N°38 / La propagande politique Janvier 2021

Edward Bernays, auteur d'une bible du capitalisme

Alain Deniau(1)
Edward Bernays, auteur d'une bible du capitalisme

Résumé

Edward Bernays publie en 1928 :  Propaganda, Comment manipuler l'opinion en démocratie. Il y affirme qu’il s’appuie sur la pensée de son oncle maternel, S. Freud, mais celui-ci semble s’en défier. Il lui parait trop américain, trop dans la réussite sociale. Il est le le neveu de Martha, épouse de Freud, et l'arrière-petit-fils du grand rabbin de Hambourg, Isaak Bernays, dont le frère, Jacob, a été un très éminent philologue. Dans cet environnement très intellectuel porté par les Bernays, quels sont les points de vraie compréhension et de divergences entre l’oncle et le neveu ?

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DOSSIER : LA PROPAGANDE POLITIQUE AU 21e SIECLE

 

Freud et Bernays, la fabrique du consentement

Alain Deniau, psychiatre honoraire des Hôpitaux, ancien chef de service, il est l’auteur de Vacillement de l’altérité, psychoses et société aux éditions L’Harmattan (2011), co-auteur de Psychanalyses, gourous et chamans en Inde : première journée franco-indienne de psychiatrie-psychothérapie-psychanalyse (2007) qui interroge l’impact des croyances, des mythes, de la tradition sur la santé et la maladie mentale questionne les approches scientifiques occidentales centrées sur l'individu isolé de la communauté et Quand la psychanalyse oriente la psychiatrie (2005).

 

Sommaire

 

1. Bernays avec Freud

2. Propaganda, fabrique du consentement

3. Bernays et la psychanalyse

4. Dans la masse, la volonté est une illusion

5. Une théorie de la démocratie, le gouvernement invisible

 

 

            Edward Bernays a publié Propaganda en 1928. Selon Noam Chomsky, « LE manuel classique de l'industrie des relations publiques » est toujours d'actualité. Il est au programme des universités et a été traduit en 2007 de l'américain en français. Malgré les attaques légitimement violentes qu'il suscite, il est donc toujours lu. Qu'apporte-t-il qui justifie cette audience ?

1. Bernays avec Freud

            Ce livre est écrit par le double neveu[1] de Freud. Il connaît assez bien la pensée de son oncle qu’il admire. Il a bénéficié de conversations pendant les promenades en vacances avec lui, a lu son œuvre et veut appliquer la théorie freudienne des masses, exposée dans Massenpsychologie, dans sa pratique des « relations publiques ». Freud n'avait pas hésité, dès l'origine de son œuvre, à étendre ce qu'il avait découvert par la clinique de l'hystérie et par l'analyse de ses rêves, et ceux de quelques autres, à la vie quotidienne de chacun de nous quand nous sommes pris par l'émergence, à notre insu, d'un acte manqué, d'un lapsus ou d'un oubli. Il s'autorise à affirmer le premier que l'inconscient en est le producteur. Chacun perçoit qu'il y a une pensée sous-jacente à ce qui s’est mis au jour et émerge vers la conscience à la surprise de la personne. Cette émergence diurne de l'inconscient vient étayer l’autre forme énigmatique d’émergence, celle du rêve, qui a été élucidée deux ans auparavant dans L'interprétation du rêve (1899). Freud publie ensuite, en 1901, Sur la psychopathologie de la vie quotidienne qui a fait l'objet de 11 rééditions augmentées jusqu'en 1929[2]. Le travail théorique sur l’inconscient est ainsi bien balisé.

 

            Vingt ans plus tard, Freud publie sa Psychologie des masses et l'analyse du moi qui est traduite dès 1922 en anglais. Il lui a fallu une longue élaboration pour pouvoir établir la continuité entre l’individu isolé et la foule des individus. En réaction à des théoriciens comme G. Le Bon, il soutient que la foule des hommes réunis fait un ensemble, mais elle ne produit pas un inconscient spécifique. Pour Freud, et c'est là une expression spécifique de sa pensée, sa différence radicale, toute œuvre humaine, individuelle ou collective, porte la marque de l'histoire infantile et de la langue où le sujet s'est formé. Mais, comme pour la révélation de l'inconscient dans le lapsus ou dans le rêve, quand le fait social est questionné par la psychanalyse en tant que construction humaine, il reproduit la mise au jour de l’inconscient. Son évidence devient un fait. C’est devenu une certitude opératoire pour Bernays qui veut désormais étendre la théorie freudienne et la théorie des masses à sa pratique professionnelle.

 

            Edward Bernays avait travaillé pendant deux ans avec la Commission fédérale de George Creel, chargée d'obtenir le retournement de l'opinion pacifiste des Américains en faveur d'un engagement auprès des Alliés en 1917. Les écrits de Walter Lippmann[3], puis le petit ouvrage de Freud lui apportent les élaborations théoriques qu'il attendait pour écrire lui-même les leçons de son expérience. Il a construit sa vie sur cette rencontre.  

 

            Freud a refusé de confier l'exclusivité éditoriale de son œuvre pour l'Amérique à son neveu, arrivé très jeune enfant à New York en 1892, car il se méfiait de son besoin d'efficience et de réussite sociale, de son esprit trop américain. Avec de telles réticences, il ne pouvait pas, répondre positivement à sa demande d'être son relais éditorial. Il a préféré confier cette tâche à deux disciples psychanalystes américains, Abraham Arden Brill et Ernest Jones, analysés à Vienne. Après la guerre, pendant la crise économique, Edward soutiendra son oncle matériellement. Il saura porter la vente des Conférences aux USA qui atteindra 11.700 exemplaires.

2. Propaganda, fabrique du consentement

            Pour Bernays, le petit ouvrage de Freud de 1921 devient le support de sa réflexion et de son action. Il ose mettre en pratique dans son propre champ d’action ce que Freud dévoile. C'est comme si Freud n'avait pas voulu faire le pas supplémentaire qui l'aurait porté de la théorie des masses vers l'action de chacun à l'intérieur des masses, vers ce moment où le sujet perd sa singularité et sa capacité individuelle de décision. La psychanalyse aurait sans doute été confrontée à trop de résistances, sans bénéfice. Un acquis majeur de la psychanalyse est de révéler la singularité de chaque sujet qui passe toujours par le refoulement, ou par d’autres formes de négation, telles que le déni. Bernays met le refoulement hors de sa pensée, ce qui l’écarte de la compréhension de la théorie freudienne.

 

            Freud écrit en effet : « Mais la masse, lorsque nous la considérons comme un tout, montre davantage ; les traits que sont l'affaiblissement du rendement intellectuel, et la non-inhibition de l'affectivité, l'inaptitude à la modération et à l'ajournement, le penchant à outrepasser toutes les barrières dans la manifestation de sentiment et à la pleine éconduction de celle-ci dans l'action ». Et Freud conclut : « Une telle régression appartient en particulier à l'essence des masses ordinaires. »[4] Freud différencie les masses ordinaires des masses organisées, structurées, telles que l’Eglise et l’Armée.

 

            Est-ce parce que Freud a senti qu'il risquait de s'engager sur un terrain politique dangereux au sortir de la Guerre et en pleine ébullition révolutionnaire ? La prudence et l'avenir de la psychanalyse lui commandaient cette retenue. Sans doute, seuls des Américains pleinement engagés dans l'effervescence des années 20, les booming twenties, pouvaient sans risque développer une telle suspicion à l'égard de la politique et des masses « ordinaires ».

 

            Après avoir travaillé auprès de la commission Creel en 1917 pour accompagner l’entrée en guerre des USA, Edward Bernays prend conscience de la capacité d'une minorité à modifier l'opinion publique. Il avait déjà entrepris sur un mode empirique d'effectuer avec succès, en 1915, des actes d'influence en réussissant à transformer en tournée triomphale le spectacle des Ballets Russes alors inconnus. Il s'oriente désormais dans le conseil en relations publiques.

 

            Après le succès de la Commission Creel, Bernays adhère pleinement aux idées de Walter Lippmann qui publie en 1927 The Phantom Public où il théorise la nécessité d'opérer « une révolution dans la pratique de la démocratie » et la « fabrication des consentements ». « Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d'être piétinés ou encornés par le troupeau des bêtes sauvages. »[5]

 

            La rencontre avec le livre de Freud Psychologie des masses et analyse du moi et avec les deux livres de Lippmann lui donne le soubassement théorique de sa pratique et de ce qu'il a constaté dans la puissante commission gouvernementale. Il avait cette exigence personnelle d’appuyer sa pratique des relations publiques sur les sciences sociales et leurs techniques. Il avait aussi l’ambition de leur fournir un fondement philosophique et politique. Mais sur le point de la structure psychologique de la masse selon Freud, il fait un contresens. Pour lui, en effet, la masse crée une structure psychologique spécifique. Pour Freud au contraire, et c'est là une expression de la cohérence de sa pensée radicale, toute œuvre humaine, individuelle ou collective, porte la marque de l'histoire infantile et de la langue où le sujet s'est formé. En ne percevant pas cette rupture fondamentale, Bernays situe Freud dans la suite des travaux psychologiques de Gustave Le Bon et des américains tels que William McDougall, Walter Lippmann et Graham Wallas et non pas dans la révolution freudienne. Le produit de cette maturation est la publication en 1928 de Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie ? après Crystallizing Public Opinion, en 1923.

3. Bernays et la psychanalyse

            Ce titre très provocateur, pour nous européens, expliquerait à lui tout seul pourquoi Freud se tient à distance. Les bonnes raisons éthiques, sociales, politiques affluent, mais elles ne devraient pas empêcher de réfléchir à la qualité scientifique des thèses de Bernays qui portent la psychanalyse dans le champ de l'acte alors qu'elle a pour éthique de s'abstenir de tout acte. Bernays a une vraie croyance dans la théorie psychanalytique. Elle se construit à partir de son admiration enthousiaste pour son oncle et dans sa conviction de toucher la vérité de sa pratique professionnelle. Il communique sa croyance à ses clients qui ont foi en lui et en ses convictions. Il manie donc l'attachement transférentiel et l'identification auprès de ses clients et en fait son appui relationnel pour la relation conseil.

 

            C'est autour de ces deux concepts, identification et « amour » de transfert qu'il construit son livre de 1928. Les concepts de la psychanalyse lui permettent de rompre avec la pratique de la réclame et de son matraquage publicitaire. L'identification est un processus inconscient qui porte un sujet depuis le trait que lui a offert une personne de référence, connue dès son enfance. Ce trait complètement méconnu par la personne va néanmoins la structurer et la pousser à reproduire le sens, la valeur, le choix d'amour etc. Ce que cette personne a représenté pour l'enfant devient stable et permanent dans la personnalité. Il comprend que pour mettre en jeu à nouveau le processus d'identification, il suffit qu'il y ait, dans un panel de personnes de référence, une personne au moins qui réveille le trait d'identification. Cette identification une fois revenue, il faut la réactiver et la maintenir par différents moyens maintenant bien connus tels que les groupes de fans, les groupes de consommateurs, etc.

 

            Les mécanismes inconscients mis au jour pour le sujet individuel se retrouvent tous dans les mouvements psychologiques de la masse. La régression collective des sujets engagés dans le mouvement de la masse est identique à la régression individuelle. Le besoin d’idéalisation fixée sur la personne d’un chef ou d’une idéologie, ainsi que l’appétence pulsionnelle à satisfaire un besoin porté par le désir, est un des traits qui portent tout individu. Dans Propaganda, il écrit : « Si vous pouvez influencer les leaders, que ce soit avec ou sans leur coopération consciente, vous influencez automatiquement le groupe qu’ils dominent ». Ces mouvements de la masse permettent de refouler l’angoisse intrinsèque du sujet. Le bénéfice que chaque sujet trouve à la régression dans la masse est cette diminution de l'angoisse.

4. Dans la masse, la volonté est une illusion

            Freud écrit qu’il faut « éclairer le phénomène capital de la psychologie des masses, la non-liberté de l’individu pris dans la masse. » [6] En se laissant prendre et porter par le groupe, par sa parole communautaire, par le discours collectif qui le touche, le sujet trouve le bénéfice qui est celui bien connu de toute névrose, voire même de la psychose. La question que va approfondir Bernays est non seulement celle des moyens pour obtenir cette adhésion mais aussi de repérer le point intime que doit toucher le discours de propagande.

 

            Il découvre ainsi que la volonté individuelle d'un sujet dans un groupe est une illusion. Freud faisait déjà part de son inquiétude en notant la proximité entre l'énigme de la masse et l'énigme de l'hypnose.[7] Il poursuit : « Ainsi acquérons-nous l'impression d'un état dans lequel la motion de sentiment isolée et l'acte intellectuel personnel de l'individu sont trop faibles pour se faire valoir seuls, et doivent absolument attendre d'être fortifiés par une répétition similaire de la part des autres. »[8] Bernays mettra systématiquement en œuvre cette affirmation ce qui conduira au succès ses campagnes promotionnelles.

 

            Ainsi, par sa pratique des relations publiques, il montre que les concepts qui paraissent les mieux établis, la volonté, le libre-arbitre, la liberté de décision, peuvent être contournés par une action de masse. Pour la masse structurée par un discours commun, par une passion commune, par un objectif commun, l'objet des initiateurs est au-delà, il peut même être invisible. L'impulsion initiale n'est pas dès lors un acte volonté du sujet, par exemple de celui qui va acheter ou voter, mais l'acte de volonté de ceux qui vont l’inciter à acheter ou à voter. Pour celui qui est dans la masse, dans l'illusion de sa décision personnelle, il n'y aura pas eu d'acte de volonté. C'est en ce sens que Freud peut avancer cette similitude entre l'énigme de la masse et l'énigme de l'hypnose. On ne peut que frémir en repensant aux masses politiques assemblées vibrant comme un seul homme, confirmant le tableau terrible et prémonitoire qu'en fait Freud. Le constat de l'abolition du discernement est la conséquence de cette absence de volonté éclairée. Pour échapper à cette emprise, la loi française a heureusement donné la possibilité d'un temps de rétractation.

 

            Vient alors le temps de la croyance pour le sujet qui s'est engagé dans ce qu'il a cru être un acte volontaire. La croyance commune est nécessaire pour masquer ce vide, elle est fondée puisqu'elle peut être partagée. Elle est « fortifiée par une répétition similaire de la part des autres. »  La croyance s'appuie sur les rites et les rituels qui viennent la fortifier. Ainsi, il apparaît que la volonté devient un acte rare qui ne peut s'exprimer pleinement que dans l'aboutissement d'un temps de réflexion, après avoir identifié l'objet et son manque, l'avoir pensé dans une méditation réfléchie, éventuellement partagée, puis l'engagement dans l’acte demandé.

5. Une théorie de la démocratie, le gouvernement invisible

            Bernays pousse encore plus loin sa technique et sa théorie de la manipulation quand il en fait une théorie de la démocratie. Pour lui, la masse des citoyens se divise en deux parties inégales. Une majorité, la masse proprement dite, qui est engagée dans la régression collective, et une minorité, une élite, qui est consciente des enjeux et dirige la société. Il partage ainsi la conception du peuple de Alexander Hamilton et de James Madison, les pères de la nation américaine, pour qui le gouvernement invisible doit appartenir à une élite.

             Le plus intéressant ici n’est pas de lire une théorie de la démocratie hiérarchisée et contrôlée – celle des pères fondateurs des Etats-Unis – mais de découvrir une opinion sur la démocratie par ceux qui disent agir sur l’opinion publique et veulent devenir le gouvernement invisible. Quand il utilise la vérité comme un sophisme pour justifier son action de propagandiste, il met la vérité à l'épreuve du marché. Il faut, dit-il, que le propagandiste soit convaincu de la sincérité de ce qu'il promeut, sinon son action se retournerait gravement contre les initiateurs du mensonge. Illusion ou mensonge au second degré ?

 

            Freud s'est arrêté au bord des conclusions qu'il aurait pu tirer de sa conception de la masse. Mais passant ses limites conceptuelles, il n’aurait plus été le psychanalyste qui étend ses découvertes intimes « par un empiètement hardi, aussi sur le genre humain dans son ensemble. »[9] Bernays n'a pas eu la même prudence. Il s'est engagé dans la voie de l’acte de propagande, dont il dit que son honneur est de lui redonner des lettres de noblesse, et dans la manipulation de la démocratie, qu'il sait née de la démarche élitiste des pères fondateurs des Etats-Unis.

 

            Il pense comme Freud que l'issue de cette contradiction viendra de l'éducation universelle. Il place son attente sociale dans l'éducation. « Notre démocratie ayant pour vocation de tracer la voie, elle doit être pilotée par une minorité intelligente qui sait enrégimenter les masses pour mieux les guider. » Je souligne cette formule où se condense sa vision de la démocratie américaine. Le contrepoint qu’il apporte est dans l’instruction : l’alphabétisation universelle est supposée former l’homme ordinaire à contrôler son environnement. Une fois qu’il saurait lire et écrire, son esprit serait apte à diriger.

 

            A l’opposé, Freud dans son échange avec Einstein, à la demande de la SDN, avait fait preuve de son scepticisme à l'égard de cet espoir dans l’éducation, en rappelant qu'il faut tenir compte de la pulsion de mort, c'est-à-dire de la capacité de destruction intrinsèque de l'homme. Néanmoins, il prône le pacifisme et l’espoir. Il conclut sa lettre à Einstein : « En attendant, il nous est permis de nous dire : tout ce qui promeut le développement culturel travaille du même coup contre la guerre. »[10]

 

             Bernays montre à ce sujet sa contradiction. Il espère lui aussi que l'éducation fera disparaitre la soumission à la manipulation de l'élite éclairée, mais en même temps, il vitupère contre l’instruction qui reproduit le conformisme de l'ignorance : « Mais à la place d’un esprit, l’alphabétisation universelle lui a donné des tampons, des tampons estampillés de slogans publicitaires, d’éditoriaux, de données scientifiques, des trivialités des tabloïdes et des platitudes de l’histoire, mais tout à fait vierges de pensée originale. Les tampons de chaque homme sont les copies de millions d’autres, si bien que lorsque ces millions sont exposés aux mêmes stimuli, ils reçoivent tous des empreintes identiques ».

 

            Les dérives et les contradictions de l'insuffisance de sa réflexion éclatent quand il va jusqu'à inspirer une campagne mensongère pour renverser le gouvernement démocratique du Guatemala et ainsi le précipiter dans un état de guerre civile pour plus de cinquante ans. Déjà, il avait été choqué d'apprendre que Joseph Goebbels appliquait ses techniques de propagande à partir de son livre Crystallizing Public Opinion[11] pour préparer la déportation des Juifs, ce qui lui montrait de manière éclatante que cette action criminelle était planifiée[12]. Ce qui montre aussi que de telles positions utilitaristes ne sont pas conciliables avec la psychanalyse et encore moins avec l’éthique. L'exigence éthique impose de se retenir d'une application hors du champ de ce que la psychanalyse individuelle nous a appris. Son extension pour agir dans la société est une fonction perverse, comme l’est le fait de prendre le pouvoir à l'insu de ceux qui y perdent leur liberté de penser.

            Bernays en appliquant sa démarche, née de la découverte de la psychanalyse, à la technique de vente et du conseil en relations publiques, puis à la subversion invisible de la démocratie conforte les positions les plus conservatrices, voire réactionnaires, de la société américaine. Cette position ne peut que heurter de front ceux qui souhaitent un changement social. Elle déconsidère la psychanalyse aussi bien dans ce qu'elle apporte comme progrès thérapeutique que comme avancée dans le domaine des idées.

 

            Néanmoins, d'autres aspects de l'action de Bernays, montrent qu'il a bien su transposer la réflexion théorique de Freud dans son action sur les masses. L'idée de faire disparaitre l'angoisse toujours présente dans une décision d'achat par la référence à des personnes d'autorité bienveillantes s'appuie aussi sur le mécanisme d'identification. L'identification est l'un des concepts-clés de la théorie freudienne. Il l'a très bien compris et va en faire le ressort de son action en fragmentant la masse pour permettre que chacun puisse s'identifier depuis son histoire, sa culture, sa langue à un support d'identification et d'amour jusqu'à l'hypnose. Mais cette demande d'identification et d'amour qui est au cœur de chacun, est pour lui omniprésente. Elle est pour Bernays le trait structurant de la société, alors que, pour Freud, la demande auprès d'un autre vise à masquer l'angoisse qui elle-même est le reflet permanent de la pulsion de mort qui divise radicalement le sujet. La représentation de la société devient pour Bernays celle de l'objet qui comble le sujet dans la satisfaction de la pulsion, orale ou anale, alors que pour Freud la pulsion est toujours et nécessairement insatisfaisante. Elle est celle qui produit le malaise dans la civilisation et la destruction. Pour le neveu, la société sera celle de la consommation infinie et d'un progrès lié à l'acquisition des objets, au recul de l'ignorance et à la confiance dans les élites du gouvernement invisible qui s'appuie sur le consentement fabriqué.

 

             L'opposition à la psychanalyse d'un intellectuel influent tel que Noam Chomsky se fonde aussi sur la question de la langue telle que la psychanalyse montre sa construction dans l'inconscient à partir du refoulement et de la différence sexuelle. Pour Chomsky, la langue est une donnée innée. Les œuvres de Bernays ne peuvent que le conforter dans son hostilité au manipulateur et à la psychanalyse quand elle a été à ce point dévoyée au profit du capitalisme et de l'impérialisme américain le plus cynique. On pourrait même ajouter, après le spectacle affligeant des récentes élections présidentielles américaines, que la manipulation de la démocratie rend encore plus actuel un jugement réprobateur sur l'industrie de la « fabrique du consentement ».

 

            De même, l'entrainement à l'achat, soutenu par une identification collective, passe par des mécanismes de régression où les capacités de réflexion sont inhibées. Freud le décrit parfaitement, et la propagande sait désormais massivement l'utiliser. Bernays est ainsi devenu très célèbre aux USA pour avoir inventé la science du spin et être devenu le premier spin doctor, celui qui fait tourner la boule ou la balle en lui donnant de l’effet et la fait aller ailleurs qu’à l’endroit attendu.

 

            Nous sommes maintenant tellement imprégnés par la synthèse entre la pensée de Freud et celle de Bernays que la lecture de Propaganda peut nous paraitre enfoncer des portes ouvertes par la répétition de pratiques subies et bien connues. Il faut penser comment le 20e siècle s'est appuyé sur la nouveauté de ce passage de l'injonction marchande à la construction de l'aliénation dirigée, de la réclame à la notion de relations publiques, de l'endoctrinement à la propagande politique pour subvertir le fonctionnement démocratique. La vigilance à l'encontre de ce que déploie Bernays sur le plan politique, avec une telle naïveté et un si grand désir de transparence, doit se soutenir aussi d'une attitude critique à l'égard de l'utilisation cynique de cet enseignement de la manipulation des masses par un appareil politique sans contre-pouvoirs.

 

            L'emprise de la propagande repose sur des hommes comme Bernays, capables d’en soutenir la croyance auprès de leurs illustres clients et d’un public convaincu d’incapacité, un public qu’il s’agit de conditionner en épousant ses mouvements. Cette croyance si fermement ancrée dans toute l'œuvre de Bernays, comme propagandiste, est aussi une autobiographie dans l'art de communiquer la croyance qu'il doit à son oncle. Il éprouve l'exigence de transférer dans la société la vérité de l'inconscient découvert par son oncle avec le double risque de le dénaturer et de devenir un laudateur professionnel. La force de sa croyance en la vérité de l'inconscient étendue à la civilisation marchande et américaine a fait de lui une personne-clé pour la comprendre.

 

            Son œuvre a donc un côté rafraichissant, en montrant comment s'est construit un pan de l'histoire sociale contemporaine qui nous structure désormais. Il est en même temps un avertissement, car comme le montre si clairement la psychanalyse, l'inconscient du sujet dans son expression « individuelle » (c'est à dire formée par le petit collectif nommé famille) ou collective, la masse, obéit aux mêmes lois. L'un n'est que l'étendue de l'autre. Il n'y a pas d'homme nouveau. La folie d'un individu qui croit qu'il peut faire advenir cet homme nouveau et sa nov-langue peut s'étendre à la société. Le pire peut toujours survenir ou revenir. La psychanalyse est aussi un instrument qui permet de constater, mieux que les regards extérieurs, comment les hommes vivent et combien ils ne peuvent ni renoncer au désir inconscient, ni en masse accepter les choses de la vie telles qu’elles sont, c’est à dire la mort présente pour tous, le manque inscrit dans le corps. Son travail est au contraire une action morale qui veut donner l’illusion de la satisfaction individuelle au-delà de la masse.

 

            Normand Baillargeon[13]  qui a écrit la remarquable préface de Propaganda, a mis en exergue ce jugement de Noam Chomsky : « La propagande est à la démocratie ce que la violence est à un État totalitaire ». Critiquant vigoureusement cette idée de « gouvernement invisible », il écrit : « Il est crucial de rappeler combien ce qui est proposé ici contredit l'idéal démocratique moderne, celui que les Lumières nous ont légué, de rappeler à quel point Bernays, comme l'industrie qu'il a façonnée, doit faire preuve d'une étonnante aptitude à la duplicité mentale pour simultanément proclamer son souci de la vérité et de la libre discussion et accepter que la vérité sera énoncée.»[14]

 

            Restent une série de questions philosophiques : Comment limiter l'extension perverse d'un fait scientifiquement avéré ? Comment la vérité que met au jour la psychanalyse peut-elle être limitée sans censurer, en retour, la pratique de la psychanalyse elle-même ? Quels dispositifs démocratiques faut-il instaurer pour dévoiler l'action d'un gouvernement invisible et son objectif de fabriquer le consentement ? Quand une société telle que la démocratie américaine pourra-t-elle critiquer ses mythes f

 

[1] Edward, né en 1891, est le neveu de Martha, épouse de Freud, et le fils de Ely, donc le petit-fils du grand rabbin de Hambourg, Isaak Bernays, dont le frère, Jacob, a été un éminent philologue. Sa mère, Anna Freud, est la sœur de Sigmund Freud. Dans cet environnement très intellectuel, porté par les Bernays, quels sont les points de vraie compréhension et de divergence entre l’oncle et le double neveu ?

[2] La traduction en anglais par A.A. Brill est de 1914

[3] W.Lippmann, Public Opinion, Harcourt Brace and Company, NewYork, 1922

[4] S.Freud, OC, XVI, p.55, puf, 1991

[5] Walter Lippmann, The Phantom Public, Mac Millan, New York,1927, p.155, cité par Normand Baillargeon préfacier de Propaganda pour l'édition française.

[6] S. Freud, O.C., XVI, Psychologie des masses, Chap V p.34.

[7] S. Freud, O.C. XVI, ibidem, chapitre IX, la pulsion grégaire, p.55

[8] S. Freud, O.C. XVI, ibidem, p.55

[9] S. Freud OC XIX, Lettre à Romain Rolland, puf, p.329, 1936

[10] S. Freud, Pourquoi la guerre ? O.C. XIX, puf, p.61, 1932

[11] E. Bernays, Crystallizing Public Opinon, Boni and Liverlight, New York, 1923

[12] N. Baillargeon, préface, Propaganda, p.23, Zones, La Découverte, Paris, 2007

[13] N. Baillargeon est philosophe et professeur à l’Université du Québec. 

[14] N. Baillargeon, préface  à Propaganda, p.20

                                               

 

 

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