N°41 / Les langues et le politique - Juillet 2022

Aux origines du biopouvoir : Alexis Carrel

Pierre-Antoine Pontoizeau
Aux origines du biopouvoir : Alexis Carrel

Résumé

Les deux dernières années ont montré que la communauté médicale pesait d’un poids considérable sur la destinée des peuples et les décisions politiques des institutions internationales et des Etats. Cette prééminence de la médecine s’évaluera à tête reposée, quand toutes les données seront validées, quand les acteurs pourront témoigner de leurs expériences et les institutions apprécieront leurs décisions à l’aune de tous leurs résultats. Mais cette période m’a convaincu de partager la lecture du dernier chapitre d’un livre très célèbre ainsi que son auteur. Alexis Carrel (1873-1944) fut prix Nobel de médecine en 1912  Son ouvrage : L’homme, cet inconnu remporta un succès considérable dès sa parution en 1935, publié en de nombreuses langues jusque dans les années cinquante. Il y fait déjà l'apologie du pouvoir mondial sanitaire.

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Aux origines du biopouvoir : Alexis Carrel, prix Nobel de médecine 1912

 

Les deux dernières années ont montré que la communauté médicale pesait d’un poids considérable sur la destinée des peuples et les décisions politiques des institutions internationales et des Etats. Cette prééminence de la médecine s’évaluera à tête reposée, quand toutes les données seront validées, quand les acteurs pourront témoigner de leurs expériences et les institutions apprécieront leurs décisions à l’aune de tous leurs résultats. Laissons le temps au temps pour que la distance critique et le décentrage puissent opérer avec un peu de sérénité.

 

Mais cette période m’a convaincu de partager la lecture du dernier chapitre d’un livre très célèbre ainsi que son auteur. Alexis Carrel (1873-1944) fut prix Nobel de médecine en 1912 pour ses travaux sur la suture vasculaire et la transplantation de cellules sanguines et d'organes. Il fut reconnu pour le maintien en vie d’organes in vitro, dont son célèbre cœur de poulet qui survécu, dit-on, quelques décennies, à l’origine des techniques de conservation d’organes pour des greffes. Son ouvrage : L’homme, cet inconnu [1] remporta un succès considérable dès sa parution en 1935, publié en de nombreuses langues jusque dans les années cinquante.

 

Nous nous concentrerons sur le chapitre VIII consacré à : La reconstruction de l’homme. Nous procéderons en trois temps. Le premier consistera à présenter des extraits emblématiques de sa pensée au fil des sous-chapitres de ce qui vaut conclusion de son ouvrage. Le second consistera à saisir le glissement qui s’opère, du médecin au biopoliticien, dont nous faisons l’hypothèse qu’il quitte sa science par une succession d’extrapolations infondées ; mais qu’il impose à son lecteur par un prestige d’autorité. Dans un troisième temps, le psychologue politique doit commenter ce goût des normes de vie, ce désir d’asservissement de l’autre à ce que l’on juge bon. Il sera question de manipulation et de délire paranoïaque. Le lecteur pourra se faire son point de vue en prenant connaissance des citations de paragraphes entiers dans nos notes, confirmant, je l’espère, l’intégrité de notre interprétation du texte original.

 

1. La pensée d’Alexis Carrel

 

Examinons sa pensée. Elle se développe en trois temps dans ce chapitre, celui (1.1.) d’une médecine superscience justifiant la création (1.2.) d’une institution du superpouvoir médical dont le projet de construction de l’homme passe par (1.3.) l’eugénisme et la sélection biologique.

 

1.1. La médecine superscience

 

A. Carrel répond favorablement à la question du pouvoir de la science d’engendrer une humanité nouvelle. En ce sens, il partage l’idéal des scientistes de son époque quant au pouvoir démiurgique de la science moderne [2]. Plus étonnamment, il envisage une véritable révolution. Il se fait déjà très politique, puisqu’il invite à repenser les conditions de vie de l’homme moderne [3]. Sans trop anticiper sur notre deuxième partie, il sort ici des prérogatives de ses compétences scientifiques pour se transmuter en philosophe, sociologue ou historien critique d’une civilisation. L’homme de science se fait alors messianique [4] dans son jugement d’une société qu’il va dépeindre dans toutes ses incuries, justifiant cette révolution scientifique émancipatrice des affres d’une économie technicienne. Peut-être même se fait-il plus encore historien des sciences et épistémologues. Le lecteur comprendra qu’un éminent prix Nobel de médecine est cette fois légitime à émettre de tels jugements. Avec une habileté certaine, il entremêle ses connaissances médicales et ses propos d’épistémologue [5]. A ce sujet, le médecin adopte une position contre la mathématisation du monde, pour expliquer une différence fondamentale entre qualité et quantité. De ce point de vue, Georges Canguilhem développera la même thèse dans Le normal et le pathologique, l’art médical se sachant autre chose qu’une simple modélisation physicienne du vivant [6].

 

A. Carrel rappelle les missions de la médecine dans la société européenne en particulier. Elle est l’instrument d’une politique de la bonne santé et de l’accroissement des populations. En effet, la puissance des nations européennes à l’ère moderne dépendait du nombre et de la qualité des travailleurs et des militaires pour étendre leurs empires [7]. Le médecin montre que le développement de la médecine a pour cause cette volonté politique de disposer d’une vaste population saine.

 

Fort de ce constat, il esquisse le potentiel de la médecine, du fait de ses premiers succès considérables. Elle peut soigner, elle peut aussi guider l’homme dans une hygiène générale de vie incluant toutes les dimensions de l’existence. Elle a la capacité de maîtriser les normes d’une bonne existence [8]. A cet égard, le projet est tout à fait explicite et ambitieux. Le médecin adopte un vocabulaire plus mécaniste en évoquant le médecin du futur comme un ingénieur, et l’être humain de manière cartésienne, en vivant-machine, puisqu’il parle de « mécanisme » [9]. Nous touchons-là le début de quelques paradoxes. Alors qu’il réprouve Descartes, qu’il s’inquiète du règne de la quantité, qu’il semble l’apologue du vivant ; il se projette malgré tout dans une science médicale future, en privilégiant le vocabulaire très galiléen d’une ingénierie des mécanismes humains.  

 

1.2. L’institution du superpouvoir médical

 

A. Carrel affirme que la médecine a besoin des institutions qui lui permettront de mener à bien ses projets, en dehors des universités soutenues par la volonté politique des Etats. Sa référence à l’institution qui le rémunère et l’accueille avec bienveillance témoigne de l’ambition politique et moins scientifique ou philanthropique de cette institution. Ce n’est pas anecdotique de signaler que la recherche médicale vise autre chose que de simples progrès scientifiques mais bien la maîtrise d’un ensemble de savoirs à des fins politiques [10].

 

Au-delà de cette institution, il appelle de ses vœux le haut conseil [11], qui trônerait au-dessus de toutes les autres institutions pour les inspirer, les commander. En légitimant la puissance potentielle de la médecine et des progrès qu’elle peut accomplir, il explicite très clairement, bien avant Foucault et sa biopolitique, que la vie humaine est à diriger au nom du gouvernement des corps et des esprits. Le politique n’en a pas la compétence, le médecin oui. Permettez-moi ici de m’inscrire en faux sur la paternité de Foucault sur l’élaboration de la notion de biopouvoir. A. Carrel formalise cette notion dès 1935, donc très antérieurement. L’idée est donc bien partagée en Europe, surtout quand on sait le succès de librairie de l’œuvre du docteur Carrel, dont on peut douter que Foucault l’ait ignorée.

 

Mais il va plus loin dans l’expression de l’ambition d’un pouvoir exercé par ces savants qui dirigeraient le monde. Dès 1935, il imagine l’institution d’un pouvoir médical légitime à commander l’avenir de l’humanité [12]. Et cette légitimité tient à une conception du politique où il s’agit de régner avant tout sur les humains, bien plus que sur des territoires. Foucault développera la compréhension de ce glissement d’un pouvoir sur les choses à un pouvoir sur les êtres. Posséder a moins d’importance que de diriger les humains. Reste à voir, si cette institutionnalisation du pouvoir médical signifie aussi une possession des corps et des âmes ; soit une subordination des humains à une autorité qui les commanderait dans leur quotidien de part en part.

 

Là, le messianisme du docteur Carrel est manifeste. Il écrit :

 

« Une minorité ascétique et mystique acquerrait rapidement un pouvoir irrésistible sur la majorité jouisseuse et aveulie. Elle serait capable, par la persuasion ou peut-être par la force, de lui imposer d’autres formes de vie. » (234, V).

 

Le biopouvoir se fait potentiellement dictature légitime aux yeux de son inspirateur. Le psychologue politique y reviendra dans les deux parties suivantes, où il sera question de délire et de fausse science.

 

1.3. L’eugénisme et la sélection biologique

 

Du fait des succès à soigner et offrir une population saine au pouvoir, A. Carrel passe le pas du soin à la construction. Il lui devient manifeste que la médecine a la responsabilité d’améliorer la personne et l’espèce. Ce qui a été entrepris doit se poursuivre. Il entraine son lecteur dans un raisonnement qui part d’un diagnostic que l’œuvre de sélection, antérieurement tenue par la nature, n’est plus tenue aujourd’hui [13]. Il constate l’échec de l’ère industrielle qui a fait progresser l’humanité dans sa puissance technicienne au prix du sacrifice de populations qu’il décrit, en mêlant une forme de pitié et un jugement médical sans appel sur leurs limites [14].

 

Le lecteur constatera qu’il utilise l’argument de la pleine responsabilité de sa position sociale à l’instar de la culture américaine protestante qu’il côtoie lors de ses séjours aux Etats-Unis. Très loin des positions sociales européennes qui font des prolétaires des victimes d’une injustice sociale, A. Carrel préfère l’analyse d’une responsabilité personnelle de sa situation sociale [15], retournant même l’argument de la reproduction de classe, non comme le signe d’une injustice durable, mais comme le révélateur de tares congénitales. Le lecteur notera un style très assertif, peu démonstratif, hormis des arguments généraux. A. Carrel court d’affirmations en affirmations qui peuvent au fil des glissements se contredire.

 

Le glissement du raisonnement est subtil. A. Carrel commence par parler des individus pris isolément, fondant l’espoir d’une « révolution sociale » toute méritocratique, laissant espérer que les meilleurs existent dans tous les milieux sociaux, et qu’il convient de les en extraire. Il justifie ce que seront les projets d’enlèvements d’enfants pour les acculturer et leur donner un espoir social [16], ce qu’accompliront pleinement les Lebensborn : ces fabriques d’enfants parfaits où des médecins mettaient en œuvre les recommandations du docteur A. Carrel durant le IIIe Reich. N’oublions pas en la matière que l’arrachement des enfants des milieux défavorisés pour mille prétextes est à l’œuvre dans les politiques sociales et familiales occidentales, sans que cela ne perturbe outre mesure la conscience des politiques et des citoyens. Preuve que la bonne raison du docteur Carrel est dans les esprits, acceptant le traumatisme de l’arrachement émotionnel et affectif sans imaginer quelques alternatives.

 

En constatant qu’il existe de fait une population dégénérée et une autre plus aristocratique [17], le docteur Carrel envisage d’agir dans les deux sens. Il faut éliminer par l’eugénisme en incitant des populations à ne pas se reproduire, voire se sacrifier. Il faut sélectionner, éduquer et encadrer une autre population à même de diriger le monde. Notons qu’il use des arguments très à la mode en Europe et dans les sociétés eugénistes américaines dont l’Institut Rockefeller est très proche, celui de l’hérédité [18]. De très nombreux malthusiens et eugénistes de l’époque ont bien à l’esprit que la qualité est héréditaire ; sans pour autant disposer des expériences scientifiques qui le confirmeraient. Tout ce projet suppose que le pouvoir médical vise l’amélioration de la race. Ce qui signifie que le médecin sait et qu’il est détenteur des critères de vérité nécessaires à l’évaluation de la qualité de cette race [19].

 

En conclusion de ce premier temps, il apparaît que le docteur Carrel assume un projet de construction complet où la médecine joue un rôle capital. Elle est l’architecte de l’homme nouveau usant de plusieurs voies pour y parvenir [20]. De ce point de vue, les cognitivistes et les transhumanistes contemporains sont les fidèles héritiers de cette tradition, incluant le défi de la suppression d’une part de la population par nécessité. Il n’est d’ailleurs pas du tout un cas isolé. Son collègue Charles-Robert Richet, prix Nobel de médecine l’année suivante défend les mêmes thèses [21]. C’est bien l’idéologie scientifique de cette période, ce que nous examinerons dans notre troisième temps.

 

Seulement, ses raisonnements séduisants méritent un peu plus d’analyse, tant sur le plan de leur assise scientifique que sur le plan de leur argumentation, sans oublier pour terminer, une manœuvre que je qualifierai de manipulation psychologique. Elle consiste à faire croire au lecteur qu’il appartient au cercle des élus, comme le fit Laurent Alexandre [22] lors de sa conférence à Polytechnique en qualifiant les étudiants de grandes écoles de Dieux en ce 21e siècle : flatterie, manipulation, délire peut-être

 

2. Le glissement du médecin au biopoliticien

 

Reprenons quelques thèmes de son travail pour mesurer comment le glissement du médecin au biopoliticien se fait par un abus d’autorité flagrant, faisant croire que la science est sûre d’elle en certaine matière. Trois thèmes nous semblent essentiels : (2.1.) la théorie de l’hérédité qui fonde l’eugénisme et la sélection, (2.2.) la théorie des climats qui légitime une éducation et une organisation politique mondiale très sélective en matière de races élues ; (2.3.) la théorie biopolitique et son caractère holistique et totalitaire.

 

2.1. La théorie de l’hérédité

 

Son récit véhicule la conviction que la sélection est souhaitable. En effet, elle permet l’amélioration de la race. Le médecin joue de son autorité pour laisser penser au lecteur qu’il s’agit d’un acquis scientifique, d’une docte vérité. A tel point qu’il passe sous silence ou fait l’économie de toute sorte de démonstration ou d’argumentation pour ne pas éveiller le soupçon. C’est acquis, donc inutile d’en discuter. Il utilise de très nombreuses fois d’ailleurs ce stratagème qui consiste à éluder par une ellipse qui fait silence sur des articulations, pourtant fondamentales, de ses raisonnements.

 

Cette théorie de l’hérédité porte beaucoup sur le phénomène de dégénérescence. Celle-ci hérite de l’œuvre de Bénédict-Augustin Morel (1809-1873) dans son Traité des dégénérescences intellectuelles, physiques et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives [23]. Ce célèbre médecin y développe la doctrine de la dégénérescence croissante et héréditaire dont les accumulations produisent les pires maladies jusqu’à la folie des individus. Nous sommes en présence d’une accumulation de croyances, jamais étayées par des expériences scientifiques et des études longitudinales permettant d’attester de ces spéculations. Pourtant, la doctrine se propage et elle est largement admise dans les milieux médicaux européens du 19e siècle. Elle consiste essentiellement à dire que la folie a des causes physiologiques pour que les médecins écartent les religieux d’une population dont ils assumaient la charge, considérant que le traitement des afflictions de l’âme était de leur ressort. Plus encore, cette folie a des origines physiologiques héréditaires. B.A. Morel et ses successeurs [24] font des maladies mentales et des comportements asociaux, dont les attitudes criminelles, des phénomènes intergénérationnels. La délinquance, la dépression, l’inaptitude au travail et les tendances suicidaires sont le résultat d’une dégénérescence cumulative qui handicape définitivement après quelques générations. Il y a transmission, c’est une certitude selon eux, mais plus encore aggravation. La descendance est donc victime et fatalement atteinte. Sans aucune preuve expérimentale, d’autant que les causes des maladies ou comportements en question ne sont pas connus à l’époque, la médecine européenne partage assez largement cette doctrine d’une hérédité fatale. Ils associent même les dégénérescences, qu’elles soient physiques, intellectuelles ou psychiques, elles s’entretiennent et se cumulent. A tel point que B.A. Morel défend la thèse d’une progression héréditaire de la dégénérescence sur plusieurs générations. La dépravation de la première entraine sa reconduite dans la seconde avec des effets psychiques et physiologiques tels que manies et paralysies. Les suivantes versent dans les maladies mentales, l’idiotie et la stérilité.

 

Avec de tels raisonnements, B.A. Morel en tire une conclusion politique autant que médicale, à l’instar d’A. Carrel. Si les premiers dégénérés transmettent leurs tares, ils deviennent une menace et un poids pour le reste de l’humanité. La conduite déviante d’une première génération obère les suivantes et elle coûte à la collectivité. B.A. Morel ne dit pas autre chose qu’A. Carrel en mentionnant qu’ils sont un obstacle au progrès de l’humanité et un vecteur de destruction et d’abâtardissement contre lequel le médecin doit lutter. En fait, cette population malade est contagieuse et représente en elle-même une maladie transmissible qui détériore l’organe social qu’est la société.

 

L’histoire des sciences permet d’affirmer aujourd’hui que la plupart des thèses des médecins européens du 19e siècle et du début du 20e siècle procèdent de la pure affabulation, faute d’expériences, de travaux rigoureux et de preuves concernant les raisons physiologiques de ces maladies et leur inscription génétique autorisant l’affirmation de cette hérédité fatale. Deux aspects sous-jacents ne relèvent pas de la médecine. La première consiste à juger de la bonne vie et de la normalité. La seconde consiste à préjuger du rôle politique du médecin, pour éradiquer ce que la nature permet, sans chercher à comprendre les raisons de la nature. Ces deux raisons implicites mobilisent toujours un arrière-plan, celui d’un ordre social souhaitable et d’une responsabilité politique de construire cet ordre en agissant sur chacun des membres. Certains s’accordent ici un pouvoir de juge et de démiurge.

 

2.2. La théorie des climats

 

Rappelons au lecteur l’origine de cette théorie des climats. Elle induit la théorie des races. En effet, si des climats sont meilleurs que d’autres, des populations sont meilleures que d’autres. Elle nous vient d’Hippocrate, elle est partagée par Aristote dans sa Politique, elle est développée par Ibn Khaldoun dans ses Prolégomènes de l’histoire universelle, puis reprise en France par Bodin qui assure de l’influence du climat sur la vigueur des habitants et diffusée par les auteurs du siècle des Lumières dont Montesquieu dans L’esprit des Lois ou Buffon dans son Histoire naturelle. Hegel la développe aussi dans son Encyclopédie. Bref, c’est une constance et A. Carrel est dans la ligne des promoteurs [25] de cette théorie qui n’est pas sans conséquence sur celles des races.

 

Reste que cette tradition n’a pas fait l’objet d’un travail suffisant pour en démontrer la validité. Elle est pleine de préjugés. A ce jour, cette croyance antique colportée au fil des siècles dit quelque chose d’une relation structurante des climats à la physiologie et à la psychologie humaine [26]. Elle est au carrefour de la géographie, de la médecine et de la politique. Ce déterminisme géographique et environnemental a donné lieu à des simplifications extrêmes dans une corrélation des climats et des qualités ethniques et raciales.

 

Or, dès la plus haute antiquité, les auteurs étaient infiniment plus subtils et prudents. Ils évoquaient ce facteur parmi d’autres tout aussi importants, composant d’ailleurs entre des dimensions déterminables et d’autres historiques et culturelles, relevant du libre choix et de la volonté des hommes dans des contrées ressemblantes. Hippocrate [27] est nuancé. Il évoque la multiplicité des facteurs influençant l’humain dans sa physiologie. Et le climat n’est pas tout. C’est un facteur parmi d’autres qui sont tout aussi important. D’ailleurs des sociétés très différentes émergent sous les mêmes climats. La culture fabrique des sociétés diverses sous les mêmes latitudes.

 

La simplification s’opère plus tard avec la complicité de Montesquieu dans Les lettres persanes et L’esprit des lois [28]. Antérieurement, les géographes musulmans diffusent la théorie des climats par des descriptions détaillées en y associant une description des populations. Ce sont ces médecins musulmans qui vont renforcer la doctrine. Parmi eux, signalons Al-Idrisi au milieu du 12e siècle [29]. Il développe cette relation du climat aux comportements et physiologies humaines. Cette théorie hérite aussi de quelques croyances astrologiques issues de Ptolémée où les populations sont déterminées par la géographie physique et la position astrologique de leur région. Les inégalités climatiques induisent naturellement chez ces auteurs celles des populations, donc des races. Cette simplification séduit Montesquieu qui dispose de ces sources, accueillies avec enthousiasme, car elles font resurgir les savoirs antiques, enjambant l’ère chrétienne. A signaler aussi, que cette science des Lumières brise l’égalité théologique en contestant le « mythe » de l’ancêtre unique. Les races sont donc un fait de la nature et les origines peuvent diverger. Buffon et Linné [30] poursuivront en ce sens l’élaboration de la doctrine des climats et des races.

 

Cette théorie sera contestée dès 1885 par Joseph Anténor Firmin [31]. Mais, quelle que soit la réalité physiologique ou génétique, les traits de caractères qu’on estimerait dominants selon des ethnies, cette opération de hiérarchisation des races suppose une autorité scientifique à même d’apprécier les réalités vivantes. Pour cela, il faut être au clair sur des critères physiologiques. Or, même pour cette réalité physiologique, rien ne permet de fonder la supériorité d’un critère. Déjà, une valeur peut s’avérer un handicap dans un autre milieu : la taille, le poids par exemple. Cette relation rend très relatif la pertinence d’une qualité considérée. Être grand, petit, fort, mince, vif ou dolent n’a pas de sens en soi, mais relativement à des environnements appropriés ou inappropriés. L’adaptation au milieu rend chacun plus ou moins adéquat à son milieu, quoique différent de l’autre. Et cette physiologie préjuge peu des qualités comportementales et psychiques qui ne semblent pas être inéquitablement réparties selon ce critère dans les populations.  

 

Soulignons pour être encore plus précis, l’excellent exemple de Georges Canguilhem à propos de la glycémie des Noirs d’Afrique, sur la base des travaux de Pales et Monglond [32]. Il écrit à ce propos :

 

« Le Noir supporte sans trouble apparent, et spécialement sans convulsion ni coma, des hypoglycémies tenues pour graves sinon mortelles chez l’Européen. » [33].

 

Là où Canguilhem explique l’inconsistance des mesures et des métriques inspirées de la physique, là où il démontre leur insuffisance puisque la norme physiologique est largement indéfinissable car inexistante, ce critère de glycémie ne permet pas de sélectionner. Sa variabilité est très grande, les réactions différentes. La variété humaine est très loin d’une physique mécaniste et normative puisque la glycémie produit des effets très différents. Peut-on en induire une hiérarchie, non. En effet, la valeur de la glycémie est pour l’un mortel, pour l’autre supportable. Ce facteur d’adaptation plaiderait sous un certain aspect en faveur de la résistance du Noir à l’hypoglycémie dans ce raisonnement. Bref, relisons Canguilhem pour constater que les métriques, la physiologie et la pathologie sont résistantes à ces simplifications abusives.

 

Il n’existe pas à l’époque contemporaine de travaux conclusifs en ces matières qui rendraient légitime une théorie des climats déterminantes des races. Il y a donc bien une corrélation infondée vers une idéologie scientifique, par un jeu de généralisation de qualités étendues à tout un peuple, d’une extrapolation injustifiée et sur le plan de la relation au lecteur, un véritable abus d’autorité, voire une manipulation.

 

2.3. La théorie biopolitique

 

Sa conception de l’éducation des élites suppose leur soumission : étonnant. Nous y reviendrons, mais s’agit-il encore d’une libre aristocratie quand ce bon docteur rêve, à leur sujet, d’une éducation pavlovienne ? Mais, surtout, la médecine devient bien la superscience en ordonnant les autres sciences [34]. Il est intéressant de noter cet exercice d’un premier pouvoir d’autorité entre les sciences, où, comme autrefois les mathématiques chez Galilée ou Comte, il s’agissait d’exercer sur les autres disciplines scientifiques un rapport de subordination à son langage, ses méthodes et sa logique pour que ces disciplines se fondent et se soumettent à l’ordre supérieur de la science supérieure. La hiérarchisation des sciences manifeste une démarche bien bornée et peu pluraliste ou démocratique, puisqu’elle détermine un ordre des paroles et des savoirs, au titre des sciences et savants qui les expriment. A. Carrel fait de la médecine la science programmatique, apte à diriger et interpréter les autres sciences. Cela préserve l’unité de la science, cela autorise certains scientifiques à commander les autres.

 

Plus encore, la théorie biopolitique affirme que les humains doivent se soumettre à des ordres de vie. Je ferai mienne l’excellente définition de Thibault Bossy et François Briatte dans leur brillant article : Les formes contemporaines de la biopolitique :

 

« Un terme descriptif désignant l’ancrage des technologies libérales de gouvernement dans les propriétés biologiques des sujets. Ce phénomène s’observe dans la constitution de politiques de santé publique qui prêtent attention à la fois au contrôle collectif des populations et à la mise en discipline des comportements individuels. En conséquence, l’action des pouvoirs publics sous l’influence du libéralisme exprime une double métamorphose : d’une part, le pouvoir politique a modifié sa focale d’observation en la déplaçant de la mort vers la vie ; d’autre part, le pouvoir politique a modifié ses instruments d’action, qui abordent désormais le gouvernement des autres dans les mêmes termes que le « gouvernement de soi. » [35].

 

Le discours biopolitique entremêle un autoritarisme, culpabilisant et stigmatisant, à une rhétorique d’exclusion-inclusion, de l’ordre de la tyrannie en vue d’extorquer une « soumission librement consentie ». Cette médecine sociale devient impérialiste et envahissante jusqu’à tyranniser les autres rationalités et les autres disciplines au service des décisions gouvernementales. Comme l’enseigne l’histoire de l’emprise de la médecine sur l’administration des hommes, elle débute dans une police médicale et une hygiène publique au prétexte de diriger la bonne vie et de soustraire les populations aux maladies et épidémies au 18e siècle puis au 19e siècle. Mais, forte de ces triomphes, l’institution médicale se croit légitime à ordonner le quotidien des vies en étendant toujours plus ses prérogatives et ses pouvoirs. La santé publique devient l’arme d’un nouveau régime politique et d’une nouvelle organisation sociale. Notons avec Michel Foucault, que cette révolution politique est imaginée, particulièrement au moment de la Révolution française dans son idéal scientifique [36]. De ce fait, la liberté n’a pas le même sens ni la même saveur que l’idée qu’en auront les libéraux ou les romantiques. Il y a une entreprise de domination autant que d’émancipation, mais comme dans toute révolution, s’y dévoile aussi une utopie, une sorte de délire par déni et reconstruction du réel dans la violence d’une idéologie scientifique obsessionnelle. Examinons cela pour terminer notre enquête.

 

3. La manipulation, le délire paranoïaque et la fausse science

 

A l’évidence le docteur Carrel sort de ses domaines de prédilection, extrapolant là où il n’a pas de compétences scientifiques particulières. Il manipule des poncifs, abusent de son autorité conquise dans un domaine. Il s’arroge le pouvoir de diriger la conscience du lecteur pour en faire le disciple d’une doctrine mortifère. Il promeut l’eugénisme, la sélection, la soumission et la mise au pas de toutes sortes de libertés dès lors que le raisonnement légitime de diriger la vie et la mort des autres. Ses propos visent d’ailleurs à éradiquer toute sorte de résistances mentales ou éthiques chez le lecteur [37] pour justifier ce que d’autres feront pour de vrai : Hitler, ses camps et ses Lebensborn par exemple. Comment le scientifique peut-il à ce point sortir de la méthode et de la discipline scientifique ? Il est difficile de ne pas faire un détour par l’analyse pour comprendre ce phénomène.

 

Explorons plusieurs aspects de cette pensée toujours présente chez nos contemporains : (3.1.) Sa dimension de manipulation par une rhétorique assertive et dialectique, (3.2.) sa dimension de délire paranoïaque, et (3.3.) et sa dimension de fausse science, en revenant sur les précieux travaux de Georges Canguilhem [38] en la matière. 

 

3.1.  La manipulation par une rhétorique assertive

 

Sa manipulation est un premier pas vers le constat d’un délire paranoïaque. Le déni de réalité se fait par des inversions successives où la vérité d’une page est contredite la page suivante jusqu’à dire ceci et son contraire dans cette succession d’affirmations, essentiellement par glissement narratif. A tel point, que l’auteur lui-même s’y défigure, du médecin sauveur qui légitime son autorité au médecin tueur, mais juste et raisonnable dans sa folie meurtrière, du moins sur le papier. Prenons l’exemple de son cheminement à propos des gens modestes en quelques pages. Voici quelques-unes des affirmations successives étalonnées de 1 à 10, nous mettons entre crochets, la nature des affirmations puis les relations. Cela se déploie sur quelques pages :

1. « Nous savons que l’apathie intellectuelle, l’immo­ralité et la criminalité sont, en général, des caractères non transmissibles héréditairement. » (220, I)

[Affirmation de la non-hérédité]

2. « Mais nous ne pouvons pas prévenir la reproduction des faibles qui ne sont ni fous ni criminels. Ni supprimer les enfants de mau­vaise qualité comme on détruit, dans une portée de petits chiens, ceux qui présentent des défauts. » (235, VI)

[Affirmation de la non-sélection]

3. « Nous devons chercher, parmi les enfants, ceux qui possèdent de hautes potentialités, et les développer aussi complètement que possible. Et donner ainsi à la nation une aristocratie non héréditaire. » (235, VI)

[Affirmation de la méritocratie]

4. « Ces qualités se cachent généralement sous l’aspect de la dégé­nérescence. Cette dégénérescence vient de l’éducation, de l’oisiveté, du manque de responsabilité et de discipline morale. » (235, VI)

[Affirmation du conditionnement social]

5. « La force et le talent peuvent apparaître brusquement dans des fa­milles où ils ne se sont jamais montrés. Des mutations se produisent chez l’homme comme chez les autres animaux et chez les plantes. On rencontre, même chez les prolétaires, des sujets capables d’un haut dé­veloppement. Mais ce phénomène est peu fréquent. » (236, VI)

[Affirmation de l’émancipation]

6. « Ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit. » (236, VI)

[Affirmation de l’hérédité – contradiction de 1 – négation de la non-hérédité]

7. « Les peuples modernes peuvent se sauver par le dévelop­pement des forts. Non par la protection des faibles. » (236, VI)

[Affirmation de la sélection – contradiction de 2 – négation de la non-sélection]

8. « Pour la perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable. Il est évident qu’une race doit reproduire ses meilleurs éléments. » (237, VII)

[Affirmation de l’eugénisme – contradiction de 3 – négation de la méritocratie]

9. « Aucun être humain n’a le droit d’apporter à un autre être humain une vie de misère. Et encore moins de procréer des enfants destinés au malheur. En fait, l’eugénisme demande le sacrifice de beaucoup d’individus. » (238, VII)

[Affirmation du sacrifice – contradiction de 4 – négation du conditionnement social]

10. « L’eugénisme volontaire conduirait non seulement à la production d’individus plus forts, mais aussi de familles où la résistance, l’intelli­gence, et le courage seraient héréditaires. Ces familles constitueraient une aristocratie, d’où sortiraient probablement des hommes d’élite. » (239, VII)

[Affirmation d’une aristocratie – contradiction synthétique de 1 à 4]

 

Toutes les propositions initiales se renversent en leur contraire, partant des valeurs humaines communes jusqu’à la synthèse d’une politique eugéniste assumée. Or, ces affirmations sont insoutenables en même temps. Le lecteur va d’affirmations en affirmations.  Nous sommes en présence d’un propos renversant. Toutefois, à l’intérieur de chacune de ces affirmations, les propos sont incohérents. Pourquoi faudrait-il soutenir une aristocratie par l’eugénisme ? Serait-elle impotente à imposer son ordre ? Les assertions se succèdent à la façon de mantras, comme des formules sacrées qu’il convient de respecter.

 

Il en est de même de la stérilité. Il décrit une population en cours de dégénérescence qui au bout de plusieurs générations conduit à la stérilité d’une partie [39]. Dans le même temps, et pour cette même population, il affirme que ce sont ces milieux qui se reproduisent le plus [40]. Ils sont donc à la fois dégénérés, stériles et fertiles. Les faits se contredisent. De même, concernant les populations réputées aristocratiques, Il constate, semble-t-il, leur infertilité [41], sans faire le lien avec une potentielle dégénérescence, ce qu’il fait pour les milieux populaires. Là, l’infertilité est à compenser pour restaurer en nombre une population aristocratique de façon héréditaire, alors que l’infertilité y est présente. Les faits contredisent les choix une fois encore. Il renverse là aussi l’ordre des constats et l’ordre des intentions. La médecine semble pallier ce déséquilibre d’une population nombreuse dans les catégories modestes et la rareté des aristocrates qui semblent impuissants à perdurer dans leur qualité sur plusieurs générations. L’auteur paraît rêver une société idéale bien plus qu’il n’observe méthodiquement les faits sociaux. A cet égard, de nombreuses allusions à des époques révolues avec beaucoup de nostalgie font l’apologie d’un âge d’or à reconstruire à l’aide de la science. 

 

3.2.  Le délire paranoïaque

 

Quand une pensée quitte le domaine de la raison et de la mesure, la perte du sens des réalités précède la déconstruction du réel vécu, puis sa reconstruction idéale en un monde alternatif. C’est le premier signe d’une attitude voisinant avec le délire. A cet égard, nous partageons les vues de l’historien de la médecine, Charles E. Rosenberg [42] interprétant le médecin, héros du roman Arrowsmith publié en 1925 par Sinclair Lewis. Il y discerne des comportements présents chez les scientifiques, qui ont à voir avec le délire. Des savants s’isolent de leurs contemporains et produisent un système de valeurs cohérent, mais en écart avec le sens commun. Ils s’acclimatent à l’idée d’être en marge, à part, mais aussi au-dessus et incompris. Enfin, ils s’accommodent d’une distance faîtes d’angoisse, de sentiment de persécution. Ils en retirent un appétit de domination de leur système de valeurs contre les règles sociales ordinaires. La torture des cobayes de laboratoire a fait l’objet d’une vaste littérature. Elle suffit à montrer comment des scientifiques peuvent construire une éthique décalée pour l’homme ordinaire, justifiant au nom de la science l’injustifiable aux yeux des autres, mais se pensant autoriser à légiférer dans leur laboratoire sur ce qu’il convient d’y faire des animaux, sans avoir à en rendre compte à quiconque. 

 

Revenons sur quelques aspects du délire pour apprécier sa présence dans l’œuvre d’A. Carrel. Cette notion est assez complexe. En effet, elle renvoie à une certitude du sens commun concernant la réalité puisqu’on qualifie de délire, la perte de sens des réalités. Le délire produit un imaginaire, mais avant cela, il fabrique des arguments, des représentations et des convictions fausses. Or, pour qualifier une pensée ou une attitude délirante, il faudrait être au clair sur le sens commun des réalités. Certes, dire d’une chaise qu’elle est un oiseau avec insistance est assez manifeste. Mais le délire peut-être plus subtil. La construction délirante peut paraître crédible, jusqu’à basculer imperceptiblement dans un autre monde, pas à pas. Le délire systémique développe ainsi sa cohérence interne et ses biais de représentation peuvent être, de prime abord, anecdotiques, avant de devenir progressivement des béances. Toute la difficulté d’apprécier le délire, c’est d’apprécier le moment où la représentation du réel s’abstrait des perceptions et des enseignements de l’expérience. Le délire se nourrit de lui-même.

 

La psychologie nous donne d’autres faisceaux d’indices. Le délire colporte des idées de persécution, des revendications démesurées. Il a une composante messianique ou mystique sous forme de vision, de possession. Il se peut mégalomane. Il procède par affabulation. Il se peut systématique et très construit dans un univers fantasmatique. Cette structure paranoïaque rend la position du délirant sûre avec une foi en son monde. La psychanalyste Micheline Enriquez [43] développe cette idée d’un délire de persécution, mégalomaniaque, associé à des aspirations messianiques ou mystiques.

 

Si nous retenons du délire sa dimension de déni du réel liée à une paranoïa, ces deux traits sont présents dans les propos d’A. Carrel. Il affirme la nécessité d’une lutte contre les autres, la constitution de petits groupes révolutionnaires ayant à renverser l’ordre nauséabond de la société industrielle. L’entourage est mauvais, la plupart des populations sont infréquentables [44]. Quelques citations témoignent de cette peur du monde comme il est, avec ce délire de devoir le transformer à sa convenance, en vertu d’une projection où la paranoïa justifie l’agressivité contre tous.

 

Parmi les signes de ce délire propagé dans son livre, notons pour commencer la violation des tabous moraux dont la condamnation du meurtre. Le médecin transgresse son serment d’Hippocrate puisqu’il promeut l’eugénisme et il désinhibe ses contemporains dans le but de soutenir une politique violente d’un droit scientifique à exterminer des populations. Cette violation dénote déjà cette peur des populations « populaires » qu’il affuble de nombreuses critiques, les déshumanisant progressivement jusqu’à rendre légitime un droit de tuer. Il entretient la peur de la dégénérescence, il revendique le privilège d’une protection de l’aristocratie à laquelle le lecteur est conduit à s’identifier.

 

Ce délire paranoïaque se construit donc à partir de plusieurs phénomènes qui s’accumulent : a) le déni de réalité, b) la reconstruction interprétative transgressive et c) l’incitation à des pratiques perverses : défiance absolue, persécution, violence institutionnalisée. La dimension paranoïaque renverse l’esprit par confusion entre le monde fantasmé et le réel détesté qu’il faut amender, corriger, détruire même, pour tenter de le faire ressembler au fantasme. La paranoïa, c’est « Para » (παρά), préfixe signifiant « à côté », « en parallèle », « contre ». Et dans paranoïa (παράνοια), celle-ci agit contre l’esprit (νοῦς), à sa ressemblance, mais en fait contre la raison pratique, l’intelligence de situation, dissociant l’ordre de l’expérience et l’ordre d’une rationalité abstraite dégagée, libérée du réel. Le raisonnement se fait folie, la folie se fait raisonnement.

 

a) Le déni de réalité tient au fait que les constats sont tous déformés. Il n’y a pas de faits stables. L’exemple de la méritocratie est éloquent. Elle est constatée, puis marginalisée et enfin déniée. A chaque fois, A. Carrel retourne le réel par un jeu de dénégations qui se repère peu, puisque l’habileté consiste à procéder par affirmations successives qui se contredisent graduellement. Le réel se dissout dans des généralisations et des jugements jamais étayés autrement que par la pétition de principe. La conclusion figure déjà dans les prémisses et ce raisonnement circulaire évince le réel au profit d’une idée fixe qui annonce des interprétations transgressives. C’est sans doute ici la clé et la preuve d’un passage à la limite, d’un excès de confiance qui fait basculer l’homme de science dans un propos délirant, par généralisation, imprudence, assurance, extrapolation, arrogance. Il y a un moment où la rigueur scientifique se disloque, où l’homme de science ne distingue plus, en lui-même, dans la structuration même de sa pensée, la dérive qui lui fait professer des croyances, non des savoirs d’expériences. Le déni sous l’angle épistémologique s’observe par un passage à un discours déductif puis spéculatif qui rompt avec le réel et par un oubli de la discipline expérimentale : humble, modeste et prudente. Ce déni, sous un angle plus psychologique méritera des recherches complémentaires. La communauté scientifique n’étudie pas assez la psychologie du savant. Mais j’y vois a minima deux composantes. Le triomphe du narcissisme des professeurs et le retour du refoulé des croyances enfouies par tant de discipline et d’exigence de soumission aux faits. Nous y reviendrons dans un prochain article.

 

b) La reconstruction interprétative transgressive tient à ce narratif assertif qui brise chaque résistance mentale une à une, pour que le lecteur accepte toutes les transgressions sans déroger à ses valeurs initiales. Le signe de cette reconstruction transgressive n’est autre que le renversement des actes au nom de ces valeurs. C’est par intelligence, charité même, qu’il faut priver de vie des dégénérés. Là où je promeus la chance par la méritocratie, je promeus ensuite la chance de renouveler une aristocratie indispensable. A chaque fois, l’auteur glisse par distorsion favorisant le déni d’un réel repoussant, voire menaçant qui banalise la promotion de l’acte pervers au nom même des valeurs. Le second signe consiste à faire de toute future victime un coupable justifiant la violence à son endroit. Ce retournement est paradigmatique. Il faut ôter son humanité à celui qu’on décide de supprimer pour le bien de l’humanité. L’espèce donne droit à l’extermination de membres indignes de celle-ci. La transgression morale est omniprésente ; sauf à considérer qu’elle est hautement légitime ! Là se produit le basculement vers le cautionnement des pratiques perverses.

 

c) L’incitation à des pratiques perverses est manifeste chez A. Carrel. Plus aucune empathie, plus d’attention, mais la haine raisonnée de l’autre. La persuasion en vue du sacrifice de soi, la justification de l’eugénisme, la sélection autoritaire et un gouvernement médical omniscient et omnipotent, sans juge, sans débat, sans contre-pouvoir. Les conventions sociales cèdent face à un nouvel ordre social issu de ses injonctions délirantes. Il exclut la perspective même du débat et la pluralité de points de vue, la possible controverse scientifique, pourtant si présente dans l’histoire et l’actualité des sciences. Le délire se fait intransigeant, exclusif, sans alternative. Il passe de la médecine du corps à celle du corps social par amputation des membres malsains. La promotion de cette logique sacrificielle est typique d’un clivage entre les persécuteurs légitimes et les persécutés responsables de leur situation. La gestion du grand corps malade, qu’est alors toute la société, se fait par l’éradication des parties infectées. Il relève d’une approche sélective, violente, chirurgicale, traumatisante où certains humains s’arrogent le droit et le pouvoir de détruire légitimement d’autres humains déclassés.

 

Le délire est là, dans cette lutte contre l’impureté du corps social justifiant de sacrifier violemment les impurs. Toutes les persécutions massives procèdent par l’alibi de l’impureté des sacrifiés. Sa parole délirante ordonne donc le réel, c’est-à-dire que la parole commande une action violente pour que le réel se conforme à la parole. Celle-ci prescrit au réel d’être le reflet de la parole. Cette idéalisation autorise ainsi l’éradication, la persécution, la violence, le sadisme, l’épuration, la maltraitance. Elles consistent aussi à étiqueter le réel pour légitimer des actions perverses d’un délire paranoïaque. Souvenons-nous du propos de Goebbels [45]. Cette pensée délirante agit comme un discours performatif annonçant ce qu’il fait et induit de faire. Il agit comme une prophétie auto-réalisatrice. Le discours fait injonction au réel dont le paranoïaque ne retire plus aucun enseignement d’expérience. Il faut exécuter la parole, sans tirer enseignement de l’expérience, sans écouter les souffrances et les plaintes, comme dans l’ordonnancement de l’expérience de Milgram ; par un abus d’autorité du scientifique [46].

 

Le délire expose des intentions d’acte, sans décrire les méthodes qui concrétiseront cette violence. Il les élude. Ces actes sont toujours masqués, occultés, minorés s’ils sont encore visibles. Le camp de la mort est un camp de travail ou un camp de transit, de déportation au sens littéral. Des remparts viennent isoler de l’expérience et des retours du réel. L’apathie, le déni du réel protègent d’une émotion face à la violence et à ses conséquences effectives. Le langage sert aussi de rempart en inventant des mots qui décrivent autrement. Le traitement, l’eugénisme même, en s’inspirant du vocabulaire technique ou médical pour toujours maintenir la distance protectrice. Le vocabulaire élimine les notions de crimes, de meurtres. Les conditions de réalisation sont éludées.

 

Enfin, ce délire paranoïaque interdit le débat. C’est sans doute le trait le plus édifiant du dernier chapitre. Il est fermé, dans un monologue qui confine au soliloque. Il déclame, sans aucun élément dialogique, ni faits scientifiques. Tout est allusif.  Il ne débat avec personne. Le discours d’assertif, devient dogmatique. Il s’érige en vérité absolue. Les assertions y sont une somme de slogans alignés les uns derrière les autres. Une de ses dernières expressions mérite l’attention :

 

« Dans un monde qui n’est pas fait pour nous, parce qu’il est né d’une erreur de notre raison, et de l’ignorance de nous-mêmes. A ce monde, il nous est impossible de nous adapter. Nous nous révolterons donc contre lui. Nous transforme­rons ses valeurs. Nous l’ordonnerons par rapport à nous. » (253 – XIV)

 

Elle traduit l’enfermement narcissique où le centre est l’Ego. La figure centrale n’est pas le monde mais nous. Le début du délire tient à cette formulation où le monde est remis en cause et non l’humain. Pourtant, il passe son temps dans le livre à parler de la reconstruction de l’homme, certes en évoquant les incuries observables, mais plus en insinuant le modèle, l’icône inaccessible et fantasmée de l’homme parfait. Et il s’agit d’un conflit de représentation avant tout. En effet, le monde actuel est déjà le fruit d’une construction humaine, née d’une erreur de raisonnement dit-il. Le monde serait une pure production des idées humaines. En se révoltant contre lui, sans le dire, nous nous révoltons contre nous-mêmes. A. Carrel instille là une terrible haine de soi et de ses prédécesseurs. Il faut liquider les pères ignorants qui ont construit ce mauvais monde. Et la prééminence de l’esprit sur le monde demeure jusqu’à la dernière expression qui fait du « nous » la figure centrale. Le monde n’aurait pas de réalité propre, il est pure manipulation de l’esprit.  

 

3.3.  L’idéologie scientifique ou la fausse science

 

Appuyons-nous sur le travail de Georges Canguilhem à ce sujet. Il distingue bien la fausse science de l’idéologie scientifique. La première a coupé les ponts avec le réel, elle théorise par des spéculations et des déductions. Elle procède par une narration qui raconte son monde. Elle échappe à la contre-argumentation [47]. La seconde procède par des extrapolations hasardeuses à partir de faits scientifiques partagés. Elle anticipe des états de la connaissance future sans pouvoir en apporter les preuves sur le moment, mais elle peut aussi dériver dans l’idéologie pour d’autres raisons, philosophiques, politiques, en s’appuyant sur ces faits scientifiques, mais en tirant des conclusions abusives que des travaux postérieurs remettront largement en cause. L’extrapolation est donc infondée, injustifiée [48]. La spéculation délirante est infondable, injustifiable, hors d’atteinte.

 

L’œuvre d’A. Carrel fabrique bien un discours en dehors du réel. Son récit fantasme un monde par l’intrusion de jugements de valeur implicites, qui ne s’exposent jamais. Le lecteur est conduit, pas à pas dans l’adoption de ce monde qui balaie derrière lui le réel. De l’autorité scientifique, A. Carrel impose une autorité morale qui là encore crée l’illusion d’une parfaite légitimité du médecin à parler doctement de morale, de politique, de vie sociale, par des glissements insidieux. L’extension de la légitimité est un stratagème bien connu de l’expert qui parle de tout à partir de son expertise.  En ce sens, le délire relève là de la fausse science. Pour ma part, j’y vois moins une idéologie scientifique, parce que ce délire m’apparaît trop paranoïaque au fond, tellement dénué de science qu’il n’est pas fragilisé par les faits scientifiques. Il leur échappe. La fausse science est une para-science construite par un para-noïaque et la peur du monde et de la vie anime ce discours de destruction.

 

En conclusion, trois points.

Les recommandations du bon docteur Carrel furent largement à l’origine des positions de quelques régimes politiques s’en inspirant pour ré-éduquer, psychiatriser, imposer, expérimenter et commander au nom de leur projet du Bien. Comme l’indique très bien Etienne Lepicard [49] dans son œuvre consacrée à A. Carrel « il faut remettre en cause le fonctionnement démocratique et toucher aux libertés individuelles. » Etonnante conclusion quant à ce prix Nobel 1912, dont la résonance avec le présent est bien plus troublante. En effet, le biopouvoir n’est pas compatible avec les libertés et le droit. Faut-il simplement le faire admettre aux populations, prêtent à sacrifier la liberté au collier, comme le chien de la célèbre fable de La Fontaine [50].

 

Deuxième point, A. Carrel délire-t-il vraiment où est-il motivé par un mysticisme déviant ? Sa position finale sur la santé artificielle [51], la place de la médecine et le fantasme d’une civilisation sans médecine du fait d’une population forte libérée de la maladie renvoie dans son cas, à une théologie dévoyée. Il faut avoir à l’esprit que la tradition médicale a très longtemps entretenu un rapport métaphysique à la maladie dans la lignée des traditions anciennes. La maladie ou l’épidémie sont des punitions divines. Le malade est plus ou moins pris par les démons. La maladie est le signe du péché. Bref, elle renvoie à l’homme l’image insupportable de sa vulnérabilité, de sa mortalité et de sa finitude. Se libérer de la maladie, du malade et de la médecine, c’est espérer se libérer de la vulnérabilité humaine. Là, le docteur A. Carrel n’est plus dans le monde réel, il délire au sens propre, il fantasme un monde « enfantin » d’invulnérabilité, sans souffrance. Tout cela signe une régression mentale, un repli sur soi et une peur du monde, une peur des autres, de la vie, des souffrances et des accidents. A noter que la biopolitique contemporaine poursuit toujours ce fantasme d’une prévention de toutes les maladies incluant la mort dont on se libère par une décision de non-vie et de non-souffrance. Le délire paranoïaque est bien-là, mais plus encore la peur terrorisante de devoir rencontrer sa limite.  

 

Troisième point, la biopolitique met en œuvre des techniques disciplinaires, protectrices, sécurisantes qui encouragent à soutenir pour les autres et à accepter pour soi-même un contrôle de chaque instant du bon respect des normes et des règles. Cette organisation sociale fait penser à deux mondes, celui d’une mère dominatrice contrôlant chaque fait et geste d’un enfant totalement soumis à sa volonté maternante. C’est le fait d’une infantilisation massive d’une pensée politique qui réfute la liberté comme une menace d’altérer une vie bien réglée. Ne soyez jamais des adultes. C’est aussi celui d’une société régulée de part en part dans son ordonnancement du quotidien. Or, le phalanstère, les villes idéales classiques, l’Utopie de More imposent un mode de vie sans alternative ni écart comme les cités communistes et cybernétiques. Celui qui rêve d’une telle société a juste un problème avec sa manière de vivre. 

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Et ce malaise du délire paranoïaque, lorsqu’il devient collectif, fait s’évanouir la frontière entre civilisation et barbarie, parce que le crime n’est que l’accomplissement de soi plutôt que le respect de l’altérité. Le refus de l’autre, le refus de la différence, le refus de la grande altérité, voilà la peur panique de l’imprévu, voilà les signes du délire et du cauchemar d’une société biopolitique : le sarcophage d’une vie sans existence, dont Canguilhem, une fois encore notait avec une grande prudence toute pascalienne les dangers.

« Pourquoi dès lors ne pas rêver d’une chasse aux gènes hétérodoxes, d’une inquisition génétique ? Et en attendant, pourquoi ne pas priver les géniteurs suspects de la liberté de semer à tout ventre ? Ces rêves, on le sait, ne sont pas seulement des rêves pour quelques biologistes, d’obédience philosophique, si l’on peut ainsi dire, fort différente. Mais en rêvant ces rêves, on entre dans un autre monde, limitrophe du meilleur des mondes d’Aldous Huxley. […] A l’origine de ce rêve, il y a l’ambition généreuse d’épargner à des vivants innocents et impuissants la charge atroce de représenter les erreurs de la vie. A l’arrivée, on trouve la police des gènes, couverte par la science des généticiens. On n’en conclura pas cependant à l’obligation de respecter un « laisser-faire, laisser passer » génétique, mais seulement à l’obligation de rappeler à la conscience médicale que rêver de remèdes absolus, c’est souvent rêver de remèdes pires que le mal. » (273)

 

Il y a dans ce délire un repli sur soi narcissique, un refus absolu d’aller vers ce qui n’est pas soi. Et le délire de Narcisse conduit à une multitude de dérives inclusives ou absorbantes pour conjurer la réalité des différences et la nécessité de composer avec elle. Ce repli paranoïaque fabrique de la crainte et de la peur. Chaque geste du quotidien est à codifier et sécuriser jusqu’à ne plus avoir à penser l’incertitude et l’initiative créatrice. Ce pouvoir biopolitique rêve d’une société à l’arrêt comme ces architectures définitives des utopies des Lumières ou des Phalanstères sans oublier la cité cybernétique. La normalité impose la norme qui ordonne des règles jusqu’à la soumission à des rites obsessionnels et sectaires, dans une société figée. Société infantile de personnes apeurées et fuyantes, perdues dans leurs délires qu’entretient alors une doxa dérisoire pour mieux les asservir.

 

 

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[1] L’homme, cet inconnu, 1935, Paris, Librairie Plon, pagination de l’édition numérique : the-savoisien.com, ouvrage en libre accès

[2] « La science, qui a transformé le monde matériel, nous donne le pouvoir de nous transformer nous-mêmes. Elle nous a révélé le secret des mécanismes de notre vie. Elle nous a montré comment provoquer artificiellement leur activité, comment nous modeler suivant la forme que nous désirons. Grâce à sa connaissance d’elle-même, l’humanité, pour la première fois depuis le début de son histoire, est devenue maîtresse de sa destinée. Mais sera-t-elle capable d’utiliser à son profit la force illimitée de la science ? Pour grandir de nouveau, elle est obligée de se refaire. Et elle ne peut pas se refaire sans douleur. Car elle est à la fois le marbre et le sculpteur. C’est de sa propre substance qu’elle doit, à grands coups de marteau, faire voler les éclats, afin de reprendre son vrai visage. Elle ne se résignera pas à cette opération avant d’y être contrainte par la nécessité. Elle n’en voit pas l’urgence au milieu du confort, de la beauté, et des merveilles mécaniques que lui a apportés la technologie. Elle ne s’aperçoit pas qu’elle dégénère. Pourquoi ferait-elle l’effort de modifier sa façon d’être, de vivre, et de penser ? » (219, I) 

[3] « Mais la rénovation des individus demande celle des conditions de la vie moderne. Elle est impossible sans une révolution. Il ne suffit donc pas de comprendre la nécessité d’un changement, et de posséder les moyens scientifiques de le réaliser. Il faut aussi que l’écroulement spontané de la civilisation technologique déchaîne dans leur violence les impulsions nécessaires à un tel changement. » (220, I) 

[4] A de très nombreuses reprises, A. Carrel adopte un ton très idéaliste avec un ton quelque peu lyrique : « Le sacrifice de soi-même n’est pas difficile lorsqu’on est brûlé par la passion d’une grande aventure. Et il n’y a pas d'aventure plus belle et plus dangereuse que la rénovation de l’homme moderne. » (227, III)

[5] « Galilée distingua, comme on le sait, les qualités primaires des choses, dimensions et poids, qui sont susceptibles d’être mesurées, de leurs qualités secondaires, forme, couleur, odeur, qui ne sont pas mesurables. Le quantitatif fut séparé du qualitatif. Le quantitatif, exprimé en langage mathématique, nous apporta la science. Le qualitatif fut négligé. L’abstraction des qualités primaires des objets était légitime. Mais l’oubli des qualités secondaires ne l’était pas. Il eut des conséquences graves pour nous. Car, chez l’homme, ce qui ne se mesure pas est plus important que ce qui se mesure. L’existence de la pensée est aussi fondamentale que celle des équilibres physico-chimiques du sérum sanguin. La séparation du qualitatif et du quantitatif fut rendue plus profonde encore quand Descartes créa le dualisme du corps et de l’âme. Dès lors, les manifestations de l’esprit devinrent inexplicables. Le matériel fut définitivement isolé du spirituel. La structure organique et les mécanismes physiologiques prirent une réalité beaucoup plus grande que le plaisir, la douleur, la beauté. Cette erreur engagea notre civilisation sur la route qui conduisit la science à son triomphe, et l’homme à sa déchéance. » (222, II)

[6] Georges Canguilhem montre dès son premier chapitre que les grands médecins du 19e siècle se débattent pour ne pas confondre la médecine et d’autres matières mathématisables comme la physique : « Bichat oppose l’objet et les méthodes de la physiologie à l’objet et aux méthodes de la physique. L’instabilité et l’irrégularité sont, selon lui, des caractères essentiels aux phénomènes vitaux, en sorte que les faire entrer de force dans la cadre rigide des relations métriques, c’est les dénaturer. C’est de Bichat que Comte et même Cl. Bernard tiennent leur méfiance systématique à l’égard de tout traitement mathématique des faits biologiques et spécialement de tout recherche de moyennes, de tout calcul statistiques. » (2013, 37)

[7] « De toutes les sciences qui s’occupent de l'homme, depuis l’anatomie jusqu’à l’économie politique, la médecine est la plus compréhensive. Cependant, elle est loin de saisir son objet dans toute son étendue. Elle s’est contentée jusqu’à présent d’étudier la structure et les activités de l’individu en état de santé et de maladie, et d’essayer de guérir les malades. Elle a accompli cette tâche avec un modeste succès. Elle a réussi beaucoup mieux, comme on le sait, dans la prévention des maladies. Néanmoins, son rôle dans notre civilisation est resté secondaire. Excepté quand, par l’intermédiaire de l’hygiène, elle a aidé l’industrie à accroître la population. On dirait qu’elle a été paralysée par ses propres doctrines. Rien ne l’empêcherait aujourd’hui de se débarrasser des systèmes auxquels elle s’attarde encore, et de nous aider de façon plus effective. »  (225-226, III)

[8] « Grâce à l’anatomie, à la physiologie, à la psychologie et à la pathologie, la médecine possède les bases essentielles de la connaissance de l’homme. Il lui serait facile d’élargir ses vues, d’embrasser, outre le corps et la conscience, leurs relations avec le monde matériel et mental, de s’adjoindre la sociologie, de devenir la science par excellence de l’être humain. Elle grandirait au point non seulement de guérir ou de prévenir les maladies, mais aussi de diriger le développement de toutes nos activités organiques, mentales et sociales. Ainsi comprise, elle nous permettrait de bâtir l’individu suivant les règles de sa propre nature. Elle serait l’inspiratrice de ceux qui auront la tâche de conduire l’humanité à une vraie civilisation. » (226, III)

[9] « La médecine, développée au-delà de la conception de Descartes et devenue la science de l’homme, pourrait fournir à la société moderne des ingénieurs connaissant les mécanismes de l’être humain, et de ses relations avec le monde extérieur. Cette superscience ne sera utilisable que si elle anime notre intelligence au lieu de rester ensevelie dans des bibliothèques. » (226, III)

[10] « L’Institut Rockefeller a entrepris l’exploration d’un champ plus vaste. En même temps que les agents producteurs des maladies et leurs effets sur les animaux et les hommes, on y analyse les activités physiques, chimiques, physico-chimiques et physiologiques manifestées par le corps. Dans les laboratoires de l’avenir ces recherches s’avanceront beaucoup plus loin. L’homme tout entier appartient au domaine de la recherche biologique. Certes, chaque spécialiste doit continuer librement l’exploration de son district propre. Mais il importe qu’aucun aspect important de l’être humain ne soit ignoré. La méthode employée par Simon Flexner dans la direction de l’Institut Rockefeller pourrait être étendue avec profit aux instituts biologiques et médicaux de demain. A l’Institut Rockefeller, la matière vivante est étudiée de façon très compréhensive depuis la structure de ses molécules jusqu’à celle du corps humain. Cependant, dans l’organisation de ces vastes recherches, Flexner n’imposa aucun programme aux membres de son Institut. Il se contenta de choisir des savants qui avaient un goût naturel pour l'exploration de ces différents territoires. On pourrait par un procédé analogue organiser des laboratoires destinés à l’étude de toutes les activités psychologiques et sociales de l’homme, aussi bien que de ses fonctions chimiques et organiques. » (230, IV)

[11] « La création d’une telle institution constituerait un événement de grande importance sociale. Ce foyer de pensée serait composé, comme la Cour Suprême des États-Unis, d’un très petit nombre d’hommes. Il se perpétuerait lui-même indéfiniment, et ses idées resteraient toujours jeunes. Les chefs démocratiques, aussi bien que les dictateurs, pourraient puiser à cette source de vérité scientifique les informations dont ils ont besoin pour développer une civilisation réellement humaine. » (231, IV)

[12] « A ces savants il faudrait donner une position aussi élevée, aussi libre des intrigues politiques et de la publicité que celle des membres de la Cour Suprême. A la vérité, leur importance serait beaucoup plus grande encore que celle des juristes chargés de veiller sur la Constitution. Car ils auraient la garde du corps et de l’âme d’une grande race dans sa lutte tragique contre les sciences aveugles de la matière. » (232, IV)

[13] « Nous savons que la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps. Que beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine. Que leur multiplication a été nuisible à la race. »   (234-235, VI)

[14] « En effet, la répartition de la population d’un pays en différentes classes n’est pas l’effet du hasard, ni de conventions sociales. Elle a une base biologique profonde. Car elle dépend des propriétés physiologiques et mentales des individus. Dans les pays libres, tels que les États-Unis et la France, chacun a eu, dans le passé, la liberté de s’élever à la place qu’il était capable de conquérir. Ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit. De même, les paysans sont restés volontairement attachés au sol depuis le moyen âge, parce qu’ils possèdent le courage, le jugement, la résistance, le manque d’imagination et d’audace qui les rendent aptes à ce genre de vie. » (236, VI)

[15] « A la vérité, ceux qui portent un trop lourd fardeau ancestral de folie, de faiblesse d’esprit, ou de cancer, ne doivent pas se marier. Aucun être humain n’a le droit d’apporter à un autre être humain une vie de misère. Et encore moins de procréer des enfants destinés au malheur. En fait, l’eugénisme demande le sacrifice de beaucoup d’individus. Cette nécessité, que nous rencontrons pour la seconde fois, semble être l’expression d’une loi naturelle. Beaucoup d’êtres vivants sont sacrifiés à chaque instant par la nature à d’autres êtres vivants. Nous connaissons l’importance sociale et individuelle du renoncement. Les grandes nations ont toujours honoré, au-dessus de tous les autres, ceux qui ont donné leur vie à leur patrie. Le concept de sacrifice, de sa nécessité sociale absolue, doit être introduit dans l’esprit de l’homme moderne. » (238, VII)

[16] « Cette dégénérescence vient de l’éducation, de l’oisiveté, du manque de responsabilité et de discipline morale. Les fils des hommes très riches, comme ceux des criminels, devraient être soustraits, dès leur bas âge, au milieu qui les corrompt. Séparés ainsi de leur famille, ils seraient susceptibles de manifester leur force héréditaire. » (235, VI)

[17] « Aujourd’hui, il est indispensable que les classes sociales soient de plus en plus des classes biologiques. Les individus doivent monter ou descendre au niveau auquel les destine la qualité de leurs tissus et de leur âme. Il faut faciliter l’ascension de ceux qui ont les meilleurs organes et le meilleur esprit. Il faut que chacun occupe sa place naturelle. Les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts. Non par la protection des faibles. » (236, VI). A. Carrel est l’apologue de l’eugénisme volontaire, soit le promoteur de l’euthanasie et de l’avortement de masse dans les populations sans qualité à ses yeux : « Par une éducation appropriée, on pourrait faire comprendre aux jeunes gens à quels malheurs ils s’exposent en se mariant dans des familles où existent la syphilis, le cancer, la tuberculose, le nervosisme, la folie, ou la faiblesse d’esprit. De telles familles devraient être considérées par eux comme au moins aussi indésirables que les familles pauvres. En réalité, elles sont plus dangereuses que celles des voleurs et des assassins. Aucun criminel ne cause de malheurs aussi grands que l’introduction dans une race de la tendance à la folie. » (237-238, VII)

[18] L’eugénisme est une solution évidente pour A. Carrel tant pour éliminer les moins aptes que pour garantir une sélection qui suppose vrai les lois sur l’hérédité : « Pour la perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable. Il est évident qu’une race doit reproduire ses meilleurs éléments. » (237, VII) « L’établissement par l’eugénisme d'une aristocratie biologique héréditaire serait une étape importante vers la solution des grands problèmes de l’heure présente. » (239, VII)

[19] « L’eugénisme volontaire conduirait non seulement à la production d’individus plus forts, mais aussi de familles où la résistance, l’intelligence, et le courage seraient héréditaires. Ces familles constitueraient une aristocratie, d’où sortiraient probablement des hommes d’élite. La société moderne doit améliorer, par tous les moyens possibles, la race humaine. » (239, VII)

[20] « Nous avons à notre disposition trois méthodes différentes. La première consiste à faire pénétrer dans l’organisme des substances chimiques susceptibles de modifier la constitution des tissus, des hu­meurs et des glandes, et les activités mentales. La seconde, à mettre en branle par des modifications appropriées du milieu extérieur, les mé­canismes de l’adaptation, régulateurs de toutes les activités du corps et de la conscience. La troisième, à provoquer des états mentaux qui favorisent le développement organique, ou déterminent l’individu à se construire lui-même. Ces méthodes utilisent des outils de nature phy­sique, chimique, physiologique, et psychologique. » (240, VIII)

[21] Charles Robert Richet (1850-1935), auteur de L’homme stupide et de La sélection humaine. Il préside la Société Française d’eugénisme de 1920 à 1926. Quelques exemples : «   Après l'élimination des races inférieures, le premier pas dans la voie de la sélection, c'est l'élimination des anormaux (1919, 163) ; ou encore : « On va me traiter de monstre parce que je préfère les enfants sains aux enfants tarés [...] Ce qui fait l’homme c’est l’intelligence. Une masse de chair humaine, sans intelligence, ce n’est rien. Il y a de la mauvaise nature vivante qui n’est digne d’aucun respect ni d’aucune compassion » (1919, 163).

[22] Nous faisons référence à cette incroyable conférence prononcée le 6 mars 2019 dans le cadre d’une table ronde consacrée au transhumanisme. (https://www.youtube.com/watch?v=Tm6A4_podlE)

[23] B.-A. Morel, Traité des dégénérescences intellectuelles, physiques et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives, Paris, Baillière, 1857.

[24] Henri Legrand du Saulle, La folie héréditaire. Leçons proférées à l’École pratique, Paris, Chapitre.com, 1873, 2014, ou Valentin Magnan, Leçons cliniques sur les maladies mentales, Paris, Delahaye et Lecrosnier éditeurs, 1887.

[25] « La Riviéra et la Floride ne conviennent qu’aux dégénérés, aux malades, aux vieillards, et aux individus normaux qui ont besoin, pendant une courte période, de se reposer. L’énergie morale, l’équilibre nerveux, la résistance organique augmentent chez les gens exposés à des alternatives de chaud et de froid, de sécheresse et d’humidité, de soleil violent, de pluie et de neige, de vent et de brouillard, en un mot, aux intempéries ordinaires des régions septentrionales. » (240-241, VIII)

[26] Le lecteur gagnera à consulter l’excellent numéro 34 de la revue Corpus du Centre d’étude d’Histoire de la philosophie moderne et contemporaine de l’université de Nanterre publié en 1998 consacré à Géographies et philosophies, dont l’article de Marie-Dominique Couzinet et Jean-François Staszak : A quoi sert la « théorie des climats » ?, p.9-43

[27] Nous sommes totalement en accord avec les conclusions de M. Couzinet et J.F. Staszak : « On ne peut parler de déterminisme dans le sens géographique d’une détermination exclusive de l’homme et des sociétés par leur milieu physique. Il est très clair que pour Hippocrate, les facteurs physiques ne sont qu’un élément parmi d’autres. Les sociétés, de par leurs habitudes, leurs lois, leurs institutions, déterminent également le corps, le tempérament, les caractères des hommes qui les composent. » (p.14) et ; « Les facteurs culturels l’emportent même sur les facteurs naturels. » (p.14)

[28] Montesquieu se fait le propagandiste d’une fausse science dont les déductions sont cohérentes à défaut d’être fondées : « Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. (...) nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. (...) Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplient les crimes (...) La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur ». (Livre XIV, chap. II). Il en tire la conclusion que des peuples sont esclaves par destination du fait du climat, alors que d’autres ne peuvent pas l’être. (Livre XV, chap. VII) La théorie des climats fonde la théorie des races et la rhétorique coloniale des modernes. C’est une biopolitique. Il ne faut pas oublier l’œuvre de Jean Bodin sur ces sujets.

[29] L’Agrément de celui qui est passionné par les pérégrinations à travers les régions, publié vers 1157, s’inspirant largement de Ptolémée

[30] Carl von Linné (1707-1778), hiérarchise les races des blancs aux amérindiens puis aux asiatiques en terminant par les africains. La doctrine se diffuse par de nombreux auteurs dont Arthur de Gobineau dans son Essai sur l'inégalité des races humaines, puis des médecins nombreux dans les sociétés savantes eugénistes entremêlant les savoirs de Malthus, Darwin pour produire le darwinisme social et la logique d’une évolution et sélection des races et des individus.

[31] Haïtien, il est l’auteur de L’égalité des races humaines, Anthropologie positive publié en 1885 par la librairie Cotillon pour réhabiliter la place des africains dans l’histoire antique en particulier.

 

[32] Le Taux de la glycémie chez le noir en A.E.F. et ses variations avec les états pathologiques, par le médecin-capitaine Pales et le pharmacien-capitaine Monglond publié en 1934 à Paris aux Editions Masson. Il convient de consulter aussi Race et glycémie d’Heuse Georges in Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, X° Série. Tome 7 fascicule 3-4, 1956. p.272-288. Celui-ci note : « Un Belge, Walravens, a trouvé chez des trypanosomés des taux de 15 et 23 mg sans coma, alors que chez le Blanc ce dernier est fréquemment observé lorsque le taux s'abaisse au-dessous de 50 mg. » (p.276)

[33] 1966, 147

[34] « La science suprême, la psychologie, a besoin des méthodes et des concepts de la physiologie, de l’anatomie, de la mécanique, de la chimie, de la chimie physique, de la physique et des mathématiques, c’est-à-dire, de toutes les sciences qui occupent un rang inférieur au sien dans la hiérarchie de nos connaissances. » (230-231, VII – IV)

[35] (2011,9)

[36] Il écrit dans La naissance de la médecine : « Salubrité et insalubrité désignent l’état des choses et du milieu en tant qu’ils affectent la santé : l’hygiène publique est le contrôle politico-scientifique de ce milieu. Le concept de salubrité apparaît donc au début de la Révolution française. Celui d’hygiène publique devait être dans la France du XIXe siècle celui qui allait rassembler l’essentiel de la médecine sociale. » (1994, 223)

[37] « Quant aux autres, ceux qui ont tué, qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz approprié, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels ? Il ne faut pas hésiter à ordonner la société moderne par rapport à l’individu sain. Les systèmes philosophiques et les préjugés sentimentaux doivent disparaître devant cette nécessité. » (251, VII – XII). Le lecteur notera l’enjeu d’une révolution philosophique et morale, soit le pas vers la barbarie raisonnable comme le développera Michel Henry où Adorno dans ses propos sur l’éclipse de la raison.

[38] Nous nous appuierons sur deux œuvres essentielles : Idéologie et rationalité dans l’histoire de la vie et Etude d’histoire et de philosophie des sciences

[39] « Ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit. De même, les paysans sont restés volontairement attachés au sol depuis le moyen âge, parce qu’ils possèdent le courage, le jugement, la résistance, le manque d’imagination et d’audace qui les rendent aptes à ce genre de vie. » (236 – VI)

[40] « Ce sont les nouvelles venues, les paysannes et les prolétaires des pays les plus pri­mitifs de l’Europe, qui engendrent des familles nombreuses. » (237 – VII)

[41] « Les femmes, venant des plus anciennes familles, qui seraient les plus aptes à avoir des enfants de bonne qualité et à les élever de façon intelligente, sont presque stériles. Ce sont les nouvelles venues, les paysannes et les prolétaires des pays les plus pri­mitifs de l’Europe, qui engendrent des familles nombreuses. » (237 – VII)

[42] Charles E. Rosenberg, professeur émérite d’histoire des sciences à l’université d’Harvard, il est l’auteur entre autres de : Les années du choléra : les États-Unis en 1832, 1849 et 1866 en 1962, Le procès de l'assassin Guiteau : psychiatrie et droit à l'âge d'or en 1968, Le soin des étrangers : la montée du système hospitalier américain en 1987 et Expliquer les épidémies en 1992.

[43] Micheline Enriquez est l’auteure de : Aux carrefours de la haine, paranoïa, masochisme, apathie, Editions Epi, 1986

[44] Nous notons ici quelques extraits qui dénotent bien cette dérive paranoïaque : « Pour combattre victorieusement cet entourage, il doit s’associer avec d’autres individus ayant le même idéal. Les révolutions sont engendrées souvent par de petits groupes où fermentent et grossissent les tendances nouvelles. » (232-233 – V) « Un groupe, quoique petit, est susceptible d’échapper à l’influence néfaste de la société de son époque par l’établissement, parmi ses membres, d’une règle semblable à la discipline militaire ou monastique. » (233 – V). Plus encore dans sa conclusion, l’aveu du refus du monde et de sa nécessaire reconstruction selon son fantasme est manifeste : « Dans un monde qui n’est pas fait pour nous, parce qu’il est né d’une erreur de notre raison, et de l’ignorance de nous-mêmes. A ce monde, il nous est impossible de nous adapter. Nous nous révolterons donc contre lui. Nous transformerons ses valeurs. Nous l’ordonnerons par rapport à nous. » (253 – XIV)

[45] Dans son Journal (1939-1942), il écrit : « Dans le ghetto de Varsovie, on a noté une certaine montée du typhus. Mais on a pris des mesures pour qu’on ne les fasse pas sortir du ghetto. Après tout, les Juifs ont toujours été des vecteurs de maladies contagieuses. Il faut ou bien les entasser dans un ghetto et les abandonner à eux-mêmes, ou bien les liquider ; sinon, ils contamineront toujours la population saine des États civilisés. » Le lecteur notera le glissement du fait initial au propos général affublant les juifs d’être vecteurs, comme si les autres ne l’étaient pas, justifiant graduellement, l’entassement puis la liquidation, légitimée par la paranoïa, soit la peur protectrice du corps sain.

[46] Le lecteur peut se reporter à notre article : L'expérience scientifique comme instrument de propagande et de manipulation : les expériences de Milgram, publié dans le n° 38 des Cahiers de psychologie politique

[47] « Le propre d’une fausse science, c’est de ne rencontrer jamais le faux, de n’avoir à renoncer à rien de n’avoir jamais à changer de langage. Pour une fausse science il n’y a pas d’état pré-scientifique. Le discours de la fausse science ne peut pas recevoir de démenti. Bref la fausse science n’a pas d’histoire. » (1977, 39)

[48] « Une idéologie scientifique trouve une fin quand le lieu qu’elle occupait dans l’encyclopédie du savoir se trouve investi par une discipline qui fait la preuve opérativement, de ses normes de scientificité. A ce moment un certain domaine de non-science se trouve déterminé par exclusion. » (1977, 39)

[49] Nous recommandons vivement au lecteur en effet : L’homme, cet inconnu d’Alexis Carrel (1935) – Anatomie d’un succès, 2019, Paris, Editions Garnier

[50] Lire Le loup et le chien, Livre I, fable V, qui se conclut en ces termes : « il vit le col du Chien pelé. Qu'est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose. – Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché. De ce que vous voyez est peut-être la cause – Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas. Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu'importe ? – Il importe si bien, que de tous vos repas. Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.  Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. »

[51] A. Carrel décrit la médecine comme un pis-aller : « La santé artificielle ne suffit pas à l’homme moderne. Les examens et les soins médicaux sont gênants, pénibles, et souvent peu efficaces. Les hôpitaux et les remèdes sont coûteux. Leurs effets insuffisants. Les hommes et les femmes qui paraissent en bonne santé ont constamment besoin de petites réparations. Ils ne sont pas assez bien ni assez forts pour jouer heureusement leur rôle d’être humain. » (247, XI). Il se projette dans une construction de l’homme parfait : « L’homme doit être construit de telle sorte qu’il n’ait pas besoin de ces soins. La médecine remportera son plus grand triomphe quand elle découvrira le moyen de nous permettre d’ignorer la maladie, la fatigue et la crainte. Nous devons donner aux êtres humains la liberté et la joie qui viennent de la perfection des activités organiques et mentales. » (246, XI). Le propos est démiurgique.

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