N°49 / La liberté d'expression

Les enseignements sur la liberté d’expression dans le système politique des Schtroumpfs ?

Pierre-Antoine PONTOIZEAU

Résumé (Français)

Plusieurs albums de Peyo présentent des travers de la vie politique dans la célèbre collection des Schtroumpfs et ils constituent un terreau d’une éducation à la liberté d’expression et à ses limites dans le cadre d’une société villageoise bien particulière, petite société dystopique et utopie, qui n’est pas sans intérêt pour mesurer la conception d’un auteur qui influença quelques générations.

Résumé (Anglais)

Several of Peyo’s albums highlight the shortcomings of political life in the famous Smurfs series, and they provide fertile ground for teaching about freedom of expression and its limits within the context of a very unique village society—a small society that is both dystopian and utopian—which is not without interest in assessing the worldview of an author who influenced several generations.

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Introduction


De nombreux albums des Schtroumpfs (S.) abordent très clairement des questions politiques : celle de l’exercice du pouvoir, de son usurpation, des méthodes électives, de la tyrannie ou de la monarchie de façon explicite dans certains albums. Il y a dans la vie de cette petite communauté des aventures anodines, mais très souvent, la question du pouvoir est au centre des histoires. Ce n’est pas exagéré, à nos yeux, de dire qu’il y a un enseignement politique à l’attention des jeunes lecteurs, véhiculant des croyances et des principes en faveur d’une certaine représentation d’un système politique désirable. C’est pourquoi, y observer l’exercice de la liberté d’expression, sa portée et ses limites dans l’univers des S. a tout son intérêt pour voir ce qui se diffuse auprès du lecteur. Mais avant cet examen, il faut caractériser cet univers très particulier, quelque peu dystopique de Peyo. Notre ambition ici est de décentre notre regard sur l’exercice de la liberté d’expression pour y trouver quelques signes des limites implicites à son exercice dans des sociétés qui en revendiquent pourtant l’usage.

1. Un univers sans histoire, et même hors du temps de Chronos


L’univers des S. est atemporel. Les personnages sont les mêmes, sans altération au fil des numéros. C’est le cas de beaucoup de séries me direz-vous, mais à la différence des autres séries de l’époque comme Johan et Pirlouit du même auteur, les personnages ont le même âge et il n’y a pas trace de lignée : enfant1, parent, grand-parent soit l’absence de la cellule familiale primitive avec des représentants des différents âges de la vie. On sait seulement que le grand S. est plus vieux que les autres S. Cette communauté est figée dans sa temporalité. Ceci atteste du caractère imaginaire évidemment, mais l’imaginaire fait ici l’économie d’une historicité. En effet, l’absence de générations (dans les deux sens de l’engendrement et des générations induites) expose un monde sans histoire au sens strict, à l’inverse du monde de Narnia par exemple. On ne sait pas d’où ils viennent, ils sont tout à la fois une génération spontanée éternelle figée dans un temps sans chronologie véritable : pas de mythe, pas de légende, pas de rites. Le temps n’a pas d’effet. C’est un trait dystopique où la société imaginée est bien en dehors de l’histoire, ce que l’on retrouve dans la compréhension des sociétés premières évoluant à l’identique sans traces du passé, sans projet pour l’avenir ; ce qui est présent aussi dans les promesses de la société sortie de l’histoire envisagée dans la philosophie de Marx.
Chronos est bien absent, puisque toutes les aventures se font sans les deux traits du vivant : les naissances et les morts. Malgré des disputes, voire des guerres, il n’y a pas de blessés à l’agonie, pas de décès, mais il n’y a pas non plus de nouveaux S. Cette société sans histoire va donc conduire à l’exposition d’un système politique lui-même quelque peu en dehors des aléas d’une histoire créatrice et destructrice au sens fort des termes.

2. Un système politique ambigu, objet d’interprétations controversées


En 2011, Antoine Buéno, maître de conférences à Sciences Po Paris publie : Petit livre bleu2 qui décrit l’univers des S. comme un « archétype d’utopie totalitaire empreint de stalinisme et de nazisme ». La polémique éclate sur la nature du système politique des S. Le débat suffit à démontrer que la lecture de ces albums suscite des interprétations, pour ne pas dire des projections personnelles, sur ces modestes planches enfantines ; ce qui est en soi passionnant en termes de divergences polysémiques à partir d’un même matériau, de fait ambigu. A sa suite, plusieurs publications vont tenter d’expliciter ce système dont l’article très intéressant de Laurent Force : Les Schtroumpfs, des “animaux politiques” ? publié en 20163. 
Antoine Buéno y voit avant tout la subordination, voire la soumission et l’obéissance servile des S. sous l’autorité du grand S. qui les dirige dans une relation directive, lui sachant le bien, lui les guidant vers le bien vivre ensemble, les autres respectant la parole du grand S. Quant à L. Force, il fait le tour des possibles. Il élimine la tyrannie ou le despotisme, considérant que le ressort des relations est le respect et la reconnaissance du grand S., sans le craindre, celui-ci n’ayant pas les attributs d’un pouvoir par la peur : la force et la menace. Il écarte la république puisque le grand S. est de toute éternité lui-même, sans trace d’une élection et les S. ne délibèrent pas de sujets de société, mais leurs mésaventures vont nous faire nuancer leurs expériences politiques. Enfin, il écarte la monarchie dont il rappelle qu’elle s’appuie sur des corps intermédiaires et des castes aristocratiques et religieuses, totalement absentes dans le monde égalitaire des S. De plus, l’honneur et les honneurs ne constituent pas un ressort de leur société. Leur système politique n’est pas non plus une dictature moderne, chacun faisant assez largement ce qu’il veut au quotidien, même si chaque S. est un petit être essentialisé dans son caractère permanent, voire son métier : les S. bricoleur, farceur par exemple. Et ce n’est pas une démocratie, sauf accidentellement nous y reviendrons. 
En fait, cette joyeuse dystopie rappelle l’apologie des sociétés premières qu’aimaient décrire certains marxistes russes et slavophiles pour qui le Mir4 (le village monde en paix), était la référence de la société première et communiste à la fois : modèle ancestral pré-tsariste et modèle rénové à l’occasion de l’abolition du servage. Cette dystopie éloigne aussi d’une économie marchande où la monnaie y est proscrite avec là aussi une expérience négative, comme pour l’élection démocratique. De même du progrès technique largement raillé qui pourrait laisser penser que la société S. est une communauté naturelle ; une sorte d’état de nature pacifique. Néanmoins, cette collectivisation masque une réalité ambigüe quant à la propriété des biens. Chacun a sa maison, semble-t-il, et le S. paysan semble propriétaire de son terrain, comme le S. bricoleur de son atelier. Mais rien ne vient franchement élucider ce rapport à la propriété. L. Force émet une hypothèse intéressante. Il souligne que c’est une société d’hommes, vêtus à l’identique, libre, vivant en groupe avec leur réfectoire, sans transaction entre eux et où chacun à un rôle utile à la communauté, tous étant égaux, sauf un. Ces points décrivent plutôt une communauté monastique avec des relations humaines visant l’affection mutuelle et la bienveillance, comme de nombreuses interventions du grand S. l’attestent. Le grand S. a bien les attributs d’un père abbé. Cette thèse a du crédit, car la vie du grand S. montre qu’il exerce un pouvoir moral plus que politique, il enseigne l’amour du prochain, il vit sobrement et seul, ce qui ressemble bien aux modes de vie et vœux monastiques : obéissance, célibat et pauvreté comme le rappelle bien L. Force. Chaque maison s’apparente à la cellule monastique avec des lieux communs.
Pour éprouver ces hypothèses quant au système politique de la société des S., leurs expériences négatives de certaines alternatives vont éclairer cette controverse, et à ce stade, la position initiale d’Antoine Buéno nous parait excessive.

3. Des expériences négatives des « dérives » des sociétés modernes


Reprenons ici quelques expériences emblématiques dont l’enseignement est quant à lui très explicite, concernant la technique, l’argent, la démocratie élective et la tyrannie prédatrice en particulier

3.1. La technique5. 


L’histoire semble inspirée par la France contre les robots de G. Bernanos publié en 1947. En effet, la critique de la révolution industrielle y est manifeste. Et la technique incarnée par le projet des robots de bois appelés chez les S. « les domestiques » y trouve sa place. L’enthousiasme y est semblable et le S. bricoleur exerce un pouvoir de transformation de la société des S. très progressiste et révolutionnaire : « Mes chers S. nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère. » (pl.126). Mais surtout, la robotisation est bien motivée par la facilitation du travail (pl.10) où le S. boulanger produit son pain sans compter avec une grande facilité. L’exigence croissante des S. emportés par les prodiges techniciens les amènent à vouloir ces domestiques, se réjouissant de leur oisiveté. L’effet de cette robotisation met en avant un effet psychologique de cette oisiveté : « Mais non contents d’être devenus fainéants, les S. sont aussi de plus en plus exigeant… » (pl.17). Or, les robots se révoltent accidentellement, par la consommation des « produits dangereux » abandonnés négligemment par le grand S. sur le pas de sa porte. Les robots prennent le pouvoir et mettent en esclavage les S. Finalement, l’un d’eux avait résisté, le S. paysan avait déserté le village et vivait solitaire, fidèle au monde d’avant (pl.33). Désireux de revoir ses amis, il revient au village, constate la situation dont l’emprisonnement du grand S. et la prise du pouvoir par le robot roi ordure. Par son courage et son sens de l’observation, il apporte la solution, libérer des termites qui vont dévorer le bois des robots. Et sans rancune, ils portent en triomphent le grand S. le S. bricoleur et le S. paysan (pl.44)
L’expérience rappelle les écrits sur la technique de J. Ellul en particulier, celle-ci se substituant positivement aux travaux désagréables, facilitant la vie jusqu’à l’oisiveté, puis basculant dans une prise de pouvoir ici manifestée par le roi ordure, les S. étant asservis par la technique, celle-ci devenant bien le nouveau pouvoir, le grand S. étant même enfermé. La description vise bien la société contemporaine. Et pour commencer ici la réflexion sur la liberté d’expression, le processus commence par des demandes au S. bricoleur qui les exécutent une à une. Il n’y a pas de débat, pas de réflexion, mais une naïveté dans les commandes successives, toujours plus libératrices avec la joie d’être en situation d’oisiveté ; celle-ci conduisant à un premier basculement psychologique : des S. exécrables voire méchants avec les robots jusqu’à les faire tourner bourrique (pl.18). 
Seul le grand S. s’exprime lors de son retour de voyage (pl.22, 23) « Ah bravo ! Et vous êtes fiers de vous ?! Non, mais regardez-vous !! / Les leçons du passé ne vous ont donc pas… ». L’enseignement politique devient plus clair. Toute l’expérience de la révolution industrielle et l’enthousiasme pour les robots s’est réalisée en l’absence du grand S. Et ses premiers mots, dès son retour, attestent de son désaccord, au regard de l’oisiveté coupable résultant du refus du travail simple de la communauté des S. Plusieurs enseignements ressortent de cette première expérience. La dérive technicienne opère par sa séduction et fait franchir mécaniquement des stades qui s’enchainent naturellement. Les S. sont séduits et aucune opposition, aucun esprit critique, aucun débat ne vient nuancer le progrès. Seul le S. paysan s’en va, sans être retenue par ses pairs (pl.12), constatant les méfaits du bruit sur ses lucioles. La société des S. sans le grand S. part donc à la dérive, et la technique est bien présentée comme ayant un impact sur la morale et la psychologie des S. 

3.2. L’argent7. 


Les ressorts politiques de cette deuxième dérive sont les mêmes. Le grand S. est victime d’une explosion et inconscient (pl.2). Toutes les décisions ultérieures sont prises en l’absence de son autorité. L’idée de la fabrication de la monnaie vient du contact avec les hommes (pl.8 et 9). Le S. qui accompagne Olivier, aide du savant Homnibus découvre son usage sur le marché du bourg. L’introduction de la monnaie se fait lors d’une réunion publique à l’initiative de celui qui devient le S. financier. La joie de vivre est visible avant (pl.15), elle disparaît ensuite. On notera l’effet de groupe, et comme pour la technique la naïveté des S. (pl.18, case 8) : « Non, pas très très bien, mais ça à l’air schtroumpfant, alors moi je suis d’accord / Moi aussi ». Le seul opposant, le S. à lunette qui rappelle l’autorité du grand S. empêché par son accident, se fait assommer par les autres. La vacance du pouvoir crée la situation d’une nouvelle expérience. La réunion tourne au plébiscite. L’introduction de la monnaie pose immédiatement la question de la valeur des biens échangés (pl.20) et la grogne émerge à table quand la gratuité s’est évanouie pour rémunérer le cuisinier (pl.22) : « Comment ? il faut payer pour manger maintenant ? ». Toutes les grandes questions liées à la monnaie sont successivement abordées. Les dérives agissent là aussi mécaniquement, comme pour les robots, les choses s’entraînant les unes les autres, dont le désir de faire fructifier son capital en le plaçant chez le S. financier (pl.25). Même le financement d’un bien commun est habilement présenté, avec le S. financier en financeur demandant la contrepartie d’un droit de passage ultérieur (pl.30) : « Quand le pont sera reschtroumpfé, il faudra me payer un droit de passer dessus. » On voit apparaître des négociations, des marchés et des corruptions, une privatisation des communs (pl.29) et des disputes sur les prix et la qualité. La bascule opère quand le S. financier propose au grand 
S. de faire payer ses services (pl.39) qui refuse.
La vie avec la monnaie devient une corvée comme en témoigne la mauvaise humeur qui règne (pl.40), les querelles et la flagornerie à l’égard du S. financier et de sa maison-banque rayonnante. Comme dans la dérive technicienne, il y a le phénomène du rebelle (pl.41) : « je quitte le village », avec les mêmes mots ; mais la différence porte sur le fait qu’il suscite l’enthousiasme progressif des S. qui décident de le suivre. Sa révolte est clairement exprimée et le grand S. observe (pl.41, case 7) et suit ses S. Le refus de la monnaie et la reconstruction d’un nouveau village laisse le S. financier seul et de fait ruiné, puisque tout ce qu’il possède n’a plus de valeur pour quiconque. L’expérience se termine par la fonte de l’or pour en faire des instruments de musique, libérant la société des S. de l’emprise toxique de l’argent. 
Dans cette deuxième dérive, outre les similitudes avec la première, il faut noter l’attitude en retrait du grand S. qui accompagne le mouvement de rébellion des S. Il n’en est pas l’initiateur. La Schtroumpfette est une des premières à manifester son ressentiment (pl.40) au grand S. : « L’argent ! Cette situation est devenue impossible ! Il faut schtroumpfer quelque chose ! ». La dynamique de groupe a donc joué dans les deux sens, celui d’un enthousiasme naïf lors de la réunion du S. financier, puis lors de la contestation du rebelle qui suscite l’adhésion de tous. La communauté des S. est bien délibérative, et la réunion sans la hauteur morale du grand S. révèle que la décision collégiale seule n’est pas bonne. Enfin, malgré l’effet d’entrainement de l’introduction de la monnaie, comme précédemment des robots, les S. font preuve d’une liberté de conscience, d’une liberté d’expression et plus encore d’une volonté de sortir de la situation, au prix dans les deux cas, d’une forte tension.    

3.3. La démocratie élective8. 


Dans cet album, la dérive démocratique vers la démagogie politique jusqu’à l’avènement de la tyrannie semble tirer des cycles du pouvoir de Platon ou Polybe9. Pour la troisième fois, le ressort de la vacance temporaire du pouvoir est à l’origine de cette expérience négative d’une régulation des S. par eux-mêmes. Dès le départ, le S. à lunette rejoue son rôle de substitut qui revendique le pouvoir dès son départ (pl.4) : « Quand le grand S. n’est pas là, c’est moi qui commande. » Cette auto-nomination sans légitimité du grand S. qui part à chaque fois en confiance sans justement nommer un suppléant suscite immédiatement la contestation et la revendication par chacun d’un critère électif qui lui permettrait d’avoir le pouvoir dont s’ensuit une nouvelle chamaillerie. Cet enchainement du départ suivi du désordre est récurrent dans les albums. Après les critères personnels, l’un des S. propose un mode de désignation : « J’ai une idée ! Si on votait » (pl.5) Peyo semble de nouveau montrer l’immaturité systématique des S. livrés à eux-mêmes. Le premier vote : « moi je vote pour moi. » clamé dans la joie naïve visible sur les visages montre bien que la société des S. vit sous l’autorité morale du grand S. La suite décrit avec humour la dérive du processus démocratique par le jeu des promesses électorales qui flattent chacun des votants sans aucune vision pour l’avenir du groupe (pl.6) ; « Et voilà ! il suffit de leur faire des promesses. » La campagne électorale est née avec affichage et défilé suivi d’une réunion électorale dont la vacuité du discours n’est pas sans ironie sur les élections dans une démocratie représentative (pl.9). Un premier basculement s’opère après la communication des résultats (pl.10) le S. élu se parant d’un costume en or qui suscite l’hilarité générale. La dérive est finement observée avec le recrutement flatteur de certains qui ont alors des charges : « premier porte-parole officiel et imprescriptible du schtroumpfissime » (pl.11), puis « Grand capitaine des services de protection de la légalité S. ». L’égalité est rompue et les serviteurs du tyran en puissance vont exercer leur mission servilement. La mégalomanie du pouvoir apparait tout aussi naturellement dans ce troisième processus, après la technique et l’argent qui corrompent. Il s’agit de bâtir le palais de celui qui va se désigner roi : Schtroumpfissime aux attributs : sceptre, couronne et manteaux d’hermine. A noter une autre constante, celle de la division de la communauté en deux clans, ceux qui suivent le mouvement, ceux qui le contestent dont les propos et attitudes de révolte latente10 (pl.13, case 10). La contestation s’organise et les deux camps s’opposent, entre les gardiens armés qui défendent le palais et les contestataires (pl.17). Il faut noter l’allusion aux cercles prérévolutionnaires qui se réunissent dans la clandestinité et masqués (pl.18,19) avec une fois encore la construction d’un nouveau village en marge du premier, façon d’échapper à la monarchie, comme dans le S. financier. La contre-société se met en place et Peyo semble faire référence à l’affaire des placards11 quand le village est plein de graffitis « A bas le S./ révoltez vous / Vive la liberté / Le S. est… » (pl.24). S’ensuit une bataille pour prendre le nouveau village résistant. Et selon le même procédé, le retour du grand S. se fait aux pires des combats qui ont conduit à la destruction du village. Celui-ci sermonne immédiatement les S., une fois encore montrant que ce petit peuple ne sait pas se conduire par lui-même : « Vous n’êtes pas honteux ? Vous vous êtes conduits comme des humains. » (pl.39). Enfin, comme dans les histoires précédentes, la réconciliation et le pardon sont immédiat et dans celui-ci, la solidarité quasi-fraternelle des S. s’exprime avec la reconnaissance collective de sa part de culpabilité (pl.39)12.
Cette expérience est très riche d’enseignements car elle décrit les travers des élections, des promesses non-tenues, des missions flatteuses, des déceptions inévitables, des dérives autoritaires et des risques de fracturation politique. Une fois encore, le peuple des S. est incapable de se diriger, la vacance du pouvoir étant fatale à la cohésion de la communauté. Une fois encore, le retour du grand S. réveille les esprits, sa présence et ses interpellations provoquent un choc salutaire qui remet la communauté dans son droit chemin. Concernant la liberté d’expression, l’absence du grand S. démontre que les échanges deviennent très vite des oppositions et des conflits, la divergence allant jusqu’à l’antagonisme et l’action violente qui brise l’unité de la communauté. Ils font mauvais usage de leur liberté. Enfin, les paroles du grand S. sont toujours du même ordre. Il s’agit d’une réprobation morale suivie d’une demande de retour à la vie communautaire accompagnée d’un pardon immédiat qui se joue en une ou deux cases. 

3.4. La tyrannie prédatrice13. 


Cet album montre que nous sommes assez loin d’une société totalitaire puisque le grand S. est face à une situation de tension qu’il ne parvient pas à juguler. Les S. se disputent. La vie quotidienne devient prétexte à de l’agressivité (pl.1,2) qui étonne le grand S. Il n’a donc pas sur eux une autorité permanente et répressive qui permettrait d’imposer par l’autorité ou la contrainte une baisse des tensions présentes au sein de la communauté. Son autorité est même mise à l’épreuve, puisque malgré ses avertissements : « Je sais, il n’est pas facile de schtroumpfer continuellement bon caractère et de supporter les défauts des autres tous les jours / Mais croyez-moi ! Si vous continuez ainsi, c’est l’unité de notre village qui est en danger ! Maintenant allez et réfléchissez à ce que je viens de vous schtroumpfer. » (pl.4 cases 2,3), les querelles se poursuivent. Ce sermon est important parce que sa rhétorique a tout du prêche en deux temps. Le premier est bienveillant et affectueux pour reconnaître les faiblesses possibles des S. En revanche, le deuxième temps relève du sermon et de l’avertissement quant aux conséquences de ces désordres. Le propos reste moral, il en appelle à leur conscience et les mets en pleine responsabilité. Une fois encore, l’immaturité des S. conduit le grand S. à user d’un stratagème pour procéder à leur éducation. Les S. vont être confrontés à un autre village voisin dirigé par un tyran prédateur qui accapare progressivement les biens du village : le barrage, l’eau, les terres, etc. Alors que la violence s’installe et que les S. sont victimes des exactions et des attitudes belliqueuses, les S. envisagent librement de s’armer eux aussi pour riposter. Soulignons une fois encore qu’ils pensent et s’expriment, mais de nouveau à mauvais escient. En effet, la réplique est importante quand le grand S. leur répond : « Des armes ? Pas question, Schtroumpf costaud ! Tu tiens vraiment à ce que nous devenions comme eux ? » Et la réponse du S. costaud explicite bien une obéissance mesurée avec une pointe de doute : « Vous avez sans doute raison, grand schtroumpf ! Mais quand même, c’est notre barrage. » (pl.25, cases 9,10). Les signes de la tyrannie son ensuite très visible : guerre, destruction du village, autodafé des livres du grand S., emprisonnements massifs et camps de travail. Une nouvelle fois, comme pour le S. paysan et son idée lumineuse des termites pour détruire les robots, c’est un S. qui trouve la solution face à un grand S. dépité devant la destruction de ses grimoires qui contenaient la formule magique pour faire disparaître ce village qu’il avait lui-même créé, pour mettre à l’épreuve ses S. Un S. réfléchissant à l’identité de la copie à l’original du village, en induit avec intelligence que ce village a son laboratoire et ses grimoires (pl.38). Et le grand S. explique alors à la communauté le pourquoi de cette aventure.
Cet album va encore plus loin que les précédents dans l’expérience négative. En effet, dans les cas précédents, les dérives sont imputables aux S. qui « déraillent » en l’absence de l’autorité morale du grand S. Ici, la situation du désordre est réelle mais en présence d’un grand S. impuissant à ramener l’ordre dans la communauté. La connotation religieuse et morale paraît assez clairement, puisque le grand S. est à l’origine de leur mise à l’épreuve. Il y a quelque chose de l’ordre de la souffrance salvifique qui peut faire échos à des passages de la Bible dont les juifs prisonniers des pharaons ou la dureté du désert du livre des nombres. Bref, le grand S. les soumet à la réalité d’une autre société politique prédatrice qui crée autour d’elle de la misère, de la souffrance et de l’injustice. L’exhibition de cette autre société alternative suffit à montrer en quoi il faut aspirer à une autre vie. Néanmoins, la tentation de répondre à la violence par la violence en devenant une société en reflet se joue dans l’échange précité, où le grand S. pose de nouveau un interdit moral concernant l’usage de la force qui ne saurait répondre à celui des « méchants ». La profondeur philosophique est à cet égard bien réelle pour des albums destinés à des enfants, puisque Peyo y expose l’argument que l’on retrouve dans les débats sur l’usage des techniques de propagande et sur la violence politique, qui opposèrent aux Etats-Unis en particulier, les tenants d’une intégrité morale où l’on vise la préservation de ses valeurs et de l’identité de son groupe et le fait d’user des armes de ses adversaires au risque d’y perdre son âme, en devenant le singe de celui qu’on prétend combattre avec ses armes. De nouveau, le grand S. apparaît bien plus comme le garant d’une autorité morale, incarnation d’une conscience collective pacifique, et non tel un chef autoritaire imposant sa discipline. Cet album enseigne que l’expérience fait apprendre aussi dans l’épreuve, à défaut d’avoir modifié ses attitudes sur la base de la pleine compréhension de l’invitation initiale à l’affection mutuelle et à la bienveillance réciproque. 
Au-delà des mécanismes où les scénarios reproduisent les mêmes enchainements négatifs, concentrons-nous pour terminer sur la pratique de la liberté d’expression dans le village des S.

4. Une pratique particulière de la liberté d’expression


Commençons par le grand S. Ses prises de parole sont libres. Il intervient dans la vie quotidienne, dans les conversations et assez rarement en réunissant tout le village. Il est en proximité des S. Il est actif, courageux, volontaire et pallie les faiblesses, l’immaturité, voire les réactions parfois infantiles des S. Il est de ce fait une autorité très naturelle, paternelle, traditionnelle et presque sans aucune contestation. Il fait penser aussi aux Sages des sociétés premières qui sont respectés du fait de leur âge (542 ans au milieu de S centenaires). Dès que cette autorité naturelle disparaît, la dislocation du groupe le menace et l’introduction du politique, c’est-à-dire, le partage de la responsabilité politique est la source d’une conflictualité dans tous les albums qui abordent cette question du pouvoir en l’absence du grand S. La division de la société à plusieurs têtes qui se contredisent, témoignent de la fracturation du groupe soumis à la pression de ses désirs, perdant de vue la morale qui fondent l’harmonie initiale du groupe. Le grand S. est donc dans une posture en surplomb, il parle peu, tiens des propos moraux et s’en remet à la bonne volonté des S. Il n’est pas dans le commandement. De plus, il intervient assez fréquemment en réponse à des requêtes des S. qui le sollicitent pour avoir son avis éclairé. Qu’en pense le grand S ? Il est leur conseiller, à la manière d’un père ou d’un directeur de conscience. Sa parole est plus une caution ou un reproche moral qu’un propos politique.
Entre les S. la question est toute autre. D’abord, la liberté de parole est bien là. Ils s’expriment, ils disent ce qu’ils pensent, ils se disputent, ils dialoguent et interagissent. Mais cette liberté d’expression passe-t-elle pour bénéfique, stérile, voire maléfique, au sens où elle divise et introduit de mauvaises relations entre les S ? Reprenons quelques exemples de moments clés, pour voir ce que Peyo laisse à penser de cette liberté d’expression des S. 
Dans l’album Les schtroumpfs olympiques14, Le dialogue est créatif entre le grand S. et le S. costaud pour créer les jeux (pl.6, cases 9,10). A cette occasion, les échanges qui s’ensuivent entre S. sont aussi créatifs (pl.3) puisque la promesse de médaille rencontre l’hostilité et qu’un S. fait la suggestion d’une bise de la schtroumpfette suscitant l’enthousiasme générale pour les inscriptions. Il y est aussi question d’une prise de pouvoir sur les autres S. du fait des exigences d’entrainement qui font du S. costaud le leader un peu tyrannique de l’organisation des jeux. 
Dans plusieurs albums15, des cases mettent en scène des expressions croisées. Chacun y va de son propos ou de son avis sans que cela ne donne lieu à un échange plus structuré du type : question et réponse ou avis et contre argument par exemple. Il y a un effet cumulatif, parfois un rebond d’un propos sur l’autre. L’expression est libre, mais elle procède du commentaire d’une situation. C’est une communication villageoise où l’événement appelle des appréciations, parfois des spéculations collectives. La liberté y est naturelle en ceci que rien ne vient limiter des avis qui correspondent à leurs auteurs : le gourmand, le bricoleur, le farceur etc. montrant que chacun voit les choses selon son caractère et son métier.   
Dans certains cas, ces cases à expressions croisées expriment une conversation16, et respectant le sens de la lecture de gauche à droite des différentes bulles, une chronologie donne un relief à une discussion qui progresse au fil des remarques. Dans ce cas, le groupe produit un raisonnement collectif, du moins la liberté de chacun suppose une écoute, un questionnement et des réponses. Ces cas-là se distinguent des précédents par l’articulation d’avis, de questions et de réponses quand les premiers ne sont que des affirmations successives. Ces conversations sommaires du fait des contraintes techniques des bulles de la bande dessinée diffusent pourtant bien la bonne humeur et la liberté d’échanges sociaux permanents entre les S. A la différence d’une vie monastique plus réglée par des temps de discussion plus ordonnés, le village des S. laisse place à des discussions spontanées, par opportunité des événements, dehors, dans une maison, les lieux n’ayant pas de fonction particulière pour autoriser des temps d’échanges entre S.
Dans des cas moins nombreux, il existe un dialogue qui traverse plusieurs cases et occupent quasiment une planche17. Le dialogue met en scène une interlocution plus bavarde. Elle se traduit par la longueur des phrases, une cinématique qui fait penser au story board du cinéma, avec des liens entre les cases qui se succèdent dans une temporalité courte. Ces scènes de la vie quotidienne témoignent d’une sociabilité entre les S. et d’une activité qui vise à créer ou résoudre un problème du quotidien. La liberté y est manifeste là aussi. 
Dans quelques derniers cas, la liberté d’expression est même vindicative, polémique, engagée, car les S. sont dans une situation de révolte face à une situation injuste. C’est tout particulièrement le cas dans Le schtroumpfissime lorsque celui-ci devient un roi autoritaire et tyrannique (pl.17, cases 3, 8, 9 et 10) : « Je n’en schtroumpfe pas mes oreilles / C’est un tyran / C’est comme je vous le schtroumpfe § Il a fait schtroumpfer le S. farceur en prison ! / C’est une honte / Cette fois il abuse. » (c.3) ce qui donne lieu à un propos très politique puis très révolutionnaire : « A bas le schtroumpfissime / Au palais ! » (c.8) ; « Schtroumpfissime ! Les S. se schtroumpfent vers le palais en schtroumpfant des propos anti-schtroumpfissime ! » (c.9), puis : « Vendus / Faux-schtroumpfs / Hou… » (c.10). Cette séquence reconstitue, en concentré, une situation insurrectionnelle très bien rendue par le dessin. Et la liberté d’expression y est totale, rompant avec les échanges anodins du quotidien. La politisation est manifeste et elle traduit un clivage, une fracturation qui se conclut par le pardon du grand S. (pl.40) et la remise de l’hermine royale en guise d’épouvantail. La discorde et le combat politique résultat de la rupture d’égalité et de l’abus de pouvoir sont manifestes, ce qui montre qu’une certaine liberté d’expression est bien là, mais qu’elle traduit un désordre social dans le système politique des S.  

5. Des enseignements pour la liberté d’expression


Que retenir du système politique des S. et des usages de leur liberté d’expression ? Répondons à plusieurs questions. 

Q.1. A quoi s’applique-t-elle ? Ses objets


Elle s’applique à la vie quotidienne du village et à des questions de gestion d’événements ordinaires. Il n’y a pas de règles ou de normes, il n’y a pas d’interdits visibles, mais une libre discussion dans la joie le plus souvent, sans enjeux de pouvoir entre les S. La liberté d’expression n’entame pas la solidarité et l’affection mutuelle de la communauté des S. 
Elle s’applique à des situations plus exceptionnelles, souvent en l’absence du grand S. avec des décisions prises sans la garantie morale du grand S., et parfois avec sa bienveillance qui s’expose aux conséquences d’une demande des S. suscitant du désordre dans leur quotidien. 
Elle s’applique à des sorties de crise, souvent par une intervention du grand S. qui restaure l’ordre perturbé par une critique et une leçon de morale immédiatement suivie du pardon, de l’invitation à être de nouveau dans la joie simple d’une société apaisée.

Q.2. Comment se pratique-t-elle ? Ses méthodes


Il y a les échanges avec le grand S., avec les demandes de conseil, la sollicitation d’une orientation, la proposition d’une action pour accord du grand S. Cette première méthode renvoie à un dialogue d’autorité entre les S et le grand S. où son assentiment est la clé de l’échange.
Il y a les expressions croisées : des commentaires cumulés le plus souvent et parfois une conversation constructive d’un raisonnement collectif. Les premiers tiennent à des événements où chacun expose un point de vue, la seconde répond à un problème à résoudre ensemble. Les S. sont clairement en position d’égalité.
Il y a enfin les dialogues avec cette interlocution nourrit – les bulles comportent une ou deux phrases et non plus quelques mots – où une situation amène des décisions, des actions, des interrogations, des recommandations, des observations et constats, etc. La liberté y est authentique, en ceci que rien ne permet de discerner une retenue, un code ou des interdits qui limiteraient le dialogue. A signaler qu’ils comportent peu d’enjeux politiques majeurs et concerne plus des solutions de gestion à des situations du quotidien.
Dans l’ensemble de ces cas, l’expression y est valorisée et le lecteur ne pourra pas en induire une critique de la liberté d’expression, bien au contraire.
En revanche, les cas polémiques sont toujours la conséquence d’un désordre au sein de la communauté provoqué par des décisions qui affectent les usages de la communauté. A chaque fois, les dérives ou expériences négatives étudiées antérieurement déclenchent des relations tendues ou la liberté d’expression est source d’agressivité et de détérioration du climat psychologique et social au sein du village. Cette liberté d’expression traduit bien une discorde, une polarisation des échanges et un antagonisme croissant. Elle permet malgré tout de s’extirper de la discorde, mais négative, car elle affecte les relations bienveillantes de la communauté dans son ordinaire. 

Q.3. Sur quoi ne porte-t-elle pas ? Ses limites


Reste les limites de cette liberté d’expression. L’autorité du grand S. n’est pas remise en cause, ou très marginalement par des doutes rarissimes dans l’ensemble des albums. C’est une première limite, l’expression des S. ne consiste pas à interroger la légitimité du grand S. Elle est acquise, pour ne pas dire sanctuarisée. En revanche, en l’absence du grand S., les mésaventures des S. montrent qu’il n’y pas de limite à leur inventivité et à des expériences politiques et techniques de toute sorte : robot, monnaie, élection, etc. Il y a l’expérimentation, dont les S. abusent le plus souvent, en l’absence de l’autorité morale qui les réprouvent à son retour, face aux conséquences néfastes qui en ont résulté. La liberté d’expression y est plutôt exposée par Peyo comme un risque morale si elle fait sortir du cadre de la vie collective dont le garant moral est le grand S. 
Qu’induire de cette étude de la liberté d’expression dans l’univers des S. Il y a un non-dit. Il existe un bien commun, celui de la cohésion pacifique et joyeuse de la communauté dans sa vie ordinaire. Elle s’appuie sur une discipline intérieure mentionnée par le grand S. : « Je sais, il n’est pas facile de schtroumpfer continuellement bon caractère et de supporter les défauts des autres tous les jours / Mais croyez-moi ! Si vous continuez ainsi, c’est l’unité de notre village qui est en danger ! » La vie en collectivité requiert ce partage d’une règle non-écrite, celle de la motivation à vivre ensemble pour le bien-être de chacun au sein du groupe. L’introduction des modernités : technique, monnaie, élection, etc. brisent cette communauté villageoise et la liberté d’expression, en dehors de la gestion du quotidien, entraine la fracturation de la société. Peyo semble partager avec ses jeunes lecteurs l’idée que l’expression des idées traduit toujours une intentionnalité plus ou moins explicite et des conséquences sur la vie du groupe, les effets n’étant pas mesurés à l’origine de l’action. Même les jeux olympiques introduisent l’esprit de compétition, la tricherie et même le dopage. En fait, dès que l’expression emporte une intention politique au détriment du groupe, elle devient dangereuse par les discordes qu’elle introduit. Est-ce du totalitarisme ? On peut comprendre l’analyse d’A. Buéno, car il y aurait une sorte d’autocensure permanente et de privation d’une libre expression politique au sens fort, pour orienter le groupe dans des projets politiques et sociaux divers. Mais on peut y voir aussi la discipline du chapitre monastique où la parole est libre sur des questions de gestion de la communauté, dans le plus profond respect des personnes, d’une morale inspirée d’une communauté spirituelle admise par chacun et don le grand S. rappelle les fondements.
L’enseignement majeur de cette étude de la liberté d’expression montre un paradoxe. S’exprimer suppose vouloir être entendu pour que quelque chose se produise dans l’interlocution. Il faut donc un socle commun d’affection mutuelle, de règles non-écrites, d’un sentiment d’appartenance commune qui limitent les effets discordant d’une expression sur la relation. En revanche, toutes les dérives illustrées par Peyo alertent sur le renversement de ce rapport. S’exprimer peut vouloir dire imposer sans souhaiter être entendu, le but n’étant pas le consentement mais le rapport de force dans une liberté d’expression dont les intentions relèvent de la domination de l’autre. Là, les planches de Peyo illustrent à chaque fois ce moment dans une scène de dispute et de bagarre, la violence physique prolongeant une violence verbale qui a perdu de vue la concorde, la cohésion et des croyances communes jugées inviolables : la morale dont le grand S. est l’expression. L’absence de commun préfigure la violence.
Ce détour montre que Peyo exposait avec un art didactique la critique des robots d’un Bernanos, celle de la démocratie élective d’un Rousseau et celle de la monnaie d’un Marx. Mais elle montre surtout la grande fragilité d’une société humaine, si rien ne vient rappeler le désir de vivre avec ces congénères en les acceptant. En creux, Peyo montre que le basculement vers la technique, la démagogie élective et le rapport cupide à l’argent menacent la bonne vie d’un groupe. En l’absence d’un commun privé de valeurs supérieures communes, la vie sociale fabrique une agressivité de chacun contre tous. Faut-il partager ce sens de la pérennité de la paix sociale pour voir l’utilité du grand S. Cela interroge les limites des objets du débat démocratique ; soit la sanctuarisation de ce qui dans une société ne fait pas débat, pour laisser place à celui-ci là où il doit avoir lieu. Si tout fait débat, dont le débat lui-même, l’exercice de la liberté d’expression devient un objet de combat politique où la violence n’est plus à exclure. Locke disait-il autre chose dans la Lettre sur la tolérance en indiquant qu’il faut tolérer dans les limites de valeurs communes qui étaient en son temps, le royaume et la religion. Peyo vante quant à lui le village et sa spiritualité humaniste. Sans une éthique commune de la discussion, comme le décrivait Habermas, la discussion disparaît au profit de la violence politique. La perte de tout commun semble agir comme une entropie qui détache les uns des autres dans une rivalité destructrice. C’est le point commun des albums de Peyo.


1 Il existe une exception en bas de la planche 22 dans Le schtroumpf financier, montrant la schtroumpfette lavant du linge avec derrière elle un bébé S. sur son tapis de jeu et avec ses jouets. A notre connaissance, unique dans la série et sans aucun effet sur l’album.
2 Petit livre bleu : analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs, 2011, Paris, Editions Hors collection
3 in ὁ λύχνος n° 144, juillet 2016
4 Le mir (мир) est une communauté paysanne locale autonome ou chacun travaille en harmonie dans le village pour garantir la vie mutuelle en se partageant les fruits du travail de chacun, créé lors de l’abolition du servage par la réforme agraire de Kiselev.
5 On ne schtroumpfe pas le progrès - 2002
6 Nous mentionnons la planche numérotée en bas à droite dans la dernière case et non la pagination que peut varier d’une édition à l’autre.
7 Le schtroumpf financier - 1992
8 Le schtroumpfissime - 1965
9 Nous faisons référence aux anacycloses
10 Je cite : « ça ne se schtroumpfera pas comme ça ! / Vous n’avez pas le schtroumpf de faire ça / C’est une atteinte aux droits des S. / Vous ne l’emporterez pas au paradis ! / C’est une honte », résumé des postures et arguments de la contestation (pl.13, case 10)
11 Pour mémoire, l’affaire des placards, c’est le placardage clandestin de textes anticatholiques sur les murs dans Paris et quelques villes de province, durant la nuit du 17 au 18 octobre 1534 qui conduira à la guerre de religions entre protestants et catholiques.
12 Je cite : « Après tout c’est notre faute aussi / le grand S. dit toujours qu’il faut s’entreschtroumpfer dans la vie / Tu sais, on t’aime bien au fond ! » (pl.39, case 12)
13 La menace schtroumpf - 2000
14 Publié en 1983
15 Les schtroumpfs olympiques (pl.13, case 9) : « Ah ! Bravo / Et quelle précision / Quelle technique / C’était schtroumpfement bien fait ! / Tu es le champion du coup de maillet ! » ; La Schtroumpfette (pl.19, case 12) : « Et il ne m’a rien dit / Il schtroumpfe peut-être la recette d’un nouveau gâteau ? Ou bien le moyen de schtroumpfer du schtroumpf ?/ Si le grand S. schtroumpfe une expérience et qu’il ne veut pas schtroumpfer de quelle expérience il s’agit, c’est que cette expérience … / Moi je n’aime pas les expériences ! » ;
16 Le schtroumpf financier (pl.2, case 8) : « Il est toujours inconscient ! / Il faudrait peut-être lui schtroumpfer un cataplasme ? / Ou des gouttes ? / Des gouttes de quoi ? / Je ne sais pas moi ! / C’est bon une petite goutte ! » ; L’apprenti schtroumpf (pl.7, case5) : « Il parait que schtroumpf veut faire de la magie ! / Et toutes ses expériences schtroumpfent lamentablement ! / Il faudrait lui faire une farce ! / Oui ! Mais laquelle ? »
17 L’apprenti schtroumpf (pl.48) : « Alors S. paysan ? Des ennuis ? / Ben c’est à cause de c’te saleté d’oiseaux… schtroumpfent tout mon bon grain… / Pourquoi ne schtroumpfes-tu pas un bon épouvantail ? / Epouvantail, faudrait des étoffes... J’en ai point moi ! / Demande au S. coquet… il te schtroumpfera bien volontiers ce service… / Bonne idée, grand S. et j’y vais de ce pas ! / … » Et plus tard : « Alors S. paysan ? Content du nouvel épouvantail ? / Acré Schtroumpf, m’en parlez point… L’est tellement bien schtroumpfé qu’les oiseaux viennent de vingt lieues à la ronde pour l’admirer. » De même dans Les schtroumpfs olympiques (pl.20)

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