariant, est un effet de l’observation, mais se distingue radicalement d’un simple mimétisme. On entend par modelage tout un travail d’observation active par lequel, en extrayant les règles sous-jacentes aux styles de comportement observé, les gens construisent par eux-mêmes des modalités comportementales proches de celles qu’a manifestées le modèle et les dépassent en générant de nouvelles compétences et de nouveaux comportements, bien au-delà de ceux qui ont été observés. » comme le rappelle Philippe Carré dans son brillant article  Bandura : une psychologie pour le XXe siècle dans « Savoirs » 2004/5 Hors-série | pages 9 à 50, p.25

[7] Philippe Carré précise avec justesse en plusieurs occasion ce caractère fondamentalement social de l’apprentissage vicariant où Bandura compose entre les dimensions psychologiques et sociales : « Le cognitivisme social … insiste sur le fait que l’apprentissage est inscrit dans des réseaux sociaux et que les processus cognitifs servent de médiateurs puissants aux influences environnementales. » (2004, 17) ou « en extrayant les règles sous-jacentes au style comportemental du modèle, les gens produisent de nouveaux modèles comportementaux proches de ces styles, mais qui dépassent largement ce qui a simplement été vu ou entendu. » (2004, 17) La vicariance est interaction sociale : « Le fonctionnement humain devient le produit d’une interaction dynamique entre des influences contextuelles, comportementales et internes… Les sujets sociaux sont à la fois les producteurs et les produits de leur environnement. » (2004, 18)

[8] Philippe Carré décrit bien cette dimension sociale à la base de la construction du sentiment d’efficacité personnelle : « C’est par le partage de croyances sur leur capacité à traiter les défis et les actions ensemble que les groupes soudent leur activité collective et, dès lors, déterminent une grande partie de leur résultat. » (2004, 21)

[9] Lire Le complexe de Narcisse, la nouvelle sensibilité américaine publié chez Robert Laffont en 1981 

[10] Horace Mann (1796-1859) est à l’origine du système scolaire américain qui se concentre exclusivement sur l’école en oubliant les autres lieux sociaux d’éducation et d’apprentissage : famille, paroisse, rue, clubs, associations, ateliers, entreprises, etc.

[11] Il a étudié la théologie protestante, lecteur de Jonathan Edwards (1703-1758), pasteur et missionnaire ou Reinhold Niebuhr (1892-1971) ce dernier faisant de la religion la manifestation de l’illusion prométhéenne et de l’auto-déification d’un homme inapte à percevoir ses limites en vivant avec les autres. Ces derniers chapitres sur la religion écrit peu avant sa mort, s’inspirent de ces théologiens et tout particulièrement de l’engagement militant de R. Niebuhr au sein du parti socialiste américain, co-fondant en 1941, l’Union pour l’Action démocratique

[12] Christopher Lasch est aussi l’auteur de : La Culture du narcissisme, Le Seul et Vrai Paradis : Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques

[13] Lire l’excellent article de Patrick Chastenet dans les Cahiers de psychologie politique n°38 : Jacques Ellul et la propagande

[14] Le lecteur gagnera à lire ou écouter Laurent Alexandre faisant l’apologie de l’eugénisme social ou d’une transformation robotique d’une part de l’humanité dans sa conférence à l’école polytechnique en date du 12 février 2019 où il dit par exemple : « les gilets jaunes sont des êtres substituables » actant d’une déshumanisation par objectification de l’autre, donnant droit à sa manipulation technologique en tant qu’objet du politique. Il évoque les inutiles, les intellectuellement inférieurs, les incapables du peuple en s’adressant aux jeunes polytechniciens, les qualifiant de Dieux, là pour diriger et décider pour un avenir sans médiocres.

[15] Le sociologue Christophe Guilluy aborde cette sécession dans son ouvrage No Society publié chez Flammarion en 2018

[16] Il faut lire les œuvres de ce spécialistes des impacts socio-politiques des techniques numériques, Evgueni Morozov, auteur de : Pour tout résoudre cliquez ici : L'aberration du solutionnisme technologique, 2014, Limoges, FYP éditions et Le mirage numérique : Pour une politique des big data, 2015, Paris, Les Prairies ordinaires où il développe sa thèse du solutionnisme technologique qui transforme chaque situation humaine en une problématique appelant une solution technologique. Il est docteur en histoire des sciences de l’université d’Harvard. Le lecteur peut consulter notre article : La rhétorique des objets publié dans la revue Argumentum 17-1, janvier 2019 où nous examinons la structuration des interactions langagières sous l’emprise des contraintes des techniques et des réseaux.

[17] Michel BLAY, Penser ou cliquer, 2016, Paris, CNRS Editions

[18] Reprenons ici nos propos sur la désolation abordée dans l’article La raison totalitaire et morbide in les Cahiers de psychologie politique, n° 33 – 2018 : « La distanciation sociale ressemble à la désolation. La désolation traduit un abandon où ni les autres, ni soi-même ne peuvent interagir du fait d’un isolement toujours plus pressant. Arendt décrit cette domination totalitaire en ces termes : « La domination totalitaire se fonde sur la désolation, sur l’expérience d’absolue non-appartenance au monde, qui est l’une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l’homme. » (1972, 226). L’enfermement communicationnel entretient la privation par l’absence, dans le silence des camps ou par la saturation médiatique dont le bruit aliène jusqu’à ce que : « Les hommes deviennent entièrement privés : ils sont privés de voir et d’entendre autrui, comme d’être vus et entendus par autrui. Ils sont tous prisonniers de la subjectivité de leur propre expérience singulière, qui ne cesse pas d’être singulière quand on la multiplie indéfiniment. Le monde commun prend fin lorsqu’on le voit sous un seul aspect, lorsqu’il n’a le droit de se présenter que dans une seule perspective » (1983, 99). La domination totalitaire agit alors sur toute la vie par une intrusion permanente dans toutes ses dimensions jusqu’à cette désolation par le tout vide ou le tout plein concentrationnaire jusqu’à la perte de conscience de soi dans l’isolement concentrationnaire. Son diagnostic : « Ce qui rend la désolation si intolérable c’est la perte du moi, qui, s’il peut prendre réalité dans la solitude, ne peut toutefois être confirmé dans son identité que par la présence confiante et digne de foi de mes égaux. Dans cette situation, l’homme perd la foi qu’il a en lui-même comme partenaire de ses pensées et cette élémentaire confiance dans le monde, nécessaire à toute expérience. Le moi et le monde, la faculté de penser et d’éprouver sont perdus en même temps ». (1972, 229). Ce processus totalitaire fabrique de l’isolement, de l’angoisse et de la désespérance, où devenant la chose des autres autant que les autres deviennent choses de soi, l’homme disparaît à lui-même dans le reniement de son humanité. Elle écrit : « La défiance mutuelle imprègne toutes les relations sociales des pays totalitaires et engendre un climat qui règne partout […] Chacun est en quelque sorte un « agent provocateur » pour tous les autres […] Dans un système d’espionnage omniprésent, où tout un chacun peut être un agent secret, ou chaque individu se sent constamment surveillé ; dans des circonstances en outre où les carrières sont extrêmement périlleuses, où les ascensions aussi bien que les chutes les plus spectaculaires, sont devenues pain quotidien, chaque mot devient équivoque et susceptible d’une « interprétation » rétrospective ». (1972, 163). » Les rites de la distanciation sociale en France en particulier, correspondent étonnamment à sa description.

[19] La privation de contacts sociaux a des effets physiologiques et psychologiques. L’isolement et la solitude accroissent les risques d’anxiété, les phénomènes dépressifs et l’amoindrissement des fonctions cognitives. L’immense étude longitudinale de 75 ans et ses données de la Harvard Study of Adult Development depuis 1939 attestent des conditions d’une vie et d’un vieillissement en bonne santé. L’étude conclut à un enseignement du sens commun que tous peuvent confirmer empiriquement : les relations humaines de qualité ont un rôle éminent dans le maintien d’une bonne santé physique et psychique. Le 4e directeur de l’étude Robert Waldinger expose les principaux enseignements dans sa synthèse : What makes a good life : « Les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleur sante. Nous avons appris trois grandes leçons sur les relations. La première est que les connexions sociales sont très bonnes pour nous. Et que la solitude tue. […] Et expérimenter la solitude apparaît être toxique. […] Il s’avère que vivre au milieu de conflit est très mauvais pour notre santé. » (https://www.adultdevelopmentstudy.org/). La carence de relations humaines conjuguée au vieillissement augmentent les risques de maladies par indifférence, détresse, lassitude, dégoût de l’existence, sentiment d’inutilité, etc. soit l’impact négatif de la perte de sollicitation et de stimulus. J’empreinte ici la formule au docteur Martin Juneau, M.D., FRCP, cardiologue et directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l'Université de Montréal : « l’isolement est perçu par le corps comme une forme “d’agression” et provoque l’activation des mécanismes physiologiques impliqués dans la réponse au stress, comme la sécrétion de cortisol et d’adrénaline.  Par exemple, les études montrent que des relations sociales inadéquates sont associées à une augmentation des taux urinaires d’adrénaline, un rythme cardiaque au repos plus élevé et une hausse exagérée de la pression artérielle et du rythme cardiaque en réponse au stress, suivie d’une récupération plus lente.  Les individus socialement isolés sont également plus à risque de présenter une moins grande variabilité de leur fréquence cardiaque (intervalle entre deux contractions) et une hypertrophie du ventricule gauche, deux facteurs de risque de mortalité cardiovasculaire. Avec le temps, tous ces effets du stress chronique finissent par endommager le cœur et les vaisseaux et expliqueraient la hausse marquée d’événements cardiovasculaires observée chez les personnes socialement isolées. » (in Observatoire de la prévention – L’isolement social, un important facteur de risque de mortalité prématurée – 3 mai 2017)

[20] De très nombreuses études montrent que l’isolement social est dangereux sur le plan sanitaire, tant pour l’homme que pour les animaux sociaux. Le docteur M. Juneau, cardiologue et directeur de la prévention de l’Institut de Cardiologie de Montréal, enseignant à la faculté de médecine de l'Université de Montréal insiste sur les conséquences physiologiques de l’isolement et sur celles psychologiques de la solitude. Elles favorisent une dérégulation dans l’hygiène de vie ou alimentaire, une perte des rituels sociaux des repas ayant pour effet de contribuer au développement de l’athérosclérose. L’étude des nouveaux retraités isolés perdant les liens sociaux et rituels inhérents au travail sont exposés à ces aggravations d’où l’encouragement à leur adhésion à des groupes sportifs, associatifs, politiques, culturels ou cultuels. A l’instar de l’étude d’Harvard, le docteur Juneau témoigne de l’important d’un réseau social dynamique utile au bien être psychique et à l’équilibre physiologique. De même, l’étude de la Fondation de France sur Les solitudes en France de 2014 confirme ces conclusions. L’étude des jeunes, des pauvres ou des personnes âgées isolés attestent de ces phénomènes de de repli, de perte d’estime de soi jusqu’à la dépression, voire la désespérance suicidaire. Cette distanciation fabrique de l’exclusion sociale par privation des inclusions sociales. C’est le sens de la conclusion du brillant article d’Arnaud Campéon : Solitudes en France : mise en forme d’une expérience sociale contemporaine : « Une diversité des formes de solitude, subies ou choisies, qui ne doit cependant pas nous dispenser d’une réflexion politique de fond sur la structure de la société et sur les épreuves que celle-ci fait vivre aux individus, tant il est impossible de concevoir un bien-être individuel en solitude sans que soient collectivement favorisées les conditions du « bien-vivre » ensemble. » publié dans Informations sociales 2015/2 (n° 188), p. 20-26. Le lecteur peut consulter : 10 ans d'observation de l'isolement relationnel : un phénomène en forte progression, soit le baromètre Les solitudes en France - édition 2020 par Solen Berhuet, Lucie Brice Mansencal, Lucie Etienne, Nelly Guisse, Sandra Hoibian.

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